‹ Littérature française: deuxième annéChapitre 99 sur 153 · A M. CHARLES PONCY · texte numérisé non relu

A M. CHARLES PONCY

Nohant, 12 septembre, 1845.

. . . Que je vous dise maintenant ce que je suis devenue depuis tant de temps que je vous ai écrit. J'ai été à Paris jusqu'au mois de juin, et depuis ce temps je suis à Nohant jusqu'à l'hiver, comme tous les ans, comme toujours; car ma vie est réglée comme un pa-

pîer de musique. J*ai fait deux ou trois romans, dont un va paraître. Il a fait un été affreux; je suis peu sortie de mon jardin, j'ai peu monté à cheval et en cabriolet, comme j*ai coutume de faire aux environs tous les ans. Tous les chemins de traverse qui conduisent à nos beaux sites étaient impracticables, et ma fille n'est pas du tout marcheuse. Je lui ai acheté un petit cheval noir qu'elle gouverne dans la perfection, et sur lequel elle paraît belle comme le jour.

Mon fils est toujours mince et délicat, mais bien portant, d'ailleurs. C'est le meilleur être, le plus doux, le plus égal, le plus laborieux, le plus simple et le plus droit qu'on puisse voir. Nos caractères, outre nos cœurs, s accordent si bien que nous ne pouvons guère vivre un jour l'un sans l'autre. Le voilà qui entre dans sa vingt-troisième année, et moi dans ma quarante-deuxième, et Solange dans sa dix-huitième. Nous avons des habitudes de gaieté peu bruyante, mais assez soutenue, qui rapprochent nos âges, et, quand nous avons bien travaillé toute la semaine, nous nous donnons pour grande récréation d'aller manger une galette sur l'herbe à quelque distance de chez nous, dans un bois ou dans une ruine, avec mon frère, qui est un gros garçon plein d'esprit et de bonté, et qui dîne tous les jours de la vie avec nous, vu qu'il demeure à un quart de lieue. Voilà donc nos grandes fredaines.

Maurice dessine, mon frère fait un somme sur l'herbe. Les chevaux paissent en liberté. Les filleuls ou filleules sont aussi de la partie, et nous réjouissent de leurs naïvetés. Les chiens gambadent, et le gros cheval qui traîne toute la famille dans une espèce de grande brouette, vient manger dans nos assiettes. Malheureusement nous avons peu joui de la campagne de cette façon cet été. Il a toujours plu, et les rivières ont effroyablement débordé. Mais l'automne s'annonce plus beau, et j'espère que nous reprendrons bientôt nos excursions. Puis nous allons marier une filleule de Maurice, et faire la noce à la maison.

Je crois que vous vous plairiez avec nous, mes en-

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fants, car nous avons ea le bonheur de conserver des goûts simples. Nous avons une petite aisance qui nous permet de faire disparaître la misère autour de nous; et si nous connaissons le chagrin de ne pouvoir empêcher celle qui désole le monde, chagrin profond, surtout à mon âge, quand la vie n'a plus de personnalité enivrante, et qu'on voit clairement le spectacle de la société, de ses injustices et de son affreux désordre, du moins nous ne connaissons pas Tennui, Tinquiétude ambitieuse et les passions égoïstes. Nous avons donc une sorte de bonheur relatif, et mes enfants le goûtent avec la simplicité de leur âge.

Pour moi, je ne l'accepte qu'en tremblant; car tout bonheur est quasi un vol dans cette humanité mal réglée, où l'on ne peut jouir de l'aisance et de la liberté qu'au détriment de son semblable, par la force des choses, par la loi de l'inégalité; odieuse loi, odieuses combinaisons, dont la pensée empoisonne mes plus douces joies de famille, et me révolte à chaque instant contre moi-même. Je ne puis me consoler qu'en me jurant d'écrire, tant que j'aurai un souffle de vie contre cette maxime infâme qui gouverne le monde: Chacun chez soi, chacun pour soi. Puisque je ne sais dire et faire que cette protestation, je la ferai sur tous les tons.

Bonsoir, mon cher enfant.

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