BALZAC
Honoré de Balzac est un des écrivains qui ont le plus d'admirateurs et le plus de détracteurs. C'est là le signe d'une force. Quoi qu'on pense de lui, il faut reconnaître sa puissance.
Il naquit à Tours en 1799. Sa jeunesse ne fit rien pressentir de sa future grandeur. Il était assez mauvais élève, quoique remarquable par sa passion pour la lecture. Il dévorait tous les livres qui lui tombaient sous la main, et, au collège des Oratoriens de Vendôme, se faisait, dit-on, fréquemment mettre au cachot pour pouvoir lire sans être dérangé. Walter Scott était un de ses auteurs favoris. Il com-
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pléta ses études à Paris. Son père et sa mère étaient opposés à ce qu'il suivit la carrière des lettres ; ils pensaient que c'était le plus sûr chemin à l'hôpital. Mais il était déterminé à s'y faire une place et un nom parmi les plus grands. Rien ne put ébranler sa résolution. On eut beau lui peindre l'avenir en noir ; les épreuves, les privations, les souffrances eurent beau se multiplier, il avait foi dans le succès final, et ne perdit jamais courage.
Il était vigoureux, plein de santé, d'un tempérament sanguin, fort, et fier de sa force. Au-dessous de la taille moyenne il aimait à dire que tous les grands hommes sont petits. Son orgueil immense n'a jamais douté de lui.
C'était un des plus grands travailleurs qu'il y ait eu. En dix ans il écrivit quelque soixante volumes. Il usa sa constitution de fer par de pareils excès, et mourut au moment où lui arrivaient fortune et bonT heur, le 20 août 1850, quatre mois après son mariage avec la comtesse Hanska. La rue dans laquelle se trouve la maison qu'il habitait alors a été nommée rue Balzac.
Quand après beaucoup de tâtonnements il eut une vision un peu nette de son œuvre, il eut l'ambition d'en faire un monument imposant par ses dimensions et son caractère. Il lui donna le titre de Comédie humaine, avec les sous-titres de Scènes de la vie privée, de la vie parisienne, de la vie de province, etc. Ces subdivisions comprennent les romans dont le sujet et le lieu d'action marquent la place, tels que Eugénie Grandet, le Père Goriot, Modeste Mignon, Ursule Mirouet, le Médecin de Campagne, le Curé de village, etc.
La société n'étant à ses yeux qu'un immense théâtre où les hommes et les femmes jouent la comédie, il la retrace sans préférence pour le bien ou le mal, telle qu'il la voit, ou plutôt telle qu'il croit la voir. Il ne se propose aucun but moral. Il ne semble avoir de préférence que pour la forcç. CçU
est inévitable lorsqu'on ne voit dans la société que des instincts, des appétits et des forces.
Son procédé psychologique, qui prend chaque homme comme poussé par une passion unique a Tavantage de tracer des personnages d'une netteté et d'un relief étonnants. Ils se fixent dans l'esprit et y restent à jamais. Mais la nature humaine n'est pas si simple. L'homme n'est pas une passion unique, mais un jeu et souvent un conflit de passions diverses qu'il faut peindre chacune avec sa valeur relative : voilà en quoi consiste le vrai réalisme, et aussi la grande difficulté de l'art.
Puis, ce qu'il ne faut pas amoindrir dans un caractère d'homme, c'est l'action de la volonté : toute grandeur morale prend sa source là. Ce qui fait un caractère élevé, c'est, non pas une passion belle, mais une belle passion qui triomphe des mauvaises.
Balzac est considéré comme le chef de Técole réaliste. Ses romans sont en effet d'un réalisme saisissant. Il poussait si loin l'amour de l'exactitude qu'il ne dépeignait jamais un pays sans l'avoir visité. Mais les romanciers qui l'ont suivi l'ont de beaucoup dépassé de son plus mauvais côté, et il n'en reconnaîtrait que peu pour disciples.
Dans son amour-propre naïf il disait : Il n'y a à Paris que trois hommes qui sachent écrire, Hugo, Gautier et moi. La critique n'accepte pas ce jugement. Le style de Balzac est irrégulier, quelquefois incorrect. Il est faible surtout quand il a la prétention de bien écrire. Le langage de ses hommes et de ses femmes du monde sonne faux. Il est au mieux dans les scènes populaires.
Taine a dit : "Avec Shakespeareet St. Simon Balzac est le plus grand magasin de documents que nous ayons sur la nature humaine," et Paul Albert : " Balzac a montré tout ce que peut la nature humaine la plus forte, quand elle est absolument dépourvue d'idéal, et l'art, sous quelque forme cjue ce soit, ne peut pas s'en passer."