‹ Littérature française: deuxième annéChapitre 98 sur 153 · A LA MÊME · texte numérisé non relu

A LA MÊME

Je me suis permis de vous appeler ma chère enfant» et voilà que vous êtes jeune femme. C'est égal, vous me permettrez de continuer, car j'ai quarante-huit ans, et j'ai un fils qui en aura bientôt trente ; ainsi vous passerez cette familiarité à l'âge, à la sollicitude et aussi à la reconnaissance, car je sens votre sympathie sincère, et quand, une fois sur cent, je puis éprouver cette confiance pour les amis inconnus qui m'appellent, j'aime à m'y livrer, pour me dédommager de l'horreur et de l'ennui que me causent les lettres vaines, sottes, ' banales et indiscrètes . . .

Il n'est pas question d'être heureuse en ce monde • on ne l'est jamais absolument, puisque le lendemain de notre existence et de celle des êtres que nous chérissons ne nous appartient pas. Je ne crois pas que nous ayons été jetés ici-bas pour nous y trouver bien, mais pour y accomplir certaine tâche dont le terme n'est pas si long qu'il faille le devancer.

Dans cette vie mêlée de joies et d'amertumes, je ne vois que le devoir et l'affection qui soient des choses réelles et pures. Le reste s'en va en rêves et en déceptions. Si nous raisonnions toujours bien nos chagrins, nous verrions qu'il y a au fond de notre sen-

sibilité une grande dose d'égoïsme ; mais il ne dépend pas toujours de nous d'être sages et forts, et nous n'avons guère à rougir d'une faiblesse que Dieu a mise en nous. Seulement, dans nos heures lucides, quand la santé morale s'est refaite, et elle se refait toujours chez les natures généreuses, nous devons faire grande provision de justice, de dévouement et d'abnégation. Quand le mal revient, on retrouve toujours au fond de soi-même quelque chose de ces bonnes résolutions et de ces réflexions fortes . . .

Ne cherchez pas dans mes livres la sagesse, qui n'y est pas, ou qui n'y est qu'à des doses mélangées de beaucoup de trouble et d'angoisse. Cela peut être bon à lire une fois pour ceux qui souffrent, et leur donner l'idée de réfléchir et de chercher, le besoin de conclure. Mais n'oubliez pas que la plupart de ces écrits, et les premiers surtout, n'ont pas une valeur philosophique suffisante pour relever une âme en détresse, et qu'ils n'ont d'autre but que de pousser à la recherche des hautes vérités. Nul ne possède la vérité absolue, et cependant elle est partout dans les œuvres du passé pour ceux qui savent trouver et comprendre. Chaque beau livre en a sa part, et laisse deviner ce qui n'est pas apparu à l'écrivain. Instruisez-vous beaucoup et toujours, puisque c'est l'œuvre de toute la vie. Songez que vous n'en saurez jamais assez pour faire de votre fils un homme complet, et mettez tous vos soins à vous compléter pour lui le plus possible . . • Ne me laissez pas longtemps sans nouvelles ; adressez à M. Manceau, à Nohant. Je vous dis adieu ; ayez confiance en vous-même.

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