CHAPITRE VIII
ES premiers successeurs de saint Athanase sur le siège
d'Alexandrie ne tiennent pas une place considérable
dans l’histoire de la littérature chrétienne, ni même dans l'histoire générale de l'Eglise qui n’a pas grand chose à retenir de Pierre II (373-381) et de Timothée (381-385). Théophile au contraire (385-412), par l'énergie de son caractère, par l'étendue de son ambition, joue à la fin du IV€ siècle un rôle considérable. Il se sert de l’origénisme comme d'une arme destinée à sacrifier tous ceux qui le gênent, et 1l est assez habile pour trouver, dans l'accomplissement de ses projets haineux, des auxiliaires dignes de meilleures causes : saint Jérôme l’assiste contre Rufin et Jean de Jérusalem, et saint Epiphane contre saint Jean Chrysostome. Cet antipathique personnage écrit naturellement beaucoup, surtout des lettres et des discours, violents, passionnés, rusés aussi et retors. Nous n'avons de tout cela que des fragments, encore insuffisamment étudiés et quelques lettres, traduites par saint Jérôme.
Saint Cyrille. — À ja mort de Théophile, son neveu Cyrille fut élu pour lui succéder sur le siège de saint Marc (17 octobre 412). Depuis longtemps, Cyrille s'occupait des affaires ecclésiastiques à côté de son oncle, dont il partageait trop souvent les préjugés et les rancunes; avec lui, il avait
assisté, en 403, au concile du Chêne, qui déposa saint Jean Chrysostome. Aussi son élection rencontra-t-elle d’abord de nombreuses oppositions, et les incidents sanglants qui marquèrent le début de son épiscopat, expulsion des juifs, meurtre d'Hypatie, etc., n'étaient pas faits pour lui concilier toutes les sympathies.
Il gouvernait pourtant depuis près de dix-sept ans l'Eglise d'Alexandrie, sans avoir rien fait de très remarquable, du moins à notre connaissance, lorsqu'il entendit parler des sermons du nouveau patriarche de Constantinople, Nestorius. Tout de suite, il en découvrit le subtil venin et se fit le champion de l’orthodoxie. Ses interventions à Constantinople, puis à Rome auprès du pape Célestin, appartiennent à l'histoire. Le concile d'Ephèse, qu'il présida en 431, marque l'apogée de sa carrière : on sait comment l'assemblée condamna Nestorius et approuva la formule que l’évêque d'Alexandrie avait donnée de la doctrine traditionnelle. Le triomphe de saint Cyrille toutefois était trop éclatant pour n'avoir pas produit bien des blessures. Après avoir démasqué l’hérésie de Nestorius, Cyrille dut s’attacher à guérir le schisme qu'avaient provoqué des formules peut-être trop insouciantes de la terminologie usitée par les Orientaux. Jean d’Antioche et ses amis s'étaient séparés de lui : il travailla à les ramener par de
généreuses concessions, qui aboutirent à l’acte d'union
de 433. Puis cet acte signé, il fallut le faire accenter, aussi bien de ses partisans fanatiques que de ses adversaires exaltés. Les dernières années du patriarche se consumèrent à cette tâche ardue. Il mourut le 27 juin 444, laissant, malgré tous ses efforts en vue de la paix, l'Eglise profondément troublée et prête à accueillir une hérésie nouvelle.
Îl est très difficile de porter, sur l’œuvre et la personne de Cyrille, un jugement équitable. Trop de passions s’agitent et se soulèvent autour de lui. De son oncle, il a hérité
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l'instinct de domination, l'ambition ardente, la volonté du triomphe. Mais il a bien plus que lui le sens de la tradition catholique, le zèle de la vérité, il faut même ajouter l'amour de la paix et de l'unité. Nous ne saurions dire que la physionomie de saint Cyrille est de celles qui s'imposent sans restriction et sans réserve : dès les origines, on a beaucoup discuté sa conduite: aujourd’hui encore certains incidents de sa carrière, et même son attitude au concile d’Ephèse, sa hâte à ouvrir la discussion sans attendre l’arrivée des évéques orientaux, peuvent troubler notre faculté d’appréciation. Ce qui du moins est hors de tout conteste, c’est la pureté de sa foi. Il faut ajouter que les dernières années de Cyrille échappent à toute critique. Il y a une incontestable grandeur dans les efforts qu'il multiplie sans relâche en faveur d’une réconciliation presque impossible entre Alexandrie et l'Orient.
Les controverses nestoriennes divisent tout naturellement en deux périodes l’activité littéraire et théologique de Cyrille. Avant 429, le patriarche commente l'Ecriture Sainte, réfute l’arianisme, expose le dogme trinitaire. À partir de 429, il est pris tout entier par la défense de l’orthodoxie, et presque tous ses ouvrages sont faits pour combattre les nouveaux hérétiques.
C'est à la première partie de sa carrière qu'il faut rattacher les dix-sept livres De l'adoration et du culte en esprit et en vérité et les treize livres de Glaphyra qui exposent les uns et les autres les principes de l'interprétation spirituelle de l'Ancien Testament; puis des commentaires allégoriques d'Isaïe, des petits prophètes, de saint Jean, d’autres encore : une œuvre exégétique considérable, où dominent les préoccupations morales, et où sont appliquées les règles traditionnelles de l’école d'Alexandrie. De même c’est avant 429 que Cyrille écrit le Trésor sur la sainte et consubstantielle Trinité et les sept dialogues Sur la sainte et consubstantielle Trinité, où est exposé, d'après l’Écriture et
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d’après la tradition des Pères, l’état du dogme à la suite des grandes luttes ariennes.
Tout à coup éclate l'affaire restorienne. Alors Cyrille abandonne les travaux pacifiques. Il se lance en plein combat. Aux gros livres soigneusement étudiés, succèdent de courtes brochures, des pamphlets, des tracts, pressants, animés, fougueux : Cing livres de contradictions contre les discours de Nestorius: De la vraie foi à l'empereur, Théodose Il: Aux impératrices Arcadie et Marine: Aux impératrices Pulchérie et Eudocie; Apologétique pour les douze chapitres contre les évêques d'Orient; Lettre à Evoptius; contre l'attaque des douze chapitres par Théodoret ; Explication des douze chapitres rédigée à Ephèse; Apologie à l'empereur. Tout cela date de 430 et de 431, et les titres suffisent à montrer l'activité débordante de Cyrille pendant ces mois décisifs. Il faut ajouter à ces écrits des lettres, des sermons, en particulier les six homélies prononcées à Ephèse, peut-être d’autres ouvrages encore. Le patriarche fait face à tous les assauts, il se dépense sans compter pour exposer sa véritable doctrine qui est aussi celle de l'Eglise. Plus tard seulement, après le triomphe, il pourra se reposer.
De fait, un petit nombre seulement, parmi les œuvres de saint Cyrille sont postérieures à 433. Il y a surtout des lettres, fort importantes pour l'histoire, et dans lesquelles on peut suivre les efforts du grand évêque en vue de l'union et de la paix. Puis il y a un important commentaire sur l'Evangile de saint Jean et un traité apologétique Contre Julien, où l’auteur réfute méthodiquement les attaques de l'Apostat. Rentré à Alexandrie, le patriarche éprouve, semble-t-il, le besoin de se recueillir, et les livres qu'il écrit le distraient en quelque sorte des soucis où la controverse nestorienne l'a plongé.
Comme théologien, nous n'avons pas ici à apprécier Cyrille. Il est incontestablement parmi les plus grands. Sur le développement de la christologie, il a exercé une
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influence décisive. Les formules qu'il a trouvées, les preuves qu'il a indiquées ont été à maintes reprises adoptées officiellement par l'Eglise: celle-ci a mis le sceau à tant de marques de vénération, quand Léon XIII a accordé à saint Cyrille le titre de docteur. Comme écrivain, l’évêque d'Alexandrie peut au contraire être assez critiqué. I] compose mal et ne parle pas mieux; ses développements sont longs et confus; sa langue, souvent vulgaire, manque d’élégance et parfois de clarté. Il ne saurait être rendu responsable de ces défauts qui sont aussi ceux de son époque. Mais il faut avouer qu'il ne fait rien pour les éviter. Uniquement préoccupé de l’idée, il n’attache pas d'importance à son expression matérielle, dût une telle insouciance nuire à la précision de l’idée elle-même.
Les successeurs de Cyrille sont loin d’avoir la même valeur que lui. Monophysites acharnés, ils dépensent le meilleur de leur activité à combattre le nestorianisme, et sous ce nom ils entendent aussi la doctrine du pape saint Léon et du concile de Chalcédoine. Après Dioscore (444- 451), le plus connu d’entre eux est Timothée Aelure, oule chat (457-477), esprit violent, caractère indomptable, qui mourut en exil, après avoir composé une longue Réfutation du concile de Chalcédoine, dont nous possédons la traduction arménienne.
Les moines. —Les moines d'Egypte étaient devenus, au cours du 1v° siècle, une véritable puissance, avec qui il était nécessaire de compter. Le plus souvent, les arguments qu'ils faisaient valoir étaient purement drastiques et n'avaient rien de commun avec la littérature; mais 1l leur arrivait aussi d'écrire, et au V° siècle quelques-uns d’entre eux se sont fait un nom dans l’histoire littéraire.
Nous devons ici nous contenter de nommer Schenoute, ou Schenoudi, d’Atripe, l’une des illustrations du monachisme au V® siècle, qui commanda à 2.200 religieux et à
1.800 religieuses, accompagna saint Cyrille à Ephèse, et mourut en 466 à l’âge de 118 ans. Schenoute écrivit beaucoup, surtout des lettres et des sermons, en un style imagé et populaire; mais il écrivit en copte, car il ne savait pas le orec.
De Panodoros et d'Annianos, nous ne savons que ce que veut bien nous apprendre Georges le Syncelle, historien byzantin du 1x° siècle. À l'en croire, ces deux personnages étaient des moines égyptiens qui, en la vingt-deuxième année de l’épiscopat de Théophile (407-408), composèrent beaucoup de chapitres historiques des plus utiles. Il s'agit, peut-on croire, de chroniques semblables à celles d'Eusèbe, et nous ne sommes pas médiocrement surpris de ti >uver des historiens parmi les solitaires d'Egypte.
La vie d'Isidore de Péluse nous est à peu près inconnue quant à ses détails. Né à Alexandrie aux environs de 360, Isidore fut, pendant une quarantaine d'années, supérieur d'un monastère aux environs de Péluse, et mourut vers 435. Rien de plus simple et de plus calme qu'une telle existence. Elle n'en fut pas moins active. De son couvent, le moine écrivait à tout ce que le monde chrétien comptait alors d'illustre ou d'influent:; et ses lettres, reçues avec respect, étaient soigneusement conservées. Nous n'en possédons pas moins de 2.012, réparties en cinq livres, et touchant aux sujets les plus divers: la plupart cependant sont relatives à des questions d'exégèse ou d’ascétisme. Îsidore s’y révèle comme un esprit ouvert, formé à Ja culture classique, dont 1] aime à citer les auteurs, et comme un interprète allégoriste de l'Ecriture où il cherche les leçons les plus inattendues et parfois les plus subtiles. Sa correspondance est précieuse pour la connaissance des hommes et des choses au V® siècle.
Au moine Îsaïe, une des célébrités religieuses du monophysisme, mort en 488, on doit un certain nombre de discours ascétiques et de lettres, dont le texte grec n’a pas
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encore été publié, et qui ne sont pas sans intérêt.
Enfin, sous le nom d’Apophthegmata Patrum, on désigne une collection de sentences et de récits attribués aux moines les plus illustres du IV° et du v® siècle. Cette collection artificielle, où les moines se succèdent dans l’ordre alphabétique, de l’abbé Antoine à l'abbé Or, a eu le plus grand succès dans l’antiquité, aussi bien en Orient qu’en Occident. On en a multiplié les éditions et les traductions, en y introduisant naturellement des variantes, des récits nouveaux, des conseils inédits, si bien qu'ilenest résulté toute une littérature encore insuffisamment débrouillée. L'œuvre primitive doit avoir été composée en Egypte à la fin du 1V® ou au début du v® siècle. Aujourd’hui encore, on né la lit pas sans plaisir, car elle offre le tableau sincère de l’admiration qu'excitait dans le peuple la haute vertu des moines.
Synésius de Cyrène. — Bien différent des religieux, dont les apcphthegmes nous gardent le souvenir, est l'évêque Synésius de Ptolémaïs. Celui-ci est un grand seigneur, né et élevé dans le paganisme, converti on ne sait pourquoi, et qui, après sa conversion, n'en continue pas moins à mener large vie: car la chasse et les belles lettres suffisent à occuper ses jours tranquilles. Mais en 405, les Maures envahissent la Pentapole, attaquent la ville de Cyrène. Synésius sait que noblesse oblige; 1l quitte ses livres pour se mettre à la tête de ses concitoyens; 1l relève leur courage et parvient à chasser les barbares. Une seconde invasion, en 406, est repoussée de la même façon. Après quoi, Synésius, en vrai sage, rentre dans le silence. Ce n’est pés pour longtemps, car vers 410 Îles gens de Ptolémaïs choisissent pour évêque l’homme courageux qui a si bien défendu la Pentapole. Synésius ne s'étonne de rien. Il accepte la tâche inattendue qui lui est offerte, et le voilà qui s’attelle à de nouveaux devoirs, qui dépense largement ses richesses pour secourir les misères accumulées par
l'invasion, qui essaie même d'étudier la théologie. Son épiscopat est troublé par les incursions des barbares : il se montre en tout digne de sa haute mission, et disparaît vers 414, sans que nous sachions rien des circonstances de sa mort.
Disciple fidèle des rhéteurs, ami de l’éloquence et de la poésie, Synésius a beaucoup écrit, en une langue élégante, et ses ouvrages n'excitent pas moins d'étonnement que sa vie. Que penser par exemple d’un traité Sur les songes, ou d'un Eloge de la calvitie, qui figurent parmi ses premières œuvres? Neuf ou dix hymnes, en dialecte dorien, et en vers de facture classique, deux discours sur les révolutions, c'est-à-dire en fait sur les invasions barbares, ne sont pas beaucoup plus chrétiens d’allureet deton. Cent cinquantesept lettres enfin nous font connaître au mieux la vie intime de ce parfait honnête homme, devenu évêque d’une manière siimprévue : elles constituent certainement la partie la plus intéressante, la plus vivante de son héritage littéraire.
Ammonius et Eusèbe d'Alexandrie. — Citons encore, pour donner une idée moins incomplète de l’activité littéraire des chrétiens d'Egypte au v® siècle, les noms d'Ammonius et d'Eusèbe.
L'un et l’autre ne sont pour nous que des noms. Une lettre des évêques et du clergé d'Egypte, adressée en 457 à l'empereur Léon [®, nous fait connaître un certain Ammonius, prêtre et économe d'Alexandrie. On croit aujourd'hui que c’est à ce personnage qu'il faut attribuer de nombreux fragments exégétiques conservés par les Chaînes avec le simple lemme : Ammonius. Ces fragments appartiennent à des commentaires sur les Psaumes, Daniel, saint Matthieu, saint Jean, les Actes des Apôtres et la première épître de saint Pierre. Ils révèlent un commentateur avisé et prudent, fort au courant des controverses doctrinales, et
soucieux avant tout de faire valoir les arguments fournis par l’Ecriture en faveur de l’orthodoxie.
Eusèbe d'Alexandrie n'est peut-être qu’un personnage de roman. Sous son nom, un inconnu a publié jadis, dans la seconde moitié du v® siècle selon les vraisemblances, une collection de vingt-deux homélies, ou soi-disant telles : et 1] l’a fait précéder d'une préface destinée à raconter la vie d'Eusèbe. Celui-ci, d’après le narrateur, aurait été le successeur de saint Cyrille sur le siège d'Alexandrie; il aurait eu la chance de convertir un pécheur scandaleux, nommé Alexandre, qui serait devenu lui-même évêque après la mort d'Eusèbe. Ce récit est purement légendaire. Les homélies n’en existent pas moins, et elles sont intéressantes à lire, parce qu'elles nous font connaître certains aspects, peu étudiés d'ordinaire, de la vie chrétienne : celles qui sont relatives à l'observance du dimanche et à l'astrologie sont parmi les plus curieuses. L'antiquité les a beaucoup lues, et n’a pas craint d'en modifier le texte à plusieurs reprises, si bien que nous possédons, pour plusieurs d’entre elles tout au moins, deux ou trois recensions différentes. L’édition primitive semble bien avoir été publiée en Egypte et peut-être à Alexandrie : on ne peut actuellement rien dire de plus précis sur son compte.
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