CHAPITRE VII
raire de l'Asie Mineure et de là Thrace une période
assez terne; et presque tous les écrivains originaires de ces provinces, dont on a conservé le souvenir, sont des hérétiques.
Marcel d'Ancyré est sans doute un partisan convaincu du concile de Nicée, mais ses formules rendent un son étrange et l’on y découvre sans trop de peine des erreurs apparentées à celles de Sabéllius. Il avait écrit Sur la soumission du Seigneur un grand ouvrage pour réfuter le sophiste Astérius : c'est cet ouvrage que réfute à son tour Eusèbe de Césarée, à qui nous devons presque tous les fragments qui nous en sont parvenus.
Dès 335, Marcel est remplacé sur le siège d'Ancyre par un médecin du nom de Basile. En 358, Bäsile devient le chef incontesté du parti homéousien et jouit d'une rapide célébrité. Il rédige, 4u nom de ses amis, un long mémoire: il est encore le porte-parole autorisé du concile d'Ancyre dont il formule les résolutions dans une lettre synodique. Il publie un ouvrage contre Marcel, un traité Sur la Virginité, qui est peut-être conservé sous le nom de saint Basile. Puis il disparaît de l’histoire et meurt dans l'obscurité la plus profonde vers 373.
De la Cappadocé viennent le sophiste Astérius, Euno-
Ï A première moitié du IV siècle est pour l'histoirelitté-
mius de Constantinople, Ursace de Singidunum, Auxence de Milan, bien d’autres encore, qui exercent loin de leur pays d'origine les fonctions les plus diverses dans le monde ecclésiastique du parti arien. On a parlé en temps opportun de ceux qui sont restés en Orient, les seuls qui nous intéressent 1c1.
La Thrace se fait connaître par l'évêque Théodore d'Héraclée(vers 335 — vers 355), exégète fécond, dont saint Jérôme vante l'interprétation littérale du texte sacré, et dont nous avons des fragments: puis l'historien Sabinus d'Héraclée qui avait composé une Collection des conciles du 1v® siècle jusqu’en 378 : Sozomène a beaucoup utilisé cet ouvrage, dont la perte est extrêmement regrettable pour l'histoire de ce temps.
Par un hasard assez curieux, c'est la Cappadoce qui, peu après 360, donne le signal de la renaissance théologique et révèle au monde chrétien quelques-uns de ses orateurs les plus distingués. Trois hommes surtout, étroitement unis par l'affection, formés aux mêmes écoles, animés du même esprit de foi, et, il faut l'ajouter, également doués par la Providence de qualités brillantes, sont les ouvriers de cette renaissance : saint Basile de Césarée, son frère saint Grégoire de Nysse, et l'ami commun de l’un et de l’autre, saint Grégoire de Nazianze. Leurs tempéraments et leurs caractères diffèrent profondément. Aucun d'eux peut-être, laissé à ses seules forces, n'aurait pu accomplir la tâche immense qu il fallait mener à bien : ils l'ont faite à eux trois, soutenus d’ailleurs par des compagnons fidèles: grâce à eux, l’orthodoxie a définitivement triomphé de l’arianisme en Orient.
Saint Basile. — Basile est le premier àentrer dans la lutte. Né à Césarée de Cappadoce, il appartient à une vieille famille chrétienne; sa grand'mère paternelle, Macrine, a reçu les leçons de saint Grégoire le Thaumaturge; le père
de sa mère a subi le martyre au cours de la grande persécution. C’est parmi de tels souvenirs qu'il grandit avec ses neuf frères et sœurs.
Il fait à Césarée ses premières études, sous la direction de son père qui est un rhéteur distingué; puis 1l va à Constantinople et à Athènes achever son éducation. Les années qu'il passe en cette dernière ville sont des années bénies, car c'est alors qu'il rencontre Grégoire, l'ami de presque toute sa vie. Ensemble les deux jeunes gens fréquentent les écoles de rhétorique, et se passionnent pour l’éloquence: ensemble aussi ils prennent la résolution de servir Dieu par une vie parfaite.
Basile est le premier à tenir cette résolution. Après un long voyage en Egypte, en Mésopotamie, en Syrie, il finit par s'installer sur les bords de l’Iris, avec quelques moines, avides comme lui de solitude et de sainteté. Grégoire le rejoint puur quelque temps. Rien ne manque, semble-t-1l, à son bonheur. On relit Origène, et l’on extrait de son œuvre les plus beaux passages qui, réunis, forment la Philocalie; on prie, on travaille; et l’on est à l'abri des méchancetés humaines.
Mais une telle vie ne peut pas durer. Dès 360, Basile accompagne son évêque Dianius à Constantinople : c'est son entrée dans la vie publique. Quelques années plus tard, il est élevé au sacerdoce par Eusèbe, le successeur de Dianius, qui en fait son habituel conseiller: et en 370, 1l devient à son tour évêque de Césarée.
Dès lors, ce sont des combats incessants. Jamais la situation de l'Orient n'a été aussi troublée. L'empereur Valens favorise l’arianisme et exile partout les évêques orthodoxes. La chrétienté d’Antioche est divisée par un schisme lamentable, dont la répercussion se fait sentir jusqu'à Rome. L'’apollinarisme naissant inquiète les fidèles. Le problème de la divinité du Saint-Esprit est l’objet de débats passionnés, où la charité ne trouve pas toujours son compte. Basile
fait face à toutes les difficultés : son courage, sa bienfaisance, sa popularité retiennent Valens, qui ne peut pas et qui n'ose pas le chasser de Césarée. Il soutient sans faiblir les droits incontestables de Mélèce d’Antioche: il écrit contrel’erreur d’Apollinaire;il défend la divinité du Saint-Esprit, tout en évitant de compromettre rnaladroïitement l’orthodoxie où d'effrayer la simplicité ignoränte des bonnes volontés. Mais la tâche est rude. Il faut accepter de rompté avec des amis très chers, d’être incompris de ceux-là mêmé auprès de qui l’on voudrait s'appuyer, de ne pas trouver à Rome la nécéssaire confiance. Avec tout cela, Basile est desservi par une santé chancelante, par une sensibilité frémissante qui s’exaspère des contradictions, par l'incapacité, l'indifférence ou la lâcheté d’uüñ trop grand nombre de ses partisans. Lorsqu'il meuït; le 17 janvier 379, il n'a réalisé aucune des tâches qu'il s'était proposées. Il semble définitivement vaincu : sà défaite poüïtant n'ést qu'apparente. Au lendemain de sa mort, toutes ses idées triomphent; mais il n’est plus là pour jouir dé son succès.
Toute l’œuvre littéraire de Basilé est commandée par son activité pratique. Îl est avant tout un homme de gouverne: ment. Né pour commander aux horfimes aussi bien que pour dominer les circonstances, 1l rédige des règles pour les moines dès le début de sa carrière. Même dans la solitude, il faut qu'il organise et qu'il dirige. Ses Gratides Règles et ses Petites Règles, composées avant sa prêtrise, ne sont pas entièrement originales; elles profitent des expériences faites avant lui par les moines d'Egypte et d’ailleurs; elles résument et codifieñit des usagés et des pratiques plus ou moins traditionnelles. Elles portent cependant la marque très nette de l'esprit de Basile, et le caractérisent admirablement : tel il est, méthodique, précis, sage, lorsqu'il s'adresse à ses compagnons des bords dé l’Iris, tel il reste, durant son épiscopat, lorsqu'il veut résoudre les plus graves problèmes qui agitent l'Eglise.
De sa vie intérieure, nul tableau n’est plus complet et plus exact que celui que nous donnent ses lettres. Elles touchent à tous les sujets, s'adressent à toutes sortes de correspondants, prennent tous les tons, du plus familier au plus grave. Elles s'échelonnent d'ailleurs sur toute sa vie active, de 357 à 378. Il faut les relire si l'on veut avoir une idée précise de l'existence d'un évêque au IV° siècle, et de la multiplicité des soucis qui l’obsédaient, Il faut les relire surtout pour connaître toute l’âme douloureuse et inquiète de Basile, ses tristesses, ses déceptions, ses désenchantements, mais aussi sa fidélité indomptable à ce qu'il regarde comme son devoir.
Les homélies nous font davantage pénétrer l’action sacerdotale de Basile: plusieurs de celles qui nous restent datent sûrement du temps de sa prêtrise. Ainsi les célèbres homélies sur l'Hexaéméron, explication des cinq premiers jours de la création, et treize homélies sur les psaumes. Le commentaire d'Isaïe, regardé longtemps comme inauthentique, est sans doute, lui aussi, un recueil d’homélies. Enfin, parmi les sermons sur divers sujets, celui aui porte le numéro 22 et qui est plutôt un traité doit être cité à part : c'est l’ouvrage très souvent et très justement étudié : Comment les jeunes gens doivent lire les auteurs profanes. Basile y montre une connaissance parfaite des âmes et y formule une très juste appréciation des écrivains classiques de l'antiquité.
Théologien, Basile a laissé deux importants ouvrages. Le premier est dirigé Contre Eunome et comprend trois livres qui démontrent la consubstantialité du Fils de Dieu et la divinité du Saint-Esprit. Le second traite Du Saint- Esprit : il prouve que le Saint-Esprit est Dieu, contre les pneumatomaques qui voyaienten lui une simple créature.
Rien n'a vieilli dans l’œuvre de l'évêque de Césarée, Elle continue à nous charmer par l'élégance de son style sans maniérisme, par l'élévation de sa pensée, et plus encore par l’admirable caractère de l’homme qu’elle nous
révèle. Dès le lendemain de sa mort, Basile a reçu le surnom de Grand. Les siècles ont ratifié cet hommage, que peu d’évêques ont mérité à un tel degré.
Saint Grégoire de Nazianze. — A côté de saint Basile, apparaît la douce physionomie de saint Grégoire de Nazianze. Tout est contraste entre ces deux hommes qu'unit d'abord la plus étroite amitié, et entre lesquels la vie se chargea de creuser le plus infranchissable des abîmes. Basile était l’homme d'action, le chef, le réalisateur; Grégoire est l'orateur, qui, après avoir parlé, a terminé son rôle et doit laisser à d’autres le soin d'exécuter. Son âme sensible s'effraye des. responsabilités. Elle recule aussitôt qu'elle a mesuré les répercussions possibles d'une idée éloquemment jetée dans la foule. Une contradiction étrange veut cependant que cet incomparable ouvrier de parole soit condamné parfois à agir, qu'il soit placé comme malgré lui en face des énergiques résolutions à prendre : il les prend alors, puis il s'enfuit épouvanté: et toute sa vie est le dramatique duel entre une pensée vigoureuse que sert insuffisamment une volonté qui doute d'elle-même.
Grégoire est, comme Basile, un Cappadocien, étant né vers 326 à Arianze. Il étudie la rhétorique à Césarée de Cappadoce, puis à Césarée de Palestine, à Alexandrie, à Athènes. Les meilleures écoles de l'antiquité offrent ainsi leurs dernières leçons aux plus grands des orateurs chrétiens. Vers 360, Grégoire est baptisé; et Basile l’attire auprès de lui dans la solitude de l'Iris. Court répit : dès 361, il faut entrer dans la vie active. Le père de Grégoire, le vieil évêque de Nazianze, a besoin d’un auxiliaire. Il impose à son fils la charge du sacerdoce, et, malgré bien des résistances, Grégoire participe pendant plusieurs années à l'administration du diocèse. Il finit par s'y habituer, par y trouver le calme dont 1l a besoin. Mais dès que Basile est installé sur le siège de Césarée, les angoisses
recommencent. Basile veut employer ses amis à sa guise, au mieux des intérêts de l'Eglise. Il fait du meilleur d’entre eux l’évêque d'une bourgade poussiéreuse, Sasima, simple station postale, qu'il a cru devoir ériger en évêché. À peine sacré, Grégoire s'enfuit, sans même visiter son Eglise: il retourne à Nazianze où 1l ferme les yeux À son père. Lorsque celui-ci est mort, en 374, il se croit enfin libre de réaliser son vieux rêve de vie ascétique. La solitude le garde pendant quatre ou cinq ans.
Voici maintenant le miracle de cette existence. En 379, on appelle Grégoire à Constantinople. Cette ville est depuis longtemps la citadelle de l’arianisme; les orthodoxes sans pasteur voient chaque jour diminuer leur nombre et leur influence. Mais on a entendu parler de Grégoire, de sa science, de sa vertu, de son éloquence : ne sera-t-il pas le sauveur de la petite communauté fidèle? Il vient en effet, sans autre mandat que celui de son zèle: et, pendant plusieurs mois, l'Eglise de la Résurrection tressaille aux accents d'une admirable parole : les Âriens perdent rapidement leurs forces: les orthodoxes se ressaisissent et reprennent confiance. Le 27 novembre 380 voit enfin luire le soleil du triomphe : Grégoire est solennellement installé par Théodose comme archevêque de Constantinople.
Quelques mois se passent encore, et Grégoire, démissionnaire, reprend le chemin de la Cappadoce. Une fois de plus les difficultés de l’action ont eu raison de sa timidité. Vaincu par les objections qu'on lui oppose, par les divisions de l’épiscopat, 1l a aû courber la tête : son successeur Nectaire, le plus médiocre des hommes, réussira par de sages temporisations, là où il a échoué. Et pendant ce temps, il achève à Arianze le cours de son existence agitée. Il se console de ses déboires en écrivant des poèmes, en mettant ses aventures en vers. Il est si oublié désormais que la date même de sa mort est inconnue : on peut la
placer en 389 ou 390,
L'œuvre littéraire de Grégoire présente un fidèle tableau de sa vie et de son caractère. Ce qu'on en connaît le mieux, ce sont ses discours, au nombre de quarante-cinq, les plus beaux sans doute de la littérature chrétienne. On y trouve parfois beaucoup de rhétorique, surtout dans les discours funèbres et dans les panégyriques : 1l y a là des genres définis et classés par les manuels, soumis à des règles strictes ; Grégoire le sait et 1] tient à montrer à ses auditeurs qu'il a passé par les bonnes écoles; aussi compose-t-1l soigneusement ses éloges, sans omettre aucun des lieux communs qu'impose le savoir-vivre. De telles compositions sont fatalement un peu froides; on regrette surtout que le discours en l'honneur de saint Basile, l'ami de la jeunesse et de l’âge mûr, ne laisse pas percer une émotion plus personnelle, Du moins la langue est pure, élégante, harmonieuse: la période sonore est artistement cadencée, Grégoire n’épargne rien pour faire de ses discours d’apparat de véritables chefs-d'œuvres de rhétorique, et il y parvient.
Bien supérieurs cependant sont les discours théologiques, ceux surtout qui portent ce titre comme un nom propre, et qui ont été prononcés à Constantinople, durant les mois héroïques de la vie de Grégoire. Les sujets traités sont les plus difhciles de la doctrine chrétienne, puisqu'il s'agit de la Trinité, de l’innascibilité du Père, de la consubstantialité du Fils, de la procession du Saint-Esprit, Mais l'orateur ne cherche pas uniquement à faire de la métaphysique ou même à commenter les textes classiques de l’Ecriture sainte. Dieu est pour lui objet d'amour et de contemplation, bien plus que de dialectique subtile. Et ces discours sont traversés d'un large souffle d'émotion, par lequel on a grand peine à ne pas se laisser emporter.
De l’œuvre oratoire de Grégoire, le morceau le plus achevé est sans doute le dernier, l'adieu suprême à Constantinople, à l’église de la Résurrection, au clergé et aux
fidèles, à la Trinité elle-même. Cette fois, c'est l’âme tout entière qui s’abandonne, qui met à nu les cruelles souffrances de la séparation. Cet admirable discours est l’un des purs chefs-d'œuvre de l’éloquence humaine,
Pleine d'intérêt est la correspondance du Nazianzéen, mais elle n’a pas l’incomparable charme de celle de Basile. Grégoire est trop orateur pour se livrer en toute simplicité : ses lettres sont encore des compositions. Îl donne, dans l’une d’entre elles, les règles du genre, telles qu'il les a apprises chez les rhéteurs, et l’on s'aperçoit en effet qu'il n’a pas assez oublié ces règles, qu'il les applique avec trop de scrupuleuse fidélité, même lorsqu'il s'adresse à ses amis. Son style reste un peu trop affecté, parfois un peu précieux, alors qu’on voudrait plus de naturel et de laisser aller. Au reste, cette correspondance est riche en renseignements de toute sorte : l’histoire et la théologie trouvent un égal profit à l'utiliser.
Durant les longues années de sa retraite à Arianze, Grégoire employait ses nombreux loisirs à composer des vers. [l avait toujours goûté la poésie : n'ayant presque rien autre à faire, 1] s’y livrait lui-même. non sans facilité ni sans agrément. Îl s’essayait à tous les genres, épigrammes, épitaphes, élégies, poèmes didactiques et moraux, et employait tous les mètres classiques. Îl était presque le premier, parmi les chrétiens de langue grecque, à écrire
en vers; il le savait et s’en montrait fier, tant 1l lui semblait nécessaire que les chrétiens n'eussent rien à envier aux païens, même dans le domaine de l’art. Nous ne saurions dire que ces poèmes soient dignes d'admiration; la plupart d'entre eux sentent l'huile; œuvres d’un esprit distingué, il leur manque l'élan de la véritable inspiration. Les sujets traités par le vieil évêque étaient-ils capables de provoquer cet élan? la théologie de la Trinité, les conseils de perfection morale qui remplissent un grand nombre de pièces, tout cela est bien aride et bien sec pour être mis en vers.
Seul, ou presque, doit être retenu le long poème Sur soimême, où Grégoire fait le récit de sa vie et de ses épreuves: outre son intérêt historique, on y trouve des traits piquants et des formules heureuses: ce n’est pas du grand art, mais cela sort de la banalité. Il faut ajouter cependant que l'antiquité et le Moyen Âge ont été moins sévères pour toutes ces poésies que nous ne le sommes aujourd'hui. On les a beaucoup lues, beaucoup copiées, et souvent imitées. Elles ont marqué le point de départ d'une littérature très riche, dans laquelle figurent bien des œuvres estimables.
Saint Grégoire de Nysse.— Frère cadet de saint Basile, ami de saint Grégoire de Nazianze, Grégoire de Nysse ne possède ni l'autorité du premier, ni l’éloquence du second. Son don particulier est celui de la spéculation : il est le philosophe et le dialecticien du groupe.
Né à Césarée vers 335, Grégoire a été formé par son frère Basile à la rhétorique d’abord, puis à l’ascétisme. C'est à l’ascétisme que Basile vient l’arracher en 371, pour en faire un évêque de Nysse et l’exécuteur docile de ses volontés. Exécuteur souvent maladroit, car Grégoire n’a pas tout ce qu'il faut pour gouverner les hommes, et, dans les circonstances difficiles où 1l doit se débattre, 1l manque parfois de souplesse et de prudence. Il est d’ailleurs rempli de bonnes intentions, ce qui lui vaut d'être déposé par les Âriens en 376 et de souffrir pour la foi. Rentré dans son évêché après deux ans d'exil, il prend part, en 381, au grand concile de Constantinople, dont 1il est un des membres les plus remarqués. Puis sa vie se poursuit sans éclat, traversée seulement par la composition de ses ouvrages doctrinaux, par la publication de quelques discours d’apparat:; elle s'achève enfin vers 394, aussi obscurément que celle de Grégoire de Nazianze.
C'est comme penseur que vaut surtout l'évêque de Nysse. Il a longuement étudié la philosophie, et il en a
aimé la clarté et la logique: il s’est laissé séduire par l'esprit de systématisation, et il n’a rien rêvé autre chose que d'exprimer en un système cohérent l’ensemble de la doctrine chrétienne. Avant lui, Origène avait déjà entrepris cette tâche : aussi le maître d'Alexandrie devient-il le modèle que Grégoire cherche à imiter. Une telle imitation n'était pas sans danger, car toutes les idées d'Origène n'étaient pas acceptables : on ne trouve pas seulement chez Jui des formules vieillies, mais encore des doctrines erronées. Et trop souvent Grégoire se laisse entraîner par son admiration. Si sa théologie trinitaire est pleinement orthodoxe et évite les fautes ou les lacunes de celle d'Origène, ses opinions sur l'interprétation allégorique de l’Ecriture, sur le sort des âmes après la mort et sur la restauration finale empruntent à l'origénisme des éléments suspects. Cela seul donne à l’enseignement de Gréyoire une allure archaïque, dès le temps de son apparition.
D'autre part, à force de vouloir raisonner et comprendre, le Nysséen énerve quelque peu le mystère de la révélation. Aux textes des Livres saints, aux témoignages de la tradition, il substitue de temps à autre des explications personnelles : des théories nouvelles de la substance, de la matière, de la personne, qui sont empruntées toutes faites à la philosophie profane, et qui ne s'accordent pas toujours très exactement avec la foi définie par les conciles. Son style enfin reste souvent lourd et sans grâce : c'est le style des traités métaphysiques, long, embarrassé d'’incidentes, surchargé de compléments : l'allure pesante de la phrase rend très sensible la marche lente de la pensée, au milieu des problèmes qu'elle doit résoudre, mais le lecteur impatient se perd un peu dans ses subtilités, auxquelles il préférerait incontestablement quelque chose de plus simple, de plus souple, de plus vivant.
Voilà la part des défauts que l’on peut reprocher au Nysséen. Cela dit, il faut reconnaître à Grégoire un esprit
132 LITIÉRATURE GRÉCQUE CHRÉTIENNE
pénétrant, qui se rend un compte exact des difficultés, qui pose avec précision les véritables problèmes, et qui fournit, pour beaucoup d’entre eux, d'importants éléments de solution. Contre la dialectique d'Eunome et des siens, contre la subtilité d’Apollinaire, les beaux discours de Grégoire de Nazianze ou les loyaux efforts de Basile risquaient bien d'être insuffisants. Il fallait qu’un philosophe répondit aux philosophes et montrât que l'orthodoxie n'avait rien à redouter des efforts de la dialectique. À cette indispensable tâche, Grégoire de Nysse était préparé par ses études et mieux encore par les ressources de son talent. Sur un point capital il complète l’œuvre des Cappadociens. Peutêtre sommes-nous portés à le juger trop sévèrement, parce que ses écrits ont vieilli plus vite, qu'ils sont moins intéressants et moins faciles à lire que ceux de Basile et de Grégoire de Nazianze. Il a droit pourtant à notre reconnaissance et à notre respect.
La partie la plus importante de l’œuvre de saint Grégoire de Nysse est, sans conteste, celle qui a pour objet l’exposition et la défense du dogme catholique. Le Discours catéchétique, malgré sa brièveté, occupe ici le premier rang. C'est un exposé presque complet de la doctrine chrétienne, une sorte de catéchisme où sont rappelés et démontrés, à la fois par l'Ecriture et par la raison, les principaux enseignements de l'Eglise sur la Trinité, l’Incarnation, la Rédemption, le baptême, l’eucharistie et les fins dernières. L'auteur met en relief la suite de la religion et l’enchaïnement des dogmes. Celui qui veut aujourd’hui se rendre compte de l'état de la théologie systématique à la fin du IV? siècle doit, avant tout, recourir à ce remarquable petit livre, clair, vigoureux, décisif.
Le grand traité Contre Eunomius, en douze livres, et l'Antirrhétique contre Apollinaire nous montrent Grégoire aux prises avéc les hérétiqués de son temps. Ces deux réfutations, les plus complètes de toutes celles que nous possé-
dons, sont aussi importantes pour l'historien que pour le théologien. L'auteur y déploie librement son habileté dialectique et répond avec force aux arguments captieux de ses adversaires. D’autres ouvrages moins importants complètent ceux que nous venons de signaler : À Eustathe sur la Trinité: À Ablavius, qu'il n'y a pas trois dieux ; Contre les Grecs, des notions communes; À Simplicius sur la foi ; Contre la destinée: Dialogue sur l'âme et sur la résurrection; À Hiéron, sur les enfants qui meurent prématurément, etc. Toutes les grandes questions, on le voit, sont abordées par Grégoire dans le même esprit, si bien que l’ensemble de ses écrits théologiques constitue une véritable Somme de l'enseignement catholique.
D'ailleurs, Grégoire de Nysse ne se contente pas d’étudier les problèmes doctrinaux. Disciple d'Origène, il se livre comme son maître à la lecture des livres saints qu'il interprète, selon sa méthode, dans le sens de l’allégorisme le plus absolu. Les ouvrages Sur la formation de l'homme, Apologétique sur l'hexaéméron, Sur la vie de Moïse, Sur les titres des psaumes, et quelques autres, sont riches en applications morales, mais témoignent trop souvent d'une imagination subtile dans la recherche des significations igurées. En un temps où l’école d’'Antioche imposait aux exégètes, comme leur premier devoir, l'explication du sens littéral de la Bible et faisait prévaloir ses vues jusque parmi les Alexandrins, Grégoire de Nysse apparaît 1ci un peu comme un attardé.
Disciple des moines, et ascète lui-même, il compose aussi quelques ouvrages ascétiques : les plus importants, les seuls qui aient été beaucoup lus, sont la Wie de sainte Macrine sa propre sœur, et un traité sur La virginité.
Evêque enfin, obligé par devoir d’état à prêcher souvent, il publie ou laisse publier un certain nombre de sermons sur divers sujets. Ces sermons sont généralement appréciés d'une manière assez sévère, et leur lecture ne nous incite
pas à reviser le jugement des critiques. Ils sont le plus souvent longs, filandreux; la rhétorique s’y substitue à l’éloquence, et l'emphase est prise pour de la noblesse ou de l'élégance. Déjà chez Grégoire de Nazianze, on sentait quelquefois le disciple trop appliqué des rhéteurs. Grégoire de Nysse n’est plus guère autre chose : il emploie docilement les recettes qu'il a apprises à l’école, et c’est au plus si, dans quelques discours plus familiers, on parvient à recueillir encore les trop rares échos d'une âme qui cherche à se communiquer.
Saint Amphiloque d’Iconium. — Amphiloque est peu connu de nos jours, mais il a joui, auprès de ses contemporains, d'une célébrité presque aussi grande que celle de saint Basile dont il était l'ami, ou de saint Grégoire de Nazianze dont il était le cousin. Il avait dû naître vers 340-345: en 373, nous le trouvons évêque d’Iconium en Lycaonie, par la grâce de Basile; nous le rencontrons à divers conciles en 381, en 390, en 394, et nous perdons alors sa trace d'une manière définitive. Ce que nous savons de lui par les lettres de saint Basile et de saint Grégoire, et aussi par ses œuvres, nous permet de le regarder comme un évêque fidèle à ses devoirs, comme un théologien sûr et consciencieux.
D'ailleurs, la plupart de ses écrits sont perdus. Quelques lettres, quelques homélies, un morceau de traité contre les encratites sont les seuls restes d’une activité oratoire et littéraire assez féconde. Îl n'est pas impossible que l'on retrouve de nouveaux fragments de son héritage: car il n'y a guère plus d'une vingtaine d'années que l’on possède d'Amphiloque autre chose que des fragments ou des textes plus ou moins suspects.
Ecrivains secondaires. — À côté des grands Cappadociens, il faut citer encore quelques auteurs, dont les noms méritent de n'être pas complètement oubliés.
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Eustathe de Sébaste, le maître en ascétisme de Basile, et plus tard son ennemi acharné, offre le spectacle d’une personnalité très originale, très remuante, et somme toute assez brouillonne. C'est un tempérament mal équilibré, qui se préoccupe beaucoup plus de mener une vie austère que d'avoir des idées justes sur la doctrine. Ses récents apologistes eux-mêmes ne parviennent pas à le rendre très sympathique. Il avait beaucoup écrit sur divers sujets, mais rien n'a subsisté de ses œuvres.
Aux environs de l'an 400, l’un des orateurs les plus renommés de l’Asie-Mineure était Astérius, évêque d’Amasée, dans le Pont. Les homélies, que nous avons conservées sous son nom, expliquent cette réputation. Ce sont de beaux morceaux de rhétorique, très apprêtés, très fleuris, d'une éloquence un peu longue, tels en un mot qu'ils devaient être très capables de plaire aux esprits cultivés de l'Asie-Mineure.
De Macaire, qui était évêque de Magnésie en Carie, en 403, nous croyons posséder une apologie en cinq livres, Le Monogène ou Réplique aux Grecs, dont l'unique manuscrit a été perdu, presque aussitôt publié. Bien que quelques critiques voient encore dans cet ouvrage un écrit des premières années du IV° siècle, il est vraisemblable qu'on doit en reporter la composition cent ans plus tard pour l’attribuer en effet à Macaire. Le Monogène est d’ailleurs l’œuvre d'un esprit distingué, et ses réponses aux objections tirées de Porphyre ne sont pas sans valeur.
Palladius enfin, évêque d'Hélénopolis de Bithynie en 400, et grand ami de saint Jean Chrysostome, pour la cause duquel il eut à subir un long exil, est l’auteur d’un Dialogue sur la vie de son ami, œuvre biographique de la plus haute importance, l’une des plus précieuses en ce genre que nous ait léguées l'antiquité; et d’une Histoire lausiaque, recueil de vie de moines composé d’après les récits faits à l’auteur et d’après les souvenirs personnels de ses séjours en
Egypte. L'Histoire lausiaque étonne d’abord le lecteur par les narrations extraordinaires dont elle est remplie; puis elle le frappe par sa sincérité, par son respect pour la vérité, par la simplicité émue de sa composition. Elle est un incomparable document pour l’histoire du monachisme au IV° siècle.