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prédécesseurs ou de leurs contemporains. Il faut faire dans Corneille la part des Espagnols, celle de Sénèque, celle des romans de chevalerie ; dans Alfîerî , celle du Dante ; dans Goethe et Schiller, celle de Shakespeare ; dans Shakespeare loi-méme , celle du vieux théâtre anglais qui Fa précédé et de toute la poésie du moyen âge qui l'a préparé.
Car Toriginalité ahsolue est impossihle; le mot même l'indique. Il ne pourrait y avoir de poésie complètement originale que celle qui serait Vorigine de toutes les autres; et, celle-là , nous ne la connaissons point. Nous ne savons pas un poète, qae n'ait devancé un autre poète; un chant qui ne soit venu après d'autres chants. Or, ces premiers chants ont agi sur les chants postérieurs; ce premier poète a agi sur les poètes qui Font suivi. Pour qu'un poète fût purement original , il faudrait qu'il n'en connût aucun autre. Mais alors il est douteux qu'il fît des vers. L'originalité véritable consiste donc , non pas à être sans rapport avec tout ce qui a précédé , car cela est impossible , mais à donner une forme nouvelle à la matière poétique que le temps a faite.
S'il en est ainsi , l'histoire de la poésie , pour être philosophique , ne doit point classer les ouvrages et les poètes seulement par ordre de temps , mais grouper ensemble ceux qui sont nés du même mouvement poétique et qui se le sont
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transmis. Elle doit se transporter d'an pap à un autre pays , d'un temps à un autre temps, et , en suivant ce mouyement, observer ses dTTers résultats. Il faut établir ici, comme en botanique et en zoologie , parmi les objets que l'on classe , non des divisions arbitraires , mais des séries et des familles naturelles. Et , si tous me permettez d'emprunter aux sciences une comparaison encore plus exacte que celle-ci , car elle pèche en ce point que les êtres , aujourd'hui vivans , ont probablement toujours coexisté , tandis que les littératures sont successives; il faut reconnaître dans cette succession de produits poétiques, de véritables formations pareilles à celles que la géologie établit dans la série des terrains qui ont formé peu à peu l'écorce du globe. Ainsi , aii moyen âge , il y a un ensemble de poésie qui s'étend sur toute l'Europe , dont les diverses ramifications couvrent successivement la France, l'Angleterre , l'Allemagne , l'Italie. Toute cette poésie est de même famille , de même formation. Il faut^ à travers la variété de ses développemens et de ses modifications , reconnaître son unité d'essence et d'origine. Chacune de ces époques de l'histoire poétique correspond à une des grandes phases de la civilisation. Celle dont je viens de parler, par exemple , à l'ère de la chevalerie; et de même qu'entre les divers âges géologiques du monde, il y a de vastes catastrophes,
piscovis. SI
d'immenses cataelysmes ; de même ces périodes de la ciTilisation et de la poésie sont séparées par des secbusses de l'état social , des guerres et des réYolutions ; car la vie des arts , comme celle des sociétés, comme celle de la nature , ne marche point toujours d'un mouvement égal et continu. Ce n'est point peu à peu que l'enfant devient homme , mais par la crise de l'adolescence. Ce n'est point peu à peu qu'un certain état social change , mais par une crise aussi qu'on appelle une révolution. Partout on trouve l'alternative d'un travail insensible qui prépare sourdement un nouvel état d'existence et de crises subites y violentes , qui l'enfantent brusquement. Si l'on ne tient compte de ces explosions qui font cclore en quelques instans ce que le temps avait mûri en silence , on ne peut tracer avec vérité l'histoire du génie poétique , pas plus que celle des autres facultés humaines , pas plus que celle du développement de l'organisation ou des forces natarelles ; tour à tour lente élaboration , et soudaine éruption : c'est la loi de la poésie et des volcans , de l'homme et du monde.
Tous voyeXy Messieurs, que l'histoire de la poésie y ainsi considérée > a quelque portée et quelque grandeur. Nous nous sommes élevés par elle aux considérations les plus générales sur la natare et la marche des choses ; nous avons éclairé l'étude de l'objet spécial dont nous faisons l'his-
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toîre , de la lamière que poaTaient verser sur lai tous les plus grands objets de la méditation hamaine. Cependant , il me reste encore à l'envisager sons un nouveau point de vue. Nous avons parlé de la poésie et nous n'avons rieii dit des poètes. Jusqu'ici je n'ai considéré les monumens poétiques que dans leur rapport^ vec les circonstances sociales d'où ils sont sortis / comme si ces circonstances les produisaient immédiatement , ou dans leurs rapports entye eux , comme s'ils naissaient réeller ment les uns des auU es. Cependant , il n'en est pas ainsi. Bien qu'ils soient le résultat de causes générales , ce sont des individus qui les produisent. Certes , il faut, avant tout, avoir égard à ces causes ; mais il ne faut pas négliger ces individus ; car s'ils expriment dans leurs œuvres , leur nation et leur temps , ils expriment aussi leur propre nature. L'intelligence des monumens poétiques ne peut donc être complète , si on ne fait la part du génie individuel aussi bien que celle du génie national; en effet, les grands poètes ne sont pas des instrumen s passifs, de simples échos de leur siècle; investis d'un double pouvoir, en même temps qu'ils le représentent , ils le gouvernent. Ils ne se traînent pas à sa suite ^ mais ils marchent à sa tête; se séparent de lui quelquefois afin de le devancer ; le gourmandent pour l'instruire , et le servent en le combattant. La minorité d'un siècle a aussi ses représentans poétiques, seà orateurs d'opposition
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qai s'inspirent des passion» contemporaines pour les attaquer. Ainsi, je le répète, on ne sait pas toat sur une poésie , quand on connaît les circonstances générales d'où elle est sortie. II faut connaître encore à fond les hommes qui l'ont manifes- ' tée. C'est parla que l'idée yague qu'on en pouvait avoir devient précise et vivante ; le poète véritable, c'est-à-dire le poète créateur, empreint toujours ses œuvres d'un sceau particulier et personnel ; si on n'a saisi cette physionomie individuelle d'un poète, on n'a pas une notion exacte de ses ouvrages. On ne se connaît pas en peinture pour dire de quelle époque est un tahleaa, il faut pouvoir dire encore de quel maître.
Cet te individualité est pi us ou moins prononcée selon les divers âges de la société. Dans les âges primitifs, elle est presque nulle; tous les membres du corps social sont au même degré de culture , ont les mêmes opinions, les mêmes sentimens^ vivent de la même vie morale. L'imagination est on don à peu près universel ; la poésie est partout ; le poète est semblable aux autres hommes : seulement le don du chant est chez lui plus développé , et il chante ce qui est dans toutes les âmes, dans tous les esprits, ce qui erre sur toutes les lèvres. En exprimant sa pensée, il exprime la pensée générale. C'est le temps où le véritable individu est la race, la tribu. Aussi à cette époque le poète n*a point de nom , il est le chantrç , le
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barde , voilà tout. Qui a composé- TEdda ? les vieilles ballades du Nord ? les anciennes romances espagnoles ? On ne le sait. Ce n'est personne. Elles n'appartiennent à personne. Cette poésie était celle d'un temps où tout le mon de était poète. Celui qui Ta articulée n'en a été que l'éditeur, non Tauteur; aussi son nom n'est pas resté; ou quelquefois un nom surnage, et on lui attribue tout ce qui appartient à une de ces époques primitives ; mais alors ce nom n'exprime rien autre chose que le génie poétique du temps. L'homme qui l'a porté a entièrement péri comme individu. Tels sont les Doms d'Ossian, d'Homère, qui ne nous apprennent rien d^authentique sur ceux à qui on les prête , mais désignent pour nous une certaine ère de la poésie , comme Hippocrate une certaine école médicale.
Plus les sociétés avancent , plus l'individu se détache et se dessine énergique^ent , non par l'action, mais par la pensée, et de là résulte une plus grande influence de l'individu sur la poésie. Dans les sociétés primitives , au contraire , l'action est individuelle , et la pensée, par conséquent, la poésie collective.
£n Grèce , à l'époque héroïque , il n'y a qu'Homère » tout au plus Hésiode , c'est-à*dire des récits de guerre et des préceptes de sagesse pratique , comme il n'y a dans la vie des hommes que le combat et le conseil. Mais au temps des repu-
bliqaes grecques , là diversité des individus se prononce davantage, et le mouvement libre des esprits qui se développent avec indépendance produit , en même temps , la multiplicité des geu'* res. Quand on veut trouver dans cette époque un type uniforme, danslequel on prétend emprisonner toutes les imaginations , on prouve seulement qu'on ne l'a guère étudiée. L'art était compris bien différemment par £scbyle et par Sophocle , parMénandre et par Aristophane, par Pindareet par Anacréon. Mais c'est quand on arrive aux temps modernes , qu'éclate la variété infinie des natures poétiques. L'âme , livrée à une plus vaste activité « découvre sans cesse dans les régions de Tart, des espaces nouveaux. Chaque grand poète se crée un monde à son image et il y transporte ses lecteurs de vive force par la puissance du talent.
De là d'innombrables combinaisons poétiques , de là des genres de perfection si divers. Sans doute le génie est plus sujet à s'égarer en s'abandonnant à ses impulsions personnelles , qu'en réfléchissant naïvement l'impression de tous. Il s'expose à peindre ses fantaisies au lieu des sentimens universels de l'humanité ; mais aussi quelle perspectiye de fécondité et de richesse lui est ouverte ! sans faire sortir la poésie du champ de la nature humaine, il peut lui eu découvrir iocessamment de nouveaux aspects ; pour cela , il n'a qu'à