CHAPITRE X
ANS le patriarcat d’Antioche, un nom domine toute l'histoire littéraire du V® siècle, celui de Théodoret, évêque de Cyr; autour de lui se groupent de nom-
breux théologiens, qui le soutiennent dans le combat engagé contre saint Cyrille et la théologie de l’école d'Alexandrie,
Théodoret. — L'évêque de Cyr est, malgré de regrettables erreurs, une des plus nobles figures dans l’histoire de l’ancienne Eglise : il a une âme d’apôtre dévorée par le zèle le plus ardent: une fidélité inaltérable à ses amis pour lesquels 1l souffre persécution; une intelligence d'élite à laquelle ne reste étrangère aucune des grandes questions de la théologie, de l’exégèse, de l’apologétique. Il dépense sa vie sans compter au service de la foi chrétienne. Et avec cela, il reste pourtant suspect à beaucoup de ses frères qui l’accusent d’hérésie, parce qu'il ne peut se décider à abandonner la personne de Nestorius, dont il ne partage d’ailleurs pas toutes les opinions; il est sans cesse obligé de se justifier avec plus ou moins de succès : « Je gémis sur le malheur de l'Eglise, écrit-il en 449 au pape saint Léon, et je ne veux plus que le silence. Vinget-six ans, j'ai gouverné l'Eglise qui m'était confiée sans encourir un reproche des évêques d’Antioche: j'ai ramené plus de mille âmes des
erreurs du marcionisme ou de l’arianisme: j'ai purgé mon diocèse de tout vestige d’hérésie. Dieu sait ce que j'ai reçu de pierres des mains des hérétiques, et ce que j'ai combattu de combats contre eux, contre les païens et contre les juifs. Et après tant de sueurs et de peines, on me condamne sans m'entendre. » On le condamnera jusqu'après sa mort : le concile de 553 jettera l’anathème sur quelques-uns de ses ouvrages.
Théodoret était né à Antioche vers 393 et y avait fait ses études; de fortes études grâce auxquelles il s'était assimilé le suc de la culture classique, aussi bien que de la théologie et de l’exégèse chrétienne. Il vivait dans un cloître aux environs d'Antioche, lorsqu'il fut élevé à l’épiscopat en 423 et chargé du diocèse de Cyr, dans la Syrie euphratésienne. C'était un pauvre diocèse: huit cents villages dans une région montagneuse, beaucoup de juifs et d’hérétiques de toutes sortes, une population peu cultivée et de langue syriaque. D'autres auraient refusé la besogne. Mais Théodoret était un vaillant : il se mit avec ardeur à travailler à la conversion de son peuple, à la prédication et à l’enseignement de la doctrine chrétienne. Depuis près de sept ans, il menait cette belle vie d'évêque missionnaire, lorsque éclata l'orage du nestorianisme.
Ce fut pour lui une terrible épreuve. Toute sa formation théologique l'avait prédisposé contre les formules de saint Cyrille. Lorsque celui-ci eût rédigé les douze anathématismes et les eût présentés comme l'expression de la foi orthodoxe, il crut y reconnaître l'erreur apollinariste et les combattit sans merci. D'ailleurs il était attaché à la personne de Nestorius : rien ne put le décider à souscrire à la déposition du patriarche de Constantinople. Il avait rédigé lui-même, en 433, la formule sur laquelle l’accord pouvait se faire entre l'Orient et l'Egypte : lorsqu'il sut que cette formule ne sufhsait encore pas et qu'il fallait accepter la condamnation de Nestorius, il refusa de la
signer. En 435 seulement, on parvint à obtenir une signature, mais non un anathème.
La mort de saint Cyrille, en 444, ne met pas un terme à ses tribulations. Car le nouveau patriarche d'Alexandrie, Dioscore, soutient une théorie bien différente de celle de saint Cyrille et vraiment erronée; et il commence par remporter victoire sur victoire. En 449, le brigandage d'Ephèse semble consacrer le triomphe de l’eutychianisme. Théodoret est solennellement déposé et relégué dans son ancien monastère comme dans une prison. Mais tout change en 450 : l’évêque de Cyr, qui en avait appelé au pape saint Léon, est convoqué au concile de Chalcédoine: il y est reçu l’année suivante et rétabli dans la possession de son siège. II doit néanmoins condamner Nestorius, et 1l le fait, cette fois sans arrière-pensée. Il rentre alors à Cyr : c'est dans la paix qu'il y passe ses dernières années et quil meurt vers 460.
Peu de carrières sont aussi troublées que celle-là: et, par une étrange contradiction, T'héodoret détestait la lutte. Son caractère pieux et timide le prédisposait à une existence calme, à la vie pastorale d’un bon évêque campagnard, qui, après avoir rempli sa tâche, peut se livrer à la composition de savants ouvrages. La Providence en avait décidé autrement, et Théodoret batailla: il le fit, comme les gens de son espèce, avec ardeur et maladresse. Îl poussa trop loin une vaine et dangereuse fidélité à Nestorius, une hostilité passionnée contre saint Cyrille. Il lui manqua de garder la mesure pour tenir la place à laquelle ses éminentes qualités semblaient lui donner droit.
Ecrivain, Théodoret n'a laissé de côté aucune des sciences sacrées. Ses ouvrages théologiques ont été pour la plupart composés aux époques de lutte, et ils révèlent, par leur allure combative, les circonstances qui les ont vu naître. Mais, lorsque la paix revenait, l’évêque de Cyr se plaisait à rédiger des commentaires bibliques, des livres d'histoire,
des apologies de la religion, tous écrits de longue haleine, où nous apprenons à connaître l'érudit auteur dans la pleine possession de ses moyens.
Voici d’abord les livres belliqueux : Réfutation des douze anathématismes ; Contre Cyrille et le concile d'Ephèse ; De la sainte et vivifiante Trinité : De l'incarnation du Seigneur ; Pour Diodore et Théodore ; Contre les Ariens et les Eunomiens; Contre les Macédoniens; Contre les Apollinaristes; Corure les Marcionites : et le plus important de tous, l'Eranistes ou Polymorphe, dialogue en quatre livres entre un orthodoxe et un mendiant quiest le porte-paroles des monophysites. Tous ces titres sentent la poudre. Si Théodoret combat les vieilles hérésies, c'est qu’il songe à ses ouailles, parmi lesquelles il y a encore des marcionites et des eunomiens: mais il réserve sa flamme pour réfuter les doctrines de saint Cyrille, et plus encore les conséquences que certains de leurs partisans prétendent en tirer. Dans l'Eranistes, toute la tradition vient apporter son témoignage en faveur de Théodoret; les riches florilèges qui terminent les trois premiers livres ont déjà des modèles derrière eux, mais ils sont plus encore destinés à servir de modèles à une riche littérature,
Les écrits apologétiques combattent spécialement les Juifs et les païens. D'un traité contre les juifs, nous n'avons qu'un fragment. Mais nous possédons en entier dix remarquables Discours sur la Providence qui semblent avoir été prononcés à Antioche avant 43}, et surtout les douze livres qui constituent la Guérison des maladies des Grecs, vaste compilation, où l'on retrouve les traces incontestables d'une utilisation des apologistes antérieurs, surtout de Clément et d'Eusèbe, mais qui témoigne en même temps d’une immense lecture personnelle à travers les écrivains profanes, et qui, par la pureté et l'élégance du style, imité de celui de Platon, rappelle les grandes époques de la littérature classique.
L'exégèse de Théodoret recherche avant tout le sens littéral, comme on peut l'attendre d’un Antiochien. Au début, elle procède par commentaires détaillés. L'évêque que ne troublent pas encore les discussions théologiques, a le temps de donner des explications complètes du Cantique des Cantiques, des Psaumes, des Prophètes, grands et petits, des Epîtres de saint Paul. Plus tard il se contente de répondre aux questions que soulèvent les passages les plus difficiles des livres saints : nous possédons ainsi des Questions sur l'Octateuque, sur les livres des Rois et sur les Paralipomènes, qui appartiennent aux dernières années de sa vie.
Vers le même temps où 1l rédigeait ces questions, Théodoret s’occupait d'histoire; et pour oublier les tristesses du présent, il se plaisait à rappeler les gloires religieuses du passé. Avec tendresse, il décrivait dans son Histoire religieuse les grands ascètes de l'Orient, moins célèbres peutêtre, mais bien aussi saints que ceux de l'Egypte: il y racontait entre autres la vie extraordinaire du stylite Siméon qu'il avait pu contempler lui-même sur sa colonne: il insistait, comme de juste, sur les solitaires de son propre diocèse; et ce livre populaire, imagé, merveilleux, réjouissait les populations du sauvage pays de Cyr. L'Histoire ecclésiastique, composée durant les mois de l'exil, en 449-450, poursuivait un plus vaste dessein. Il s'agissait, en rappelant les cent années écoulées entre 323 et 428, de montrer le triomphe de l'orthodoxie sur l'hérésie, Par prudence, semble-t-il, Théodoret arrêtait son récit avant les débuts de Nestorius; mais comment ne pas croire que les difficultés présentes ne quittaient pas sa pensée, lorsqu'il mettait en relief les luttes des grands évêques du 1V® siècle? Enfin le Résumé des fables hérétiques, écrit après 450, complétait l'apologie esquissée dans l’histoire : en s'aidant des plus anciens auteurs, l’évêque de Cyr rappelait toutes les vieilles erreurs aux noms étranges et oubliés : à ces erreurs dispa-
rues s'opposait la vitalité admirable de l'Eglise, qui trouvait dans ses victoires mêmes un invincible argument.
Telle est l’œuvre littéraire de Théodoret. Il faut ajouter des sermons et des lettres. Il ne nous reste pas grand'chose de ses sermons: mais sa correspondance — 230 Jettres environ — est admirable. Elle ne vaut pas seulement par le style, qui est d’un écrivain de race: elle vaut surtout par la simplicité de son abandon, par les confidences qu'elle nous livre. Mieux que tout le reste, elle nous découvre l’âme de Théodoret: et c'est une très grande âme, malgré d'inévitables faiblesses, et même des erreurs que nul ne songe à excuser.
Les amis de Théodoret. — Dans sa lutte contre saint Cyrille, Théodoret n'a pas été un isolé. Il a eu avec lui la plupart des évêques d'Orient, tout au moins les plus éminents par la sagesse et par la science. Les énumérer tous serait fastidieux, d'autant plus que leur héritage littéraire est à peu près insignifiant : des lettres, quelques fragments de sermons recueillis dans les dossiers conciliaires ou dans les ouvrages historiques, voilà tout ce qui nous reste de Jean d’Antioche, d'André de Samosate, d'Alexandre d'Hiérapolis, d'Helladius de Tarse, de Maximin d’Anazarbe, de Melitius de Mopsueste, de bien d’autres encore, dont les noms traversent cette longue histoire des controverses nestoriennes, et dont beaucoup ont cru servir la foi orthodoxe en luttant contre les formules du patriarche d'Alexandrie.
Le seul qui mérite une mention spéciale est Irénée de Tyr, d'abord fonctionnaire impérial et ami dévoué de Nestorius, exilé vers 435 à Petra d'Arabie, sacré dix ans plus tard évêque de Tyr, déposé en 448, condamné en 449 par le brigandage d'Ephèse et mort vers 450, Il avait composé, sous le nom de Tragédie, semble-t-il, un grand ouvrage justificatif en faveur de Nestorius et de lui-même : cet
ouvrage était rempli de documents, de lettres, d'actes conciliaires destinés à montrer, — il l’espérait du moins, — la parfaite orthodoxie de son ami: bien plus que par son style c'est par cet ensemble unique de textes originaux que la Tragédie avait aux regards des historiens une valeur énorme. Nous ne la possédons plus, mais nous en avons une réfutation latine du plus haut intérêt : l’auteur du Synodicon contre la tragédie d'Irénée, sans doute un diacre romain du Vif siècle, a repris la plupart des textes cités par Irénée et s’est efforcé de prouver, par une argumentation ingénieuse, que ces textes condamnaient Nestorius et approuvaient saint Cyrille. Cette démonstration manque parfois de solidité; du moins nous permet-elle de lire encore, dans une traduction très fidèle, un grand nombre de documents relatifs au concile d'Ephèse,
Sévère d’Antioche. — De bonne heure, le nestorianisme fut relégué dans des pays de langue syriaque : ses écrivains ne nous appartiennent pas. Le monophysisme au contraire resta longtemps puissant à l'intérieur de l'empire et provoqua, parmi les théologiens grecs, d’inépuisables controverses. Son apologiste le plus dévoué, aux confins des V® et VI® siècles, fut incontestablement le patriarche Sévère d’Antioche : admirable lutteur, dont la vie agitée ne fut qu'une suite incessante de batailles, et qui finit par mourir sans s'être jamais avoué vaincu. Il était né à Sozopolis en Pisidie, de parents païens, avait fait ses études à Alexandrie et à Beyrouth, et finalement avait embrassé la carrière monastique à Maïouma près de Gaza. En 512, les monophysites en firent un patriarche d’Antioche : il ne résida pas longtemps dans sa ville épiscopale: dès 518 il en fut exilé, et passa en Egypte presque tout le temps qui lui restait à vivre : ce fut à Xoïs, au sud d’Alexanride, qu'il mourut en 538,
Son activité, digne d'une meilleure cause, rappelle à certains égards celle de saint Athanase. Il eut contre lui quelques-uns des esprits les plus distingués de ce temps; ceux de tous les partis, que sa théorie moyenne et entêtée déconcertait plus que toutes les exagérations : eutychiens comme Sergius le Grammairien; aphthartodocètes, groupés autour de Julien d'Halicarnasse; orthodoxes, comme le moine palestinien Néphalius et les évêques Jean le Grammairien et Jean de Scythopolis. À tous ces adversaires, auteurs de traités savants dont nous ne connaissons guère que les titres combattifs, Sévère répondit inlassablement : deux traités Contre Néphalius, un Philalète ou apologie de saint Cyrille; une Apologie du Philalète : un énorme ouvrage Contre Jean le Grammairien, une réfutation de Julien d'Halicarnasse; et tout cela ne représente qu'une partie de son œuvre : des lettres, des sermons, des hymnes, la complètent, qui sont destinés les uns et les autres à faire valoir les thèses de l'indomptable patriarche. La plus grande partie de ces écrits ont disparu sous leur forme originale: mais ils ont été très tôt traduits en syriaque, et ce sont ces traductions syriaques, peu à peu rendues à la lumière, qui nous font connaître l’un des hommes les mieux doués, l'un des caractères les plus fermes, d’une époque attristée par beaucoup de défaillances et de Jlâchetés.
On comprend sans peine que, de bonne heure, l'existence de Sévère ait retenu l'attention des historiens monophysites, et qu'elle ait été proposée en modèle aux générations à venir. Le patriarche n'avait pas encore quitté ce monde que Zacharie le Rhéteur, évêque de Mitylène, écrivait sa Vie, précieux témoignage de respect et d’admiration. Ce Zacharie, qui avait été rhéteur avant de devenir évêque, est l’un des bons historiens de la fin du V®° siècle. On lui doit surtout une Histoire qui comprenait la période de 450 à 491 et en racontait les événements du point de vue mono-
physite; on lui doit aussi des biographies de quelques-uns des héros de la secte : le moine Îsaïe, Pierre l’Ibère, Théodore d’Antinoé,.
Exégètes. — Sévère d'’Antioche est le dernier des hommes de talent que nous devions rencontrer. Mais il faut revenir quelque peu en arrière pour signaler du moins les noms de bons travailleurs qui méritent d’être connus. Après Théodoret, l'exégèse ne fait plus que languir. Déjà l’évêque de Cyr avait emprunté beaucoup à ses devanciers. On imite de plus en plus son exemple, et l’on se contente de copier les explications d'autrui, sans prendre la peine de les penser à nouveau.
C'est ainsi que procède déjà Victor d’Antioche, l’auteur inconnu d'ailleurs d’un commentaire de saint Marc que nous ayons encore, et d'un commentaire de Jérémie dont on trouve des citations dans les chaînes. L'un et l’autre de ces travaux sont constitués surtout par des extraits des exégètes antérieurs ; et celui qui est le plus employé, saint Jean Chrysostome, n'est pas seulement cité par son nom.
Hésychius de Jérusalem, qui vivait durant la première moitié du V® siècle, est heureusement plus original. On lui doit deux et peut-être trois commentaires sur les psaumes, des gloses sur les douze petits prophètes, Isaïe et Daniel, et un commentaire sur le Lévitique conservé en latin. Nous - savons d'ailleurs que ce savant homme s'occupait de beaucoup de choses : il avait, paraît-il, rédigé une Histoire ecclésiastique de tendance antinestorienne; et il avait publié de nombreux sermons, dont quelques spécimens heureusement conservés, nous permettent d'apprécier la piété.
À un certain Hadrien que cite Cassiodore, on doit une Introduction aux Saintes Ecritures, le premier ouvrage qui porte un titre destiné à être souvent employé, et à un prêtre de Cœlesyrie, Théodule, qui vivait sous le règne de Zénon (474-491), un ouvrage Sur la consonance de l'Écriture divine
où l’on montrait la parfaite harmonie de l'Ancien et du Nouveau Testament.
Le représentant le plus illustre de la nouvelle méthode est Procope de Gaza (465-528 environ), maître illustre en son temps, qui passa presque toute sa vie dans sa ville natale, et qui, de là, exerça une très profonde influence sur ses contemporains. Il fut orateur et épistolier. I] fut surtout exégète, et commenta l'Octateuque, Isaïe les Rois et les, Paralipomènes. Il prétendit du moins les commenter, car il se contenta en fait de copier ce qu'on avait dit avant lui,
et ses gros livres réalisent déjà toute la définition des Chaînes.
Théologiens et orateurs. — Quelques théologiens, qui n'ont pas eu, semble-t-1l à s'occuper des grandes questions christologiques, honorent encore les patriarcats de Jérusalem et d’Antioche au vV® siècle.
De Némésius d'Emèse nous ne connaissons que le nom, et c'est par hypothèse que nous plaçons son activité entre 400 et 428. Mais sous ce nom nous est parvenu un des ouvrages les plus souvent cités de l'antiquité chrétienne, le traité Sur la nature de l'homme, le premier manuel d’anthropologie rédigé par un évêque, livre de philosophie et de physiologie tout ensemble, qui démontre que l’homme tient le milieu entre le monde visible et le monde invisible, grâce à sa double nature. Dès le vII® siècle, ce livre était classique: saint Jean Damascène en copiait, sans le dire, de longs fragments. Au viri® siècle, 1l était traduit en arménien. Au 1X° siècle, le moine Mélitius en faisait entrer la plus grande partie dans un ouvrage Sur la constitution de l'homme. Au xr° siècle Alfanus de Salerne le traduisait en latin, ce que faisait à nouveau, quelque cent ans plus tard, Burgundio de Pise. Les grands théologiens du Moyen Age ont souvent cité le traité de Némésius, avec son nom ou avec celui de saint Grégoire de Nysse; ils en ont ainsi assuré la gloire.
Parmi les orateurs Basile de Séleucie est mieux connu des historiens, s’il l’est moins des lettrés. Après avoir soutenu la cause de Dioscore, ce qui lui valut d’être déposé à Chalcédoine, il finit par souscrire le tome de saint Léon et par mourir dans l’orthodoxie vers 458. Photius possédait de lui quinze homélies, un poème sur sainte Thècle et d’autres écrits. Nous n'avons plus le poème sur sainte Thècle, mais, à sa place, un long récit en prose sur la vie et les miracles de cetis sainte: et ce récit semble bien être l'œuvre de Basile. D'autre part, il nous reste quarantequatre homélies que lui attribuent les manuscrits : plusieurs de ces discours sont certainement inauthentiques ; ceux qui appartiennent à l’évêque de Séleucie sont d’une éloquence recherchée et fleurie; leurs images multiphiées à profusion, leurs phrases courtes et hachées sont caractéristiques d’une école et d’une période qui annoncent la décadence.
Antipater de Bostra en Arabie semble un peu postérieur à Basile. On lui doit un ouvrage contre les dogmes d’Origène et des homélies, dont il n’a été conservé que des fragments. [l semble que ce personnage ait joui en son temps d'une certaine réputation et ait fait grande figure sur le siège qu'avait naguère illustré l’exégète Tite.
A Chrysippe de Jérusalem, économe de la Laure et staurophylaque vers 456, on doit des homélies et des panégyriques qu'appréciaient beaucoup les critiques du VIf siècle. Nous connaissons assez mal cette production oratoire jui n’a pas encore été étudiée de près.
Hagiographes. — Les biographies de saints peuvent être rapprochées des panégyriques : 1] y avait longtemps que le genre était cultivé dans l'Eglise; mais, à partir du ve siècle, il obtient un succès de plus en plus grand. Des livres, comme l'Histoire lausiaque de Palladius et }’ Histoire religieuse de Théodoret, deviennent les compagnons familiers des pieux chrétiens; et tous les grands personnages de
l'histoire ecclésiastique trouvent désormais leur biographe. Marc Diacre est l’auteur estimé d'une vie de l'évêque Prophyre de Gaza (395-420). Un certain Antoine rédige la vie de son maître Siméon le Stylite, et un anonyme imite presque aussitôt son exemple. Un inconnu encore compose une vie de Pierre l'Ibérien, évêque de Maïouma, l’un des saints du monophysisme (453-488), ce que fait aussi un peu plus tard Zacharie le Rhéteur, Celui-ci, nous l'avons déjà noté, écrit également la vie de Sévère d’Antioche. Bien moins que de la grande histoire, on doit chercher dans ces biographies les témoignages du respect et de l'admiration que faisaient naître les vertus des ascètes ou des évêques illustres dans l'esprit de leurs contemporains.
Le pseudo-Aréopagite. — C'est par une série d'écrits pseudépigraphiques que doit se terminer notre histoire. Au colloque qui, vers la fin de 532 ou le début de 533, réunit à Constantinople des catholiques et des sévériens, ceux-ci invoquèrent, en faveur de leur opinion, l'autorité de l'aréopagite Denys. C'était la première fois que ce témoignage était cité dans les controverses. L'archevêque d'Ephèse, Hypatius, déclara qu'il ne pouvait l’accueillir, du moment que mi saint Cyrille, ni saint Athanase, ni personne n'en avait eu connaissance. La critique d'Hypatius n'empêcha d'ailleurs pas les ouvrages en question de faire leur chemin dans les cercles orthodoxes : acceptés dès le VI siècle par Jean et Georges de Scythopolis, ils obtinrent au siècle suivant leurs lettres de grande naturalisation, lorsque Maxime le Confesseur en fit le commentaire détaillé.
Ces écrits comprennent quatre traités et dix lettres. Les traités sont dédiés à un certain Timothée, apparemment le disciple de saint Paul: ils s'occupent De la hiérarchie céleste; De la hiérarchie ecclésiastique; Des noms divins: De la Théologie mystique. Les lettres sont adressées au théra-
eute, Caïus, au liturge Dorothée, au prêtre Sosipater, au hiérarque Polycarpe, au thérapeute Démophile, au hiérarque Tite et au théologien Jean, apôtre et évangéliste, exilé dans l’île de Patmos. Elles sont consacrées à des sujets analogues à ceux qu'envisagent les traités. L'auteur prétend composer un cours complet de théologie mystique et enseigner à ses lecteurs les chemins de la perfection, qui réside dans la vision divine. Il le fait en un style volontairement maniéré et obscur, qui se complaît aux grands mots, aux phrases bizarrement contournées, aux métaphores extraordinaires; il croit, sans aucun doute, que pour parler des mystères, 1l est indispensable d'éviter la simplicité et de ne pas se faire comprendre de tout le monde. D'ailleurs ses ouvrages ne sont pas sans mérite : ils donnent sur la contemplation et sur l’union à Dieu une doctrine sûre et prudente, capable de justifier le succès qu'ils ont obtenu. L'écrivain est trahi par son style. Car malgré la prétention qu'il affiche de se faire passer pour Denys l’Aréopagite, il suffit d'en lire quelques pages pour s’apercevoir qu'il écrit à la manière des néoplatoniciens, dont il reprend le vocabulaire. Une attention plus soutenue montre bientôt qu’il connaît les écrits de Proclus, un philosophe du v® siècle, et qu'il les utilise fréquemment. Il signale d'autre part l'usage de chanter le symbole à la messe; et ce chant, introduit par les monophysites d’'Antioche en 476, ne fut adopté que plus tard par les catholiques. Enfin, certaines formules dont il se sert pour caractériser la nouvelle énergie théandrique du Sauveur, le soin avec lequel il évite de parler d’une seule nature et de deux natures dans le Christ, laissent à penser que le mystérieux écrivain n'a pas rédigé ses livres avant la publication de l'Hénotique de Zénon (482). Ce serait donc entre 482 et 532 qu'auraient été écrits les ouvrages du Pseudo-Aréopagite. On peut même préciser davantage, car ces ouvrages sont déjà cités par Sévère d’Antioche antérieurement à 532 : 1l faut ainsi les dater de la