CHAPITRE VI
A Palestine est la patrie de l’histoire ecclésiastique : Hégésippe en était originaire, et Jules African y avait longuement travaillé. Vers 265, elle donna nais-
sance au plus illustre des historiens de l’Église ancienne, Eusèbe de Césarée.
Eusèbe.— Celui-ci est le modèle des érudits. Toute sa vie s'écoule à Césarée : après y avoir fait ses études sous la direction du prêtre Dorothée, un des plus savants hommes de ce temps, il y est ordonné prêtre et se lie d'amitié avec Pamphile. Il travaille dès lors avec lui, revoit les ouvrages d'Origène, enrichit de nouveaux volumes la bibliothèque de Césarée, se met à lire les vieux auteurs chrétiens. Lorsqu'éclate la persécution, Pamphile et lui sont jetés en prison : ils ne trouvent pas un meilleur emploi de leur temps que de copier la Bible et d'en corriger les exemplaires défectueux. Eusèbe cependant échappe à la mort qui enlève Pamphile à son affection, et, vers 313, il est élu évêque de Césarée. Infatigable, il travaille sans relâche : histoire, géographie, exégèse n’ont pas de secrets pour lui. L’arianisme vient le troubler un instant, Toutes ses relations, son éducation elle-même et la tendance de son esprit le portent vers l’hérésie, Il n'en souscrit pas moins
la formule de Nicée, puisque l’empereur le désire. Mais il ne fait rien pour la défendre lorsqu'eile est attaquée; bien au contraire. il assiste aux conciles qui déposent les plus ardents soldats de l'orthodoxie, Eustathe d'Antioche, Athanase d'Alexandrie, Marcel d’'Ancyre. Ii est d’ailleurs sans passion, comme sans ambition. Après la déposition d'Eustathe, il refuse le siège d’Antioche qui lui est offert, pour rester à Césarée, auprès de sa bibliothèque. II étudie jusqu'à a fin de sa vie, et écrit aussi longtemps qu'il peut. Lorsqu'il meurt enfin vers 338-340, il vient d'achever un éloge de Constantin, qui doit être son dernier ouvrage. L’antiquité chrétienne n'a pas connu de travailleur plus acharné que lui. Origène a peut-être écrit davantage, mais 1] l'a fait pour le bien des âmes, et comme une fonction de son ministère. Eusèbe aime la recherche pour elle-même. Il se plait au milieu des vieux textes; son bonheur le plus pur est de découvrir un ouvrage inédit et de le mettre en valeur. Sans doute, il ne se désintéresse pas de l'Eglise, dont il prétend bien être un bon ouvrier: mais 1l est le premier, semble-t-il, à croire qu'il est possible de servir par la plume, et que l'Eglise a aussi besoin d’historiens ou d'exégètes de profession. Comme :l aime le calme, il accepte parfois des transactions, des compromissions, qu'un ÂAthanase eût repoussées avec horreur : comparé au grand évêque d'Alexandrie, il est un bien petit caractère. Mais une telle comparaison est également injuste pour l’un et pour l'autre. Il n’y a rien de commun entre un homme d'action et un homme d'étude. On ne saurait oublier qu'après avoir accepté le symbole de Nicée, Eusèbe ne l’a jamais renié et qu il est mort dans la communion de l'Eglise. Ceux qui font de lui un arien et ne séparent pas sa cause de celle de son homonyme de Nicomédie, se trompent certainement. Ce qui est vrai c'est qu'il n’a jamais éprouvé beaucoup de sympathie pour le consubstantiel, auquel sa formation théologique le prédisposait à donner un sens
der L'art à
sabellien: 1l a surtout redouté les disputeurs qui voulaient l'obliger à entrer dans la mêlée et à prendre part aux grands combats : son amour exagéré de la tranquillité a nui à la grandeur de son esprit.
Il est loin sans doute d’être un génie. I] écrit clairement, mais sans art. Il n’a jamais, ou presque jamais, d’élan. Il fait figure de compilateur exact et minutieux, plutôt que de grand historien. Tout en lisant, 1l prend des références, il fait des extraits: ce sont ces références et ces extraits qu'il insère avec soin dans ses ouvrages. Il ne faut lui demander n1 beaucoup de critique, ni beaucoup de philosophie. Tel quel, il a droit cependant à notre reconnaissance et à notre estime. On demeure effrayé, en pensant au peu de choses que l'on saurait de l'antiquité chrétienne, si Eusèbe n'en avait pas écrit l’histoire.
C'est l'Histoire ecciésiastique en effet qui a le mieux servi la réputation d'Eusèbe. L'ouvrage contient dix livres sous sa forme actuelle, et n’a été achevé qu'en 324. Mais il était resté longtemps sur le métier et avait eu deux ou trois éditions avant de paraître en son dernier état. Eusèbe y raconte les origines du christianisme et son développement jusqu'à la veille du concile de Nicée; 1l y insiste sur certaines questions qui l’intéressent particulièrement, sur les successions épiscopales, sur le canon des Ecritures, sur les grands écrivains; mais, par contre, il laisse de côté d’autres séries de faits que notre curiosité aurait le plus grand désir de connaître. Les lacunes de cet ouvrage sont immenses : l'Occident presque entier reste en dehors de l'horizon d'Eusèbe, surtout depuis qu'on y parle latin. Les quarante dernières années du IIIf siècle sont expédiées en un chapitre, sans un nom propre et sans un fait précis. Il serait aussi facile que vain de multiplier les critiques. Il reste tant de choses dans l'Histoire d'Eusèbe, tant d'extraits précieux d'auteurs anciens, tant de noms, de titres d'ouvrages, de détails, de faits précis, que nous devons nous contenter de la lire, de
l'étudier, d'en tirer profit, sans nous plaindre trop de ses imperfections manifestes.
L'histoire est à compléter par la Chronique, qui, comme son nom l'indique, a pour but de fournir au lecteur les éléments d’une chronologie comparée pour tous les événements de l’histoire humaine. Le genre était ancien, ayant été cultivé par Hippolyte et Jules Africain. Eusèbe reprend sur de nouvelles bases le travail de ses prédécesseurs: et, après avoir, dans une première partie, fixé les fondements de la chronologie, il établit, dans la seconde, les dates exactes des faits. L'ouvrage ainsi constitué est d’une érudition tumultueuse; ses précisions sont souvent erronées, d'autant plus que le texte original en est perdu, et que nous devons avoir recours à des traductions latine et arménienne, où les copistes ont encore multiplié les fautes: mais il est utile à consulter, spécialement pour les temps chrétiens et dans l'édition revue et complétée qu'en a donnée saint Jérôme.
À des préoccupations historiques et apologétiques tout ensemble se rattachent les Actes des anciens martyrs et Les martyrs de Palestine. Le premier de ces écrits était une collection, aussi complète que possible, des documents qu'Eusèbe avait pu recueillir sur les martyrs des trois premiers siècles, jusqu'à la grande persécution. Cet ouvrage, dont il est inutile de souligner le rare intérêt, a depuis longtemps disparu. Du moins possédons-nous encore Les martyrs de Palestine, récit infiniment précieux d'un témoin oculaire, grâce auquel nous pouvons suivre dans le détail l'exécution des édits persécuteurs dans une province de l'empire d'Orient.
Aux dernières années de la carrière d'Eusèbe appartiennent les quatre livres Sur la vie de Constantin. L'évêque vieilli ne veut pas mourir avant d’avoir écrit l'éloge du grand empereur qui l’a honoré de sa sympathie. Aussi compose-t-1] un ouvrage qui est du moins un beau témoi-
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