‹ Littérature française: deuxième annéChapitre 100 sur 153 · LA FÉE · texte numérisé non relu

LA FÉE

Comédie en un acte et en prose.

{Extraits,)

La scène est en Bretagne sur la lisière de la forêt de Brocelyande.

Le comte de Comminges, par une froide soirée d'hiver, entre dans un petit salon de campagne, où il trouve un vieux serviteur, avec lequel il entre en conversation. Il a suivi une dame voilée, que le hasard

TJ^OSATEURS, l8l

lui a fait rencontrer, à la nuit tombante, dans la forêt de Brocelyande, près de la fameuse fontaine de Merlin. Il aimerait à la voir.

Qui est-elle ?

Le vieux François lui dit que sa maîtresse lest Mademoiselle de Kerdic, communément appelée dans le pays la Fée de Brocelyande.

Le Comte.

La fée ! Voilà qui est bizarre . . .

Elle est jeune, jolie ? . . .

Elle aura cinquante-neuf ans, viennent les roses, dit François.

Cela refroidit un peu Tardeur et la curiosité du comte. Pourtant, après s'être fait donner une petite leçon de morale sur la question du suicide, et, de plus en plus intrigué, il veut éclaircir ce qui lui parait une mystification et dit:

Où est ta maîtresse ? Je veux la voir.

François.

La voici, jeune homme.

Scône II.

Mademoiselle de Kerdic paraît au seuil de la porte, le comte avançant brusquement vers elle, et s*arrêtant tout-à-coup comme frappé de la distinction et de la beauté de la vieille dame.

Que veut Monsieur, François ?

François. Il veut se noyer.

Mademoiselle de Kerdic

Qu'est-ce que c'est donc ? Monsieur, une fois rentrée chez moi, j'espérais être à l'abri d'une persécution . . . vraiment inexplicable. J'ai beau rappeler mes souvenirs, je ne vous connais pas . . . Que me voulez-vous ?

vGooQle

l82 LITTÉRATURE FRANÇAISE,

Le Comte.

Mademoiselle, je ne puis concevoir, il est impossible . . .

Mademoiselle de Kerdic.

Votre extérieur, Monsieur, semble annoncer un homme dont l'esprit est sain, et cependant . . .

Le Comte.

Ma conduite est aussi folle qu'inconvenante, n'est-ce pas ? Mais veuillez me croire sur parole. Mademoiselle, les circonstances singulières dont je suis le jouet justifient ce qui vous paraît être le plus inexcusable dans mes procédés. — Il m*a suffi, au reste, de vous voir en face un seul instant, pour être assuré qu'une personne comme vous n'a jamais trempé dans une intrigue, et pour regretter l'indiscrétion obstinée, dont je me suis rendu coupable envers vous.

Mademoiselle de Kerdic

Je crois, en effet, qu'il vous a suffi de me voir en face, pour éprouver un sincère regret de votre poursuite: bien des femmes, même de mon âge. Monsieur, vous pardonneraient plus difficilement peut-être votre • contrition d'à présent que votre offense de tout-àrheure . . . Quant à moi. Dieu merci, je vous pardonne de grand cœur Tune et l'autre . . .

Le Comte.

Mademoiselle, vous me faites sérieusement injure, si vous croyez avoir été en butte à la galanterie banale d'un fat. Je suis, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, le jouet de circonstances vraiment extraordinaires au dernier point, et . . .

Mademoiselle de Kerdic

Il suffit, Monsieur: chacun a ses affaires. Mais enfin, quel qu'en soit le motif, vous avez fait unç cours© forcéç: voulejç-vpus vous reposçr un peu?

Le Comte.

Oh! je me garderai bien de vous gêner davantage.

Mademoiselle de Kerdic.

Vous ne me gênez pas, au contraire; on aime à voir de près, quand on est rassuré, les objets de son effroi, et j'avoue que vous m'avez fait grand'peur dans ce bois. Restez donc, à moins que les rôles ne soient changés, que ce ne soit moi maintenant qui vous . . .

Permettez-moi donc de me présenter à vous plus régulièrement: je me nomme le comte Henri de Comminges.

Mademoiselle de Kerdic.

Asseyez-vous donc, Monsieur de Comminges. — Mais nous n'avons plus de feu. François, on gèle ici; mon ami, tu entends ?

François.

On gèle, on gèle ... (// s approche de la cheminée^ et se courbe péniblement pour attiser le feu,) Qu'est-ce que vous direz donc quand vous aurez mon âge ? Eh, Seigneur, si vous étiez forcée d'allumer le feu pour les autres vous ne gèleriez pas tant.

Mademoiselle de Kerdic

Allons, tais-toi. {Au comte,) Vous n'êtes pas de ce pays, Monsieur ?

Le Comte.

Non, Mademoiselle; j'habite Paris. Je n'étais même jamais venu en Bretagne . . .

{Pendant ce temps ^ François, manifestant beaucoup de mauvaise grâce à faire le feu, le Comte s* offre pour cette besogne, et, se mettant à genoux, arrange le bois dans la cheminée.)

l84 LITTÉRATURE FRANÇAISE.

Mademoiselle de Kerdic, assise.

Ainsi, Monsieur, vous n'étiez jamais venu dans notre pays ? Puisque vous aviez le désir de visiter la Bretagne, permettez-moi de vous dire que vous avez mal choisi votre saison; la Bretagne, en plein hiver, offre de faibles agréments aux touristes.

Le Comte, toujours agenouillé.

Mon Dieu ! Mademoiselle, je ne suis pas un touriste; je n'ai pas choisi ma saison, et je n'éprouvais aucun désir de visiter la Bretagne . . . Vous avez des soufflets ? fort bien . . . pardon ... — Non, des circonstances mystérieuses, et qui^ ne sont pas sans une nuance de ridicule, m'ont seules déterminé à ce voyage auquel j'étais d'autant plus loin de penser, que j'en méditais un beaucoup plus sérieux, et plus lointain.

Mademoiselle de Kerdic.

Dans le Nouveau Monde ?

Le Comte, se rasseyant»

Oui, dans un monde tout-à-fait nouveau . . . Mais je suis honteux de vous entretenir si longtemps de ce qui me concerne. Vous habitez. Mademoiselle, un pays poétique. J'ai eu l'honneur de vous rencontrer, si je ne me trompe, dans un lieu que d'antiques légendes ont rendu populaire. Cette forêt de Brocelyande, cette fontaine de Merlin ont joué autrefois un grand rôle dans votre mythologie nationale ?

Mademoiselle de Kerdic.

En effet. Monsieur : cela nous compose même un voisinage assez incommode. Nous ne pouvons nous attarder dans les environs, mon vieux François et moi, sans nous exposer à d'étranges mortifications. La superstition locale, aidée du crépuscule, nous prête une teinte merveilleuse, qui en général fait fuir les passants. Il est vrai {saluant) qu'elle les attire quelquefois, ce qui forme une agréable compensation*

PROSATEURS, l8S

Le Comte.

Vous connaissez mon aventure, Mademoiselle ?

Mademoiselle de Kerdic.

Je ne connais pas votre aventure, Monsieur, et j'ajoute que je n'éprouve pas un désir très piarticulier de la connaître. Mais il est évident, quelque peine que j'aie à concilier cette idée avec la parfaite raison dont vous me semblez doué, il est évident que vous avez cru suivre en ma personne je ne sais quelle apparition surnaturelle . . . une fée sans doute . . . Hélas ! Monsieur, pourquoi n'était-ce qu'une illusion ! Vous ne le déplorez pas plus amèrement que moi. Les fées rajeunissaient.

Le Comte.

Mon Dieu, Mademoiselle, je ne suis ni d'un caractère ni dans une situation à débiter des fadeurs ; vous pouvez donc me croire sincère, lorsque je vous déclare que plus je vous vois et plus je vous entends . . .

François, s* avançant.

L'heure du dîner de Mademoiselle est sonnée.

Mademoiselle de Kerdic, se levant.

Ah ! François, ce n'est pas bien. Vous êtes indiscret envers monsieur le comte, et cruel envers moi. A mon âge, un compliment perdu ne se retrouve pas . . .

Le Comte, qui s'est levé.

Mille pardons, Mademoiselle. Je me retire . . . (riant) mais vous n'y perdrez rien. Je voulais dire, Mademoiselle, que vous me forcez de reconnaître une vérité dont j'avais douté jusqu'ici, c'est qu'il y a pour certaines femmes une jeunesse éternelle, qui se nomme la grâce . . .

Mademoiselle de Kerdic, riant,

' Avez-vous faim. Monsieur le Comte ?

l86 LITTÉRATURE FRANÇAISE,

Ls Comte.

Moiy Mademoiselle ? Hélas ! je n'ai jamais faim.

Mademoiselle de Kerdic.

Tant mieux. Je n'hésite plus à vous proposer de partager un dîner d'ermite. Mets deux couverts, François.

{Elle retient le Comte, et renvoie François. Le Comte lui aide galamment à mettre le couvert y place des sièges des deux côtés de la table, et François apporte le potage et le pâté chaud,)

Soène IV.

Mademoiselle de Kerdic

Tenez, asseyez-vous là. Vous avez bien gagné votre dîner. {Elle sert le potage?^

Le Comte, s'asseyant.

Eh bien ! Mademoiselle, je vous proteste que je me sens une pointe d'appétit, ce qui ne m'était pas arrivé depuis un temps immémorial.

Mademoiselle de Kerdic.

Vous n'aviez peut-être jamais autant travaillé.

Vous avez prononcé tout-à-l'heure le mot de curiosité, Mademoiselle ; excusez la mienne. {François enlève le potage.) C'est un miracle surprenant que de trouver en cette Thébaïde sauvage une personne qui. semble si bien faite pour apprécier tous les charmes de la vie civilisée, {François enlève les assiettes,) et pour y ajouter . . . Vous ne vivez pas toujours dans cette solitude ?

Mademoiselle de Kerdic, servant le pâté.

Monsieur, je n'occupe cette maison que depuis quelques mois, depuis la pertç d'une personne bien

PROSATEURS, iS/

chère. Mais en y venant, je n*ai fait que changer de retraite ; j*ai presque toujours vécu loin du monde . . . Un peu de pâté chaud, Monsieur de Comminges ?

Le Comte.

Fort peu, je vous prie. {^François sert la bécassine et enlève le pâté. Le Comte verse à boire.)

Mademoiselle de Kerdic.

Mais vous parliez de miracle, monsieur le comte ; il n'en est pas de plus inouï que de rencontrer, un mardi, jour d'Italiens, dans les neiges de ce désert breton, un jeune homme qui semble si bien fait pour goûter les plus exquis raffinements de Texistence parisienne,

isalimnt^ et pour les relever encore de sa personne. FJle boit.)

Le Comte, aprh s^itre incliné^ avec un soupir.

Mon Dieu ! Mademoiselle, je sens que je vous dois mon histoire. C'est la seule explication que je vous puisse donner de ma conduite, et cependant il m'en coûte de chasser si vîte le sourire que je sentais sur mes lèvres pour la première fois, depuis des années . . . Je ne sais par quelle singulière puissance vous l'y aviez rappelé. — Pour vous dire tout en un mot, je suis un homme malheureux, Mademoiselle.

Mademoiselle de Kerdic

Vraiment? — Un peu de bécassine, monsieur le comte ... La bécassine est un oiseau triste.

Le Comte, acceptant.

Pas plus que moi, je vous le garantis. — Oui, je suis malheureux, et voici pourquoi: Lancé fort jeune dans le tourbillon de la vie parisienne . . . Mademoiselle, vos oreilles sont peut-être mal habituées à de si frivoles récits • . ,

l88 LITTÉRATUEE FRANÇAISE.

Mademoiselle de Kerdic.

Oh ! je suis d'un âge à tout entendre. Au reste je puis, je crois, dès le début, présumer la nature de vos confidences, et vous en épargner les chapitres les plus épineux. Après avoir poursuivi de salon en salon, peut-être de boudoir en boudoir, — et qui sait même ? de coulisse en coulisse, tous les enchantements que peut concevoir en ce monde un homme jeune, riche et d'assez bonne mine, vous vous êtes lassé d'une existence, si bien remplie cependant, et vous allez vous faire trappiste, est-ce cela?

Le Comte, étonné.

C'est de la divination . . . Oui, Mademoiselle, c'est fort à peu près cela, sauf le dénouement! car ma lassitude et mon dégoût en sont venus à ce point, que la porte d'un cloître ne me semblerait pas, entre la vie et moi, une barrière suffisante.

Mademoiselle de Kerdic

Ah! c'est d'un bon suicide, en ce cas, qu'il s'agit? . . . Encore cet aileron. Monsieur de Comminges ?

Le Comte.

Je suis confus, Mademoiselle; je mange comme un cannibale. Oui, Mademoiselle, j'ai l'intention de quitter la vie ; je n'en fais ni parade ni mystère. Dès longtemps je penchais vers cette extrémité, lorsqu'il y a dix-huit mois un remords poignant est venu doubler mon fardeau, et précipiter sans doute ma résolution.

Mademoiselle de Kerdic.

Un remords, Monsieur?

Le Comte.

Un remords, qui du moins échappera à votre aimable ironie. Tandis que je menais à Paris l'espèce d'existence, que vous venez d'esquisser, ma mère, une femme qui eût été digne d'être connue de vous, Made-

moîselle, ma mère habitait, au fond de l'Auvergne, notre vieux château de famille. Je Taimais, bien que j'aie l'amertume de penser qu'elle en a pu douter. Oui, malgré les apparences, et au milieu des dissipations sans trêve qui dévoraient ma vie, je l'aimais d'une pieuse tendresse. Vainement, pendant dix ans, je la suppliai de venir demeurer près de moi . . .

Mademoiselle de Kerdic.

Et que n'alliez-vous la rejoindre ?

Le Comte.

Vous l'avouerai-je ? Je ne trouvai pas dans mon lâche cœur la force de rompre les liens des habitudes parisiennes, qui m'enchaînaient de toutes parts. Ma mère, à plusieurs reprises, daigna traverser la France pour embrasser un enfant ingrat. Mais, dans ces dernières années, la vieillesse et la maladie lui avaient interdit cette consolation ; elle m'appelait près d'elle avec instance . . . Certainement je serais parti, mais ma pauvre mère, en m'attirant d'une main, me repoussait de l'autre, sans s'en douter. Elle désirait me marier près d'elle à je ne sais quelle provinciale. Ses lettres étaient pleines de ce projet, qui me consternait profondément.

Mademoiselle de Kerdic.

Cela se conçoit.

Le Comte.

Ma mère me paraissait si follement éprise de son choix et de sa chimère, que je n'osais lui envoyer un refus positif. Le lui porter moi-même, ne la revoir que pour anéantir du premier mot ses plus chères espérances, je pouvais encore moins m'y décider... J'hésitai donc de jour en jour... {Sa voix s'alûre.) J'hésitai trop longtemps, je la perdis. (// se lève en se mordant les lèvres ^ et fait quelques pas dans la chambre. Après un silence!) Excusez-moi. — Vous comprenez

bien, Mademoiselle, que de telles circonstances n'étaient point de nature à me réconcilier avec la vie . . .

Mademoiselle de Kerdic.

Je vous demande pardon, je le comprends mal. Je ne sache pas que, pour avoir manqué à un devoir, on soit dispensé de tous les autres. Mais . . . enfin ?

Le Comte.

Enfin mon découragement s'accrut. Je me trouvai comme scellé dans un ennui de plomb, n'ayant plus un désir, une espérance, un sourire, et voyant passer les plus vives séductions de ma jeunesse avec une glaciale insouciance. Ma santé même s'altéra; je ne connus plus ni l'appétit ni le sommeil. Je craignis que la folie ne fût au bout de cette mort éveillée. Bref, après quelques luttes intérieures, je pris le parti, désormais immuable, de briser ma coupe vide, et de mourir toutà-fait. {François rentre apportant le café.)

Mademoiselle de Kerdic

Assurément vous en êtes le maître. Mais tout cela ne me dit pas en vertu de quelle fantaisie vous avez choisi la Bretagne pour théâtre de cet événement tragique ?

Le Comte.

Permettez, j'y arrive ... La fantaisie n'y fut pour rien. {^François a posé sur la table un plateau et des tasses; il sort ensuite,)

Mademoiselle de Kerdic Vous prenez du café, n'est-ce pas ?

Volontiers, Mademoiselle. Il y a aujourd'hui trois mois et un jour. Mademoiselle, j'avais réuni quelques camarades dans un petit salon de restaurant. C'était

un dîner d'adieu. Je ne le leur cachai pas. On essaya de combattre mon dessein par divers arguments plus ou moins spécieux. Mais je vais vous initier, Mademoiselle, à des propos de jeunes gens.

Mademoiselle de Kbrdic.

Allez, allez.

Le Comte.

Quoi, me dit-on, tu veux mourir ! Ta main, ta lèvre, ton cœur sont-ils donc flétris par la vieillesse? N'y a-t-il plus de fleurs, n'y a-t-il plus de femmes sur la terre ? — Non, il n'y en a plus pour moi, répondis-je . . . Je ne vois plus, et ne conçois plus même, sous le soleil, une fleur qui puisse attirer ma main, un amour qui puisse tenter mon cœur. Fleurs et femmes n'ont plus pour moi qu'un seul et même parfum devenu banal et fastidieux à force d'uniformité. Toutes me paraissent se ressembler entre elles au point que je les confonds désormais dans une commune indifférence. Bref, il n'y a plus à mes yeux qu'une femme sur la terre, et je ne l'aime pas !

Mademoiselle de Kerdic.

Fort gracieux pour nous, tout cela. . .

Le Comte.

Je n'avais pas l'honneur de vous connaître, remarquez bien , . . Enfin, ajoutai-je, j'en suis là, mes amis; il est donc clair que je ne peux plus vivre.

Mademoiselle de Kerdic, versant le café.

C'était clair, en effet, attendu que la vie n'a d'autre fin, évidemment, que de cueillir les fleurs et d'aimer les dames . . . Un peu de sucre, Monsieur de Comminges ? . . . et au bout de cela vous ne vous tuâtes point, décidément. i^Elle boit.)

Le Comte.

Pardon ! . . . c'est-à-dire je demeurai inébranlable dans ma résolution, et je l'aurais exécutée dès le lendemain, si cette soirée n'eût eu des suites tout-à-fait imprévues. (7/ boit^

Mademoiselle de Kerdic Ah!

Le Comte.

Dans cette suprême expansion des adieux, j'avais osé confier à mes amis une bizarre pensée qui tourmentait parfois mon esprit, et qui touchait à la démence... Je songeais souvent en effet que j'aurais voulu vivre au temps de ces heureuses superstitions qui permettaient aux hommes l'espoir d'un amour surnaturel ... au temps des dieux et des nymphes . . . des génies et des fées . . . (// s'exalte,^ Je sentais qu'alors je me serais rattaché à l'existence par l'ardente ambition d'une de ces rencontres mystérieuses . . . d'une de ces liaisons enchantées qui charmèrent tour à tour les jeunes bergers de la fable et les jeunes chasseurs des légendes . . . Oui, une fée seule eût été capable encore de me faire espérer, aimer et vivre ! i^Se levant comme inspiré,^ Je sentais que mon cœur, assouvi d'amours terrestres, pouvait se ranimer et palpiter encore sous un de ces regards étranges, et plus qu'humains, au froissement de ces robes de vapeur, au contact de ces mains immortelles.

Mademoiselle de Kerdic

Mais c'est de la folie !

Le Comte, froidement ^ se rasseyant.

Je vous l'ai dit. — Le lendemain, dans la matinée, comme j'achevais d'écrire mes dernières dispositions, un inconnu remettait chez moi ce billet parfumé. {Jl tire de son sein un billet qu'il donne à Mademoiselle de Kerdic. François est rentré en seine et écoute,)

Mademoiselle de Kerdic.

Voyons donc. (Elle lit,) " Mortel, tu te crois un fou parmi les sageis, et tu es un sage parmi les fous. Entre la terre et le ciel il est une région intermédiaire peuplée d'êtres supérieures à Tliomme, inférieures à la divinité. Je suis un de ces êtres. Je suis une fée. Tes secrets hommages m*ont touchée. Mon destin m'appelle loin d'ici. Mais de ce jour en trois mois, à la naissance du crépuscule, trouve-toi seul, si tu en as le courage, dans la vieille forêt armoricaine de Brocelyande, près delà fontaine de Merlin. J'y serai." {En achevant cette lecture Mademoiselle de Kerdic sourit, François fait entendre un ricanement singulier. Le comte les regarde. Mademoiselle de Kerdic reprend :) Mais c'était une mystification manifeste. {François se retire^

Je n'en doutai pas plus que vous, Mademoiselle, et cependant . . . telle fut la curieuse faiblesse de mon esprit, que j'attendis, et que me voici.

Mademoiselle de Kerdic

Et êtes-vous venu seul à ce rendez-vous redoutable ?

Le Comte.

C'était mon dessein. Mais un de mes amis seul confident de ce mystère, le vicomte Hector de Mauléon, mauvaise tête et brave cœur, a voulu m 'accompagner jusqu'à la lisière du bois. Il a d'ailleurs à son service un garçon né dans ce pays, qui devait nous tenir lieu de guide et d'interprète, et qui n'a fait que nous impatienter par sa poltronnerie superstitieuse. Je les ai laissés dans ma voiture. Mais déterminé comme je l'étais à ne sortir en aucun cas de cette forêt, j'ai fait promettre au vicomte de quitter la place après une heure d'attente. Je suppose donc qu'il est déjà loin . . . et maintenant, Mademoiselle, me pardonnerez-vous l'importunité ridicule dont je vous ai rendue victime ?

Mademoiselle de Kerdic.

Ainsi j'avais deviné ! vous m'avez prise pour une fée; mais, après tout, pourquoi pas ? L'histoire nous dit que les fées se plaisaient à revêtir, dans leurs rencontres amoureuses, un âge et un costume peu avantageux; vous devez me remercier de vous avoir du moins épargné les haillons.

Le Comte.

Vous allez rire. Mademoiselle . . . mais en vérité, depuis que je suis chez vous, votre personne, votre langage si parfaitement inattendus au fond des bois, certains détails singuliers de votre intérieur, et enfin je ne sais quel prestige inexplicable dont je me sens comme enveloppé en votre présence, tout cela m'a fait me demander vingt fois si je n'étais pas dans le domaine de la légende, ou du moins de la vision.

Mademoiselle de Kerdic, avec un sourire.

Vraiment !

{^François entre ^ et informe Mlle, de Kerdic que le ineux bûcheron^ qu'elle était allée visiter ce matiny est bien plus malade. Elle propose à François de lui porter une potion, François prétexte que par la tempête qu'il fait il ne reviendrait pas vivant, Mlle, de Kerdic prétend alors y aller elle-même. Le comte s'y oppose et s'ojfre pour la charitable corvée. Il prend une lanterne et un grand manteau que lui présente François et sort.

En ce moment le Vicomte de àlauléony impatient et inquiet^ de ne pas voir revenir son ami^ arrive^ accompagné d' Yvonne t y son domestique. Celui-ci, superstitieux comme un Bas-Breton, croit aux fées et conjure le incomte de se tenir sur ses gardes. Le vicomte, qui n'y croit pas ^ cède pourtant à r ascendant de Mademoiselle de Kerdic^ comme si elle en était une^ et, après V avoir suivie pendant quelques instants dans une pièce voisine^ revient^ et, sans insister davantage sur l 'objet de sa insite, se retire en faisant une profonde révérence à Mlle, de Kerdic^ et même à François.

A peine est-il parti que le comte revient de son expédition de bon Samaritain^ mouillé et transi, — Dans le courant de la seine \^Sc* X\ il dit, au moment où il s apprête à prendre congé de sa mystérieuse hôtesse ;)

Mademoiselle, soyez heureuse: personne ne le mérite mieux que vous. {Après une pause dun silence pénible.) M'est-il permis de vous charger d'une mission?

Mademoiselle de Kerdic.

Oui, quoi ?

Le Comte. (// prend une plume sur le guéridon ; arrache une page de son porte-feuille et écrit quelques lignes,)

J*ai été témoin dans cette chaumière d'une scène dont je n'avais pas l'idée . . . Une pauvre famille, des petits enfants sans pain, sans feu, grelottant et pleurant autour du grabat d'un moribond ... Je leur laisse ma fortune. Tenez. Veillez à cela.

Mademoiselle de Kerdic

Voulez-vous donc que ces enfants oublient leur mère, qu'ils deviennent étrangers à tous les grands devoirs et à toutes les saintes vérités de la vie, qu'ils finissent comme vous allez finir? Ah ! ne touchez pas à leur misère, Monsieur : elle vaut mieux que la vôtre !

Le Comte.

Mademoiselle ! . . .

Mademoiselle de Kerdic

Pardon, Monsieur, si j'ai cru longtemps que j'étais de votre part l'objet d'une indiscrète raillerie. Et maintenant encore, oui, maintenant encore je doute. Est-ce vrai, est-ce sérieux? La vie d'un homme, l'âme d'un homme est-elle sincèrement à vos yeux chose si petite et si légère, quelle tienne tout entière dans un boudoir, et qu'elle n'ait hors de là ni joies à

attendre ni devoirs à pratiquer ? Ce mot devoir, le mot même de l'existence, est-il écrit sur une seule page de la vôtre ? Avez-vous jamais fait à quelqu'un -au monde le sacrifice d'un de vos plaisirs, d'un de vos goûts, d'un de vos caprices ? Etes-vous jamais sorti pour personne du cercle étroit et glacé de votre frivole égoïsme ? Non ! pour personne ! pas même pour votre pauvre mère !

Le Comte.

Mademoiselle ! • . .

Mademoiselle de Kerdic.

Vous ne pouvez vivre, parce qu'il n'y a plus de femme sur la terre que vous puissiez aimer ... Et n'y a-t-il plus, dites-moi, d'infortunés que vous puissiez secourir, de larmes, que vous puissiez sécher, ou qui vous puissent bénir ? Vous demandez à la vie des enchantements inconnus. Monsieur . . . Ah ! elle vous en garde plus d'un je vous assure ; elle vous garde, vous le pressentez déjà, la douce magie du devoir accompli, le charme secret des services rendus, la paix profonde de l'âme après la journée bien remplie, et le sommeil heureux qui suit le sacrifice. Essayez de ces plaisirs, et si la vie alors vous semble vide et sans saveur, rejetez, comme un reproche, vers le ciel, votre coupe brisée, je vous le permets. Pardon, encore. Monsieur {sa voix s*émeui de plus en plus), mais je vous parle, n'en doutez pas, comme vous eût parlé celle que vous regrettez, si vous aviez pu consoler son dernier regard, et recevoir son dernier baiser!

Le Comte, la tête penchée, d*une voix troublée.

Oui, je crois, il est possible que j'ai mal pris la vie, mais il est trop tard, le mal est trop invétéré ; merci, mais adieu.

gle j

Mademoiselle de Kerdic.

Soit, mais du moins rendez-moi encore un service, Monsieur de Comminges.

Le Comte.

De grand cœur, Mademoiselle.

Mademoiselle de Kerdic.

Tenez-moi ma laine, voulez-vous? (Z^ comte fait un geste poli ; elle lui passe son écheveau autour des mains y et s'asseoit ; le comte s asseoit à moitié sur le bord a* un fauteuil ; pendant qu'elle dévide sa laine^ on entend au dehors Vair d'une ballade, Cest un air breton^ la ballade de Roger de Beaumanoir. Le comte prie Mademoiselle de Kerdic de la lui dire, Mlle, de Kerdic la chante avec un accompagnement tris doux de l 'orchestre. Le comte fatigué s'endort au deuxième couplet. Après le troisième il se réveille en sursaut,^

Ah! où suis-je donc ? (// se lève étonné,) J*aî rêvé; c'était bien vous que je voyais cependant ... (// la regarde avec surprise. Mademoiselle de Kerdic semble avoir rajeuni ; ses rides s'effacent ; ses cheveux sont presque noirs,) C'est extraordinaire.

Mademoiselle de Kerdic Qu'y a-t-il donc ?

Le Comte.

Vous n'avez plus vos soixante ans.

Mademoiselle de Kerdic.

Bah ! vous me voyez à travers les derniers rayons de votre rêve.

Le Comte.

Cela se peut, cela doit être, et cependant je jurerais que vous êtes plus jeune de vingt années.

Mademoiselle de Kerdic.

Eh bien! qu'y aurait-il à cela de surprenant. Monsieur de Comminges? Les annales de la féerie ne sont-elles point remplies de pareilles aventures ? ... Je me flatte que vous avez conçu pour moi un peu d'affection; vous savez qu'il a suffi en tout temps de l'amour intrépide d'un jeune chevalier pour rompre le charme qui voilait la beauté de la fée sous les rides de la vieille décrépite. Vous n'en êtes encore malheureusement qu'à l'aff^ection, et c'est pourquoi je n'ai rajeuni qu'à moitié. Peut-être un sentiment plus vif amènerait une métamorphose plus complète.

Le Comte.

Qu'à cela ne tienne ! Aussi bien cet étrange aveu me brûle les lèvres. Qui que vous soyez, Mademoiselle, et il y a des instants où ma tête s'égare à sonder ce mystère. Qui que vous soyez, je n'ose dire que je vous aime ; c'est un mot que j'ai trop profané ; mais jamais femme ne m'inspira rien, qui approche du respect profond et passionné, dont votre présence, dont votre langage, dont votre regard me pénètre ! Je ne vous aime pas, je suis près de vous adorer. Oui, pour cette seule soirée de simplicité, de calme, de vérité que je vous ai due, pour ce doux attendrissement dont vous avez rafraîchi mes yeux, je voudrais vous dévouer toute mon âme retrouvée, je voudrais, si ce n'était pas de l'égoïsme encore, enchaîner à jamais ma vie à vos côtés, non, à vos pieds ! (// tombe à genoux?^

Mademoiselle de Kerdic Est-ce vrai, Monsieur de Comminges ?

Le Comte, s'asseyant»

Sur mon honneur, c'est la vérité.

Mademoiselle de Kerdic.

Eh bien ! . . . Eh bien ! je sens que le charme fatal est rompu au-dedans de moi ; mais j'ai oublié les paroles sacramentelles qui doivent rendre le miracle visible aux yeux de tous. Il faut que je consulte mon grimoire. ^Elle lui sourit et disparaît par la porte laté*raie.)

Soône XI.

Le Comte, seul^ puis François,

Quelle est cette femme ? — Mon cerveau est troublé. J'ai eu trop de fatigues, trop d'émotions ; je suis halluciné, je suis visionnaire. — Voyons, essayons de penser un peu de sang-froid. Il y a là quelque supercherie. Mais non ! une telle femme ne peut-être une aventurière, une intrigante ; cela est plus absurde à supposer que tout le reste. Mais au fait ! il n'y a de miracle que dans ma pauvre tête. Ce prétendu rajeunissement n'est qu'une illusion de mon démisommeil, elle-même me le disait . . . {^François rentre^ C'est simplement une bonne vieille qui, me voyant malheureux, a eu pitié de moi, et qui essaie de me guérir en caressant ma folie.

François, tTune voix mâle. Il a vingt ans de moins. Monsieur, votre serviteur.

Le Comte.

Qu'est-ce que c'est ? Qui es-tu ?

François.

Je viens offrir mes remerciements à monsieur le comte. Je suis le vieux François. J'étais captif sous le même charme que ma maîtresse, et j'en ai été délivré en même temps qu'elle. J'ai encore cinquante ans, monsieur le comte ; mais quand vous aurez épousé Mademoiselle, j'espère bien n'en avoir plus que trente.

Le Comte.

Ah ça ! où diable suis- je ici ? (// s'approcha!) C'est bien le même visage. Mais ceci dépasse ma crédulité. Voyons, mon ami, tu te moques de moi ; mais je te le pardonne, et je fais plus, je t'enrichis, si tu m'apprends sans une minute de délai le mot d'une énigme, — où mon esprit se perd, j'en conviens.

François.

Monsieur, vous êtes trop initié aux mœurs de notre race pour que j'aie rien à vous apprendre. Je suis un pauvre diable de génie subalterne, enchanté jadis par le pouvoir de Merlin aux côtés de la noble fée, ma maîtresse. Nous attendions dans cette forêt, depuis un siècle entier, la venue d'un jeune gentilhomme, assez délicat pour préférer les solides qualités de l'âme aux grâces d'une beauté périssable : voilà pourquoi je vous ai accueilli tantôt avec une joie mal dissimulée, pressentant en vous un libérateur ; voilà pourquoi je viens vous offrir l'hommage de ma reconnaissance, ayant compris tout à Theure. au changement agréable qui s'opérait en ma personne, que, grâce à vous, Monsieur, les temps étaient accomplis.

Le Comte.

Tu n'as rien de plus à me dire F

François.

Rien.

Le Comte.

Eh bien ! que Merlin te vienne en aide ! c^ar, de par le ciel ! ma patience est à bout ! (// vetd le saisir au collet)

François, VarrêtanU

Silence ! écoutez ! . . . {^V orchestre joue en sourdim Pair de la ballade, La porte du fond s'ouvre; une lu* mière éclatante remplit le salon* — Le comte se retourna,)

Soône Xn.

{^Les mêtnesy Mademoiselle de Kerdic; elle a vingt ans; elle est vêtue de blanc ^ et porte un diadème de fleurs sauvages; elle s'avance lentement^ tenant une baguette de fée. Arrivée à quelques pas du comte ^ elle laisse tomber sa baguette^ — François sort^ et rentre un instant après ne paraissant plus avoir que trente ans.)

Mademoiselle de Kerdic.

Monsieur de Comminges, je dois déposer devant vous les insignes d*un pouvoir qui n'est plus ; car ce n'est plus une fée, hélas ! c'est presque une suppliante qui vous parle. Je suis, Monsieur, cette provinciale qu'une amitié trop indulgente avait jugée digne de porter votre nom.

Le Comte.

Mademoiselle d'Athol ! . . .

Mademoiselle de Kerdic

Jeanne d'Athol, oui. Vous me trouverez bien hardie et à peine excusable. Monsieur, d'avoir osé même avec la sanction et la complicité d'un frère . . . {Elle montre François^ d'avoir osé employer des moyens de théâtre pour obtenir une conversion qui fut le vœu, la prière, le dernier ordre d'une mourante.

Le Comte.

Ma mère !

Mademoiselle de Kerdic

Ma tâche serait remplie, Monsieur, si je vous avais prouvé que vous vous êtes trompé de chemin, qu'il est une vie plus digne d'un homme et de celui qui la donne, qu'il est des féeries plus réelles et plus douces que celles où votre imagination vous attirait. Oui, ma tâche serait remplie, et je serais heureuse, quand même ce moment et celle qui vous le prépara ne devraient être pour votre cœur qu'un rêve oublié demain, un

secret, Monsieur, que je laisserais sans crainte à la garde de votre loyauté.

De grâce, que ce rêve ne finisse jamais ! {Il lui prend la main et s'incline jusqu'à terre.)

Mademoiselle de Kerdic.

N'est-ce pas à la fée que cet hommage s'adresse ?

Le Comte.

Non, c'est à l'ange ! {Il pose son fronty comme pour cacher son émotion^ sur la main de la Jeune fille.)

Mademoiselle de Kerdic, à François.

Il pleure, il est sauvé ! {La musique joue doucement jusqu'à la Jin.)

THIEBS.

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