‹ Littérature et voyagesChapitre 8 sur 53 · HI8T01A1 DE LA POÉSIE · texte numérisé non relu

HI8T01A1 DE LA POÉSIE

coatempler cette nature en lui-même et la peindre telle qu'il l'y trouve. Cet envahissement toujours croissant de l'individualité , est pour la poésie la garantie d'un avenir inépuisable.

En mente temps, il nous fait une loi, à mesure que nous avançons dans l'histoire poétique , d'étudier avec plus de soins , le génie , le carac* tère particulier des poètes. Sous ce rapport , les biographies, les mémoires, les anecdotes, tout ce qui en soi n'aurait qu'un intérêt secondaire devient on ne peut plus pirécieux à recueillir. Il faut pénétrer , par tous les secours possibles , dans l'âme de ces hommes dont nous voulons comprendre les ouvrages ; il faut se familiariser avec eux et parvenir à lire dans leur cœur comme dans celui d'un ami ; il faut chercher à surprendre le secret de leur vie intérieure dans tout ce qui peut nous le révéler. L'étude de leur tempérament, de leur figure même , de leur éducation , de leurs passions, de leurs habitudes ; cette étude délicate n'est pas moins nécessaire que la grande étude des croyances, des mœurs et des sentimens de leur temps ; car ces fils entrent les uns comme les autres dans le tissu de leurs compositions.

Vous sentez , Messieurs , tout ce qu'offre de pi^ quant et d'animé cette partie de l'histoire que nous vouions faire. Il s'agit d'observer la nature humaine dans ses plus grands représentans, de saisir le rapport de leur vie réelle avec les créa-.

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tions qu'ils nous ont laissées 6t qui sont aussi des réalités pour notre imagination. Quelle curieuse galerie de personnages extraordinaires, de physionomies variées , de destinées bizarres ! D y a là des mendians et des princes, des prêtres et des comédiens, des guerriers et des femmes; il y a des Yies pures et brillantes ; il y a aussi , et en trop grand nombre , des vies malheureuses et même dégradées.

La poésie perce partout , dans toutes les conditions humaines, dans tous les genres d'existences ; elle se fait jour à travers la grossièreté des classes Tulgaires, comme à travers la corruption des classes frivoles; quand elle doit naître quelque part , ni la misère , ni le luxe y ni les agitations , ni l'oisiveté, ni Pignorance, ni la science ne la peuvent étouffer ; elle va chercher Eschyle à Marathon , Virgile dans son champ ^ le Dante au milieu des guerres civiles , Milton aii sein des querelles religieuses , Shakespeare à la porte du théâtre. Racine à Port-Royal, Voltaire dans les salons de Paris , Lord Byron dans la chambre des lords, Goethe à Tuniversité. Tous ces hommes , placés au sein de circonstances si diverses , obéissent à la même vocation. Certes , c'est pour nous un vif intérêt que de les suivre depuis leur point de départ jusqu^au terme éclatant de leur carrière; et cette carrière elle-même n'offre-t-elle pas souvent un intérêt pathétique et romanesque ? C'est

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Cervantes d'abord combattant les Mores , ensuite leur prisonnier, et, dans les fers, formant le

plan d'une vaste conspiration d'esclaves Qu'il

eût été étonné , alors, si on lui eût dit qu'il ferait un jour Don Quichotte! C'est Camoêns balotté par le sort de Lisbonne à Goa, se sauvant à la nag;e en soutenant son poème au-dessus.des flots, ache* vaut cette épopée nationale dans une grotte de la Cochinchine , et revenant dans sa patrie expirer à l'hôpital y pendant qu'un pauvre nègre allait le soir mendier timidement pour le grand poète. C'est Chatterton s'empoisonnant à dix-sept ans pour échapper aux tourmens de la vanité et de la faim. C'est André Chénier montant sur la fatale charrette l'avant- veille du 9 thermidor. Mais les incidens dramatiques de la destinée des poètes , quelque attachans qu'ils puissent être , ne sont pas ce qu'il nous importe le plus de conn.aître ; c'est leur nature intime , souvent si pleine de contrastes et d'énigmes , qui peut rendre raison de ceux qu'on trouve dans leurs ouvrages ; je n'en citerai qu'un exemple : la poésie de Lord Byron fait l'effet d'un rêve étrange et souvent incompréhensible ^ jusqu'à ce qu'on ait étudié en Sétail cet homme extraordinaire^ Les sombres caprices d'une enfance rêveuse, les tristes désordres d'une jeunesse livrée à elle-même, des bouffées de vice , de grandeur, de vanité, de passion I de folie, d'enthousiasme, qui se succédaient

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brusquement dans cette âme énergique et convulsive ; la fatuité d'un grand seigneur avec des opinions radicales, le travers d'un dandy et d'un roué avec l'adoration de l'idéal , le besoin et le mépris de l'opinion , une certaine bonhomie mêlée d'égoïsme dans la vie habituelle , et quelquefois la cranerie de la perversité; enfin un malaise perpétuel , sauf quelques instans dct ravissement, voilà ce qu'on trouve dans sea mémoires tout incomplets qu'ils sont, voilà ce qu'on retrouve dans ses ouvrages, et son génie de plus. Nous avons , ce me semble , dans cette analyse rapide , épuisé tous les degrés par lesquels doit passer la connaissance des monumens poétiques , pour être complète. Je vous ai sommairement rappelé leurs principaux rapports avec la société, entre eux^ et avec leurs auteurs. Je suppose qu'on a étudié tous ces rapports avec soin ; la tâche de rhistorien deJa poésie est-elle accomplie? non , Messieurs , ce qu'il est parvenu à comprendre , il lui reste à l'apprécier, c'est-à-dire à le sentir et à le juger.

Ënefifet, Messieurs, le charme delà science qui nous occupe , c'est qu'elle a pour objet non seulement la vérité , mais encore la beauté. Un poème n*est pas un cadavre qu'il faille disséquer froidement y une machine qui n'offre d'autre intérêt que la disposition de ses rouages, c'est un ouvrage d*arl qu'il faut contempler dans son ensemble et

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qni est appeléà nous donner l'impression d a beao. Si le sentiment dn beau nous manque, notre esprit sera comme un areug^le qni voudrait éclairer une statue : bien qu'il tint le flambeau, il ne la mettrait jamais dans son véritable jour. Ce qui nous reste à faire, ce n'est point Tétude qui nous l'enseignera. Le but de tout ce travail préparatoire était de renverser les barrières que le temps et l'ignorance avaient pu établir entre le beau et notre âme , de le rendre accessible pour elle en nous replaçant dans les circonstances où il avait été produit, quand la science a fait cela , elle ne peut rien faire de plus. Un homme a tiré un tableau du sein des ténèbres, il a essuyé la poussière qui le couvrait, expliqué le sujet qu'il représente ; il l'a disposé favorablement par rapport à la lumière, et nous a conduits au point le plus convenable pour le contempler : il ne dépend pas de lui de nous donner le sentiment de l'art, de nous faire éprouver du plaisir à la vue de ce tableau.

La science est comme cet homme : elle peut écarter tous les obstacles, tous les préjugés qui nous empêchaient de bien voir, elle peut nous placer favorablement , elle peut éclairer comme il convient ce qu'elle offre à nos regards; il ne dépend pas d'elle de créer en nous un sentiment de sympathie et d'admiration. Ce sentiment ne peut venir que de nous-mêmes ; et encore n'en

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sommes-nous pas les maîtres: on ne peut sentir à volonté ; et avoir la prétention d'éprouver ce qu'on n*éprouTe pas réellement est le plus grand (les ridicules. Mais nous pouvons du moins ouvrir notre âme à toutes les impressions dont elle est susceptible, ne pas renoncer, de propos délibéré, à certaines jouissances poétiques, ne pas refuser, par parti pris, d'être intéressés, amusés, émus à de certaines conditions. C'est une grande duperie , Messieurs , de se priver d'un plaisir par un dédain mal fondé. C'est un grand travers de porter de l'aristocratie en littérature et d'avoir peur de déroger par ses admirations. Plaisante vanité d être insensible à ce qui donne à d'autres hom* mes des impressions douces et élevées! Autant Taadrait être fier d'avoir un sens de moins.

Ainsi , Messieurs, nous accueillerons le beaii de quelque côté qu'il nous arrive : nous ferons pour la poésie comme on fait pour la nature. Chacun a ^s sites de prédilection. L'un aime mieux la mer, l'autre les montagnes , celui-ci les lieux déserts , celui-là les champs cultivés ; mais celui qui aime h mer n'est pas assez insensé pour fermer les yeux quand il entre dans les montagnes. Qu'on ait aussi ies poètes chéris , rien de mieux ; mais que ce goût particulier ne rende pas insensible au mérite des autres poètes. Heureux ceux qui , par suite d'une nature souple et de coïtiparaisons répétées, peu- Tent acquérir cette flexibilité de sympathie qui

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