CHAPITRE PREMIER
premiers témoins de la littérature grecque chré-
tienne. Jusqu’aux environs de l’an 200 en effet, les chrétiens d'Occident, tout au moins ceux de Rome et de la Gaule, ont parléet écrit en grec. Pour beaucoup d’entre eux, orientaux d'origine, cette langue était la langue nationale, celle dans laquelle ils aimaient à s'exprimer familièrement ; il était naturel qu'ils en conservassent l'usage avec fidélité. Pour tous, même pour les Latins, elle était du moins la langue traditionnelle dans laquelle les apôtres avaient annoncé la bonne nouvelle du salut, dans laquelle saint Paul avait composé sa lettre aux Romains, puis avait rédigé, de Rome même, ses lettres aux Phiippiens, aux Colossiens, à Philémon, aux Ephésiens, celle dont s'était servi saint Marc pour composer son Evangile : l'Eglise devait tenir à garder une langue déjà consacrée par tant de vénérables souvenirs. Enfin c'est en grec que s'exprimait à Rome le public lettré: et lorsque les chrétiens voulaient avoir accès auprès de lui, ils étaient amenés à employer l'idiome qu'utilisaient le philosophe Epictète et l'empereur Marc-Aurèle.
ris en Occident que nous étudierons d’abord les
Saint Clément. — Le plus ancien de ces écrivains romains de langue grecque est le pape Clément, troisième successeur de saint Pierre et quatrième évêque de Rome,
De la vie de Clément, nous ne savons à peu près rien, sinon qu'il pouvait être d'origine juive et appartenir à une famille d’affranchis de la gens Flavia, qu'il avait reçu une certaine éducation, et qu'il gouverna la communauté romaine sous le règne de Domitien, plus précisément encore dans les dernières années du 17 siècle. C'était un homme remarquable, esprit ferme et modéré tout ensemble, qui avait un sens très net de ses responsabilités et savait parler en maître lorsque le besoin s’en faisait sentir. Il a laissé après lui un souvenir profond, dont s'est emparé la légende, sans qu’elle parvienne d’ailleurs à déformer la vraie physionomie de ce grand pape.
Nous n'avons de Clément qu'une lettre, adressée vers 97 à l'Eglise de Corinthe. Des troubles, sur lesquels nous sommes mal renseignés, s'étaient alors élevés dans cette vieille Eglise. Un parti de jeunes écervelés s'était révolté, semble-t-il, contre l'autorité des presbytres légitimes et refusait obstinément de revenir à l'obéissance. Instruit de ces faits, le pape se crut obligé d'intervenir. Sa lettre, rédigée au nom de la communauté romaine tout entière, mais très personnelle d’allure, est une invitation à la paix et à la concorde. L'auteur montre longuement les dangers des schismes provoqués par l'envie: 1l insiste sur les bienfaits de l’ordre et de l'unité, et sans jamais élever la voix, il parle avec une impressionnante maîtrise, qui a permis à de bons juges de voir dans son épître « l’épiphanie de la primauté romaine ». Après avoir rappelé les origines divines de la hiérarchie et invité les perturbateurs à se soumettre aux autorités légitimes, il termine par une longue prière d'allure liturgique, admirable monument de la piété chrétienne, dans laquelle se manifestent déjà toutes les qualités de sobriété, d'élévation, de grandeur de la liturgie romaine.
La lettre de Clément devint rapidement célèbre. Pendant longtemps on la lut dans les Eglises et on la copia à la suite des Livres inspirés dans les manuscrits de la Bible.
Une telle célébrité fut un encouragement pour les faussaires. Sous le nom de Clément, on publia, entre le 11€ et le ve siècle, toute une littérature, extrêmement variée dans son contenu : vingt Homeélies, précédées de soi-disant lettres de Pierre, de Jacques et de Clément lui-même, qui doivent garantir l'orthodoxie de la doctrine; ces homélies, sous couleur de reproduire l’enseignement de saint Pierre lors de ses controverses avec Simon JleMagicien, exposent une doctrine judéo-chrétienne très accentuée: des Récosnitions, ou reconnaissances, véritable roman d'aventures, dont le héros, Clément, retrouve, au cours de voyages extraordinaires, le père, la mère et les deux frères qu'il avait perdus: deux Epîtres aux Vierges, remplies de conseils moraux: les Constitutions des Saints apôtres par Clément, écrit disciplinaire et liturgique où l’on voit les apôtres expliquer à leurs disciples les règles à suivre dans l’organisation des Eglises. Cette littérature clémentine mélange d’ailleurs les éléments les plus divers. Les Homélies et les Récognitions sont des remaniements indépendants, composés tous deux au IV siècle, d'ouvrages antérieurs, dont le prototype pourrait être d'origine romaine et dater des environs de 209; les lettres aux Vierges proviennent de la Syrie et doivent avoir été écrites au III siècle. Quant aux Constitutions, rédigées elles aussi en Syrie, elles n’ont trouvé leur forme définitive que vers 400. Seul le grand nom de Clément donne à tant d'ouvrages une apparente unité, comme il explique le succès dont ils ont joui durant toute l’antiauité chrétienne.
Hermas. — Des témoignages autorisés font d'Hermas le frère du pape Pie [, qui gouverna l'Eglise romaine de 140 à 150 environ; et ils lui attribuent la composition d’un long ouvrage intitulé le Pasteur. Cet ouvrage, extrêmement curieux, est une sorte d'apocalypse destinée à prêcher la pénitence et à annoncer aux pécheurs qu'ils ont à leur dis-
position, tout au moins dans les circonstances actuelles, un moyen de salut différent du baptême: :l tire son nom du personnage qui joue le principal rôle comme révélateur, l’ange de la Pénitence apparu à Hermas sous la forme d'un berger.
L'auteur lui-même, tel qu'il se manifeste dans son livre, est le type le plus achevé du chrétien moyen. Il n'appartient pas au clergé et montre une certaine défiance à l'égard des prétentions de quelques évêques ambitieux. S'il se décide à écrire, c'est pour faire profiter ses contemporains des révélations qu'il a reçues; mais ces révélations elles-mêmes sont assez simples: elles sont loin d’avoir l'allure terrifiante et grandiose des visions de l’Apocalypse: destinées uniquement à mettre en relief la nécessité de la conversion, elles représentent l'Eglise comme une tour en construction, dont les bâtisseurs examinent soigneusement les pierres: comme un arbre dont les branches sont diversement verdoyantes et fécondes. Il n'y a là rien de mystérieux, et le Pasteur a d’ailleurs soin d'expliquer à Hermas le moindre détail de ces paraboles, afin qu'il puisse à son tour en instruire tous ses frères.
Esprit peu cultivé, théologien médiocre, mauvais écrivain, Hermas n'a rien de ce qui peut séduire le lettré. Mais il intéresse par sa franchise et son naturel. I] donne l'impression d'un parfait honnête homme qui, sans être un grand saint, essaie tout au moins de réaliser ses devoirs de chrétien. Et son livre jette d’extraordinaires clartés sur la situation de l'Eglise romaine durant la première moitié du second siècle. Nous y voyons une communauté nombreuse, obligée de vivre sous la constante menace des persécutions, fidèle dans son ensemble aux grands engagements du baptême malgré d'inévitables chutes de fragilité: nous y voyons aussi l'envahissement progressif de la médiocrité parmi les croyants, et mêrre parfois le triste spectacle d'apostasies, de fautes retentissantes, dont Hermas se
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désespère. C'est pour ramener tous ses frères à la pratique de la vertu qu'il raconte ses visions : la fin du monde n'approche-t-elle pas? la construction de l’Éelise n'est-elle pas en train de s'achever? et les pécheurs ne profiteront-ils pas de ce grand et solennel appel pour faire pénitence?
Tel quel, le livre eut grand succès. Les chrétiens du second siècle aimèrent ce moraliste souriant et modéré qu ils sentaient si proche de leurs préoccupations: ils s'intéressèrent à ces paraboles dont le transparent mystère leur était si accessible. L'Egypte surtout fit grand accueil au Pasteur et le recopia parfois dans ses manuscrits de l’Ecriture Sainte. À Rome même, on en fit sans tarder une traduction latine pour les fidèles qui ne connaissaient pas le grec. Peu d'ouvrages ont joui, dans l'antiquité chrétienne, d'une telle réputation, et ont exercé une aussi durable influence.
La 2? Clanenties A peu près contemporain d'Hermas est l’auteur inconnu de l'homélie que l’on cite habituellement comme une seconde lettre de saint Clément aux Corinthiens. Cette désignation compte autant d'erreurs que de mots, car il est assuré que nous n'avons pas affaire à une lettre, que les Corinthiens n'ont rien à voir ici, et que l’auteur de cet écrit n’est pas le pape saint Clément. On a conjecturé, non sans vraisemblance, qu'il pouvait être le pape saint Soter (vers 166-175). Quoi qu'il en soit, l’'homélie est sans doute romaine et date du milieu du second siècle: elle est le plus ancien spécimen que nous ayons gardé de la prédication chrétienne; une grande partie de son intérêt vient ainsi de ce qu’elle marque une date dans l’histoire. D'ailleurs elle est d’une lecture agréable : son auteur n'est pas un styliste ni un philosophe; il écrit, ou plutôt 1l parle simplement, sans chercher à mettre beaucoup d'ordre dans la suite de ses idées; 1l tombe auelauefois dans la banalité: mais il donne toujours l'impression d'une âme droite et
d'un esprit sérieux. Il enseigne une morale austère, fondée sur la pureté du corps et du cœur, à l’aide d'arguments empruntés de temps à autre aux FEvangiles apocryphes. Sans doute a-t-1il fait beaucoup de bien à ses auditeurs, puisqu'on a trouvé bon de mettre son sermon par écrit.
Saint Justin. — Les écrivains dont nous avons Jusqu'ici parlé étaient d’authentiques Romains. L'apologiste saint Justin vient d'Orient, étant né au début du second siècle à Flavia Néapolis en Samarie, d'une famille païenne, et ayant pendant quelque temps habité Ephèse. Mais c’est à Rome qu'il a le plus longtemps enseigné, c’est à Rome qu'il a souffert le martyre vers 165, et nous avons le droit de le ranger dans cette histoire parmi les Romains.
Peu d'hommes excitent autant de sympathie que Justin. Avant de venir au christianisme, 1l avait longuement cherché la vérité chez les philosophes païens, et de ses recherches il avait gardé une vive admiration pour toutes les nobles doctrines qu'il avait rencontrées dans l’hellénisme. Mal satisfait pourtant, il était arrivé à l'Eglise : 1l y apporta toute sa générosité et consacra toute sa vie à la défendre. À Ephèse, 1l discuta avec le juif Tryphon; à Rome, il établit une école et y enseigna la philosophie chrétienne. Son zèle, un peu naïf peut-être, le poussa à adresser aux empereurs, au Sénat et au peuple romain une apologie de la religion, qu'il compléta un peu plus tard par un appendice désigné sous le nom de Seconde apologie. Rien ne l’arrêtait ni ne le déconcertait. Son âme loyale, candidement optimiste, ne connaissait aucun obstacle. Il fut pourtant dénoncé comme chrétien, comparut devant le préfet de Rome, Junius Rusticus, et fut décapité avec six de ses compagnons. Nous avons encore les Actes authentiques de son martyre : ils sont parmi les documents les plus émouvants d'une collection si belle.
Justin avait beaucoup écrit. Eusèbe, qui nous a transmis
le catalogue de ses livres, mentionne, outre les deux Apoloaies,un Discours aux Grecs, une Réfutation contre les Grecs, un traité De la monarchie divine, un Dialogue avec Tryphon, d’autres ouvrages encore. Tout cela est perdu, à l'exception des apologies.et du Dialogue. Du moins ces trois écrits nous permettent-ils de connaître la méthode de Justin et d’apprécier son enseignement. Avec le Juif Tryphon, l’apologiste discute les arguments et montre, ens’appuyant sur les prophètes, la valeur du christianisme. Avec les païens, il se place d'emblée sur le terrain philosophique : après avoir réfuté les objections courantes, il fait voir, dans l’enseignement du Verbe, le couronnement définitif de tous les systèmes humains. Sa science, il est vrai, n’est pas toujours à la hauteur de ses desseins. S'il a lu les principaux ouvrages de Platon, s'il connaît bien les Livres de l'Ancien Testament et les Mémoires des apôtres, il n’a pas entièrement assimilé la philosophie grecque, si bien qu'il se méprend souvent sur le sens de telle ou telle doctrine. Par ailleurs il compose mal et n'écrit pas mieux. De fréquentes et longues digressions interrompent la suite de ses arguments; des développements annoncés se font parfois désirer en vain ou tournent court sans raison. Sa phrase est lourde, trainante, souvent incorrecte: son vocabulaire reste monotone. Malgré de tels défauts, on le lit avec intérêt, car on sent une âme qui vibre sous le fardeau des mots. L’entreprise tentée par Justin aurait mérité peut-être un meilleur ouvrier, car il ne s'agissait pas d'autre chose que de mettre en relief les harmonies du christianisme et de montrer que l'humanité doit au Verbe divin tout ce qu'elle a de bon et de vrai. Du moins est-il assuré qu'elle ne pouvait avoir d’ouvrier plus dévoué et plus enthousiaste, et cela est bien quelque chose.
La réputation de Justin fut très ne dans l'antiquité. Elle valut au philosophe un héritage pseudépigraphique des plus considérables : Procope de Gaza et saint Jean
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Damascène mettent sous son nom un traité De la Résurrection qui est certainement ancien, Un Discours aux Gentils, une Exhortation aux Gentils, un traité Sur la monarchie, que lui attribuent les manuscrits, remontent au II ou au ie siècle. Beaucoup plus récentes sont par contre des Questions et réponses sur divers sujets, dans lesquelles il faut voir, semble-t-1l, une œuvre antiochienne du vV® siècle. Le Moyen-Age se montra plus oublieux; 1l laissa tomber même les écrits authentiques de Justin, si bien qu'ils ne nous ont été transmis que par un seul manuscrit du XIV* siècle.
Saint Irénée. — Pendant son long séjour à Rome, Justin eut beaucoup de disciples. De leur nombre furent Tatien et saint Irénée: nous retrouverons Tatien un peu plus loin. Arrêtons-nous un instant à saint [rénée.
Celui-ci était d'origine asiate. Dans sa jeunesse, il avait été le disciple de l’évêque de Smyrne, saint Polycarpe, et de beaucoup d’autres anciens dont il avait recueilli avec zèle les enseignements et les souvenirs. Puis 1l était venu à Rome, où il avait fait un assez long séjour. Enfin 1l s'était installé à Lyon dans les Gaules : il devait y passer la partie la plus active et la plus féconde de sa vie.
C'est en 177 que nous entendons pour la première fois parler d'Irénée : Lyon était alors le siège d’une communauté florissante, qui se rattachait à l'Asie Mineure par de nombreuses traditions et qui comptait beaucoup d’Asiates parmi ses fidèles. Une persécution ayant décimé cette Eglise, les Lyonnais crurent devoir en faire le récit à leurs frères d’Âsie et de Phrygie : leur lettre, dont Eusèbe nous a transmis la plus grande partie, et qui peut avoir été rédigée par [rénée lui-même, est admirable : une émotion intense la parcourt d’un bout à l’autre, et l'écrivain trouve d’inoubliables accents pour retracer le martyre du vieil évêque Pothin ou de la petit esclave Blandine.
Au moment où les confesseurs furent mis à mort, Irénée
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était en mission à Rome, chargé de porter au pape Eleuthère une lettre en faveur de la paix de l'Eglise. Lorsqu'il revint à Lyon, il fut nommé évêque, et pendant vingt-cinq ans, 1l remplit ses fonctions avec le plus grand dévouement. Nous savons qu'il envoya de nombreuses missions pour travailler à l’évangélisation de la Gaule, qu'il intervint activement dans les controverses soulevées au sujet de la date de Pâques, qu'il combettit sans trêve les hérésies gnostiques que l’on répandait dans la vallée du Rhône. Sa mort, sur laquelle nous sommes mal renseignés, se place vers 202; saint Jérôme assure qu'il fut lui aussi martyrisé.
Ce grand évêque fut un grand écrivain, ou du raoins un écrivain fécond. Eusèbe cite de lui une lettre à Florinus Sur la monarchie, ou sur ce que Dieu n'est pas l’auteur du mal; un traité De l'Ogdoade dirigé contre ce même Florinus: une lettre à Blastus Sur le schisme; un livre contre les Grecs intitulé De la science; un recueil de Discours: enfin diverses lettres au pape Victor et à d’autres évêques sur la question pascale. De tout cela, il ne nous reste que des fragments. Mais nous pouvons juger du talent de saint Îrénée par deux ouvrages dont nous possédons, sinon le texte authentique, du moins des traductions anciennes.
La Démonstration de la Vérité évangélique a été retrouvée en 1909 dans une version arménienne : c'est un rapide exposé des dogmes chrétiens, suivi de leur preuve par l'argument des prophéties. L'intérêt capital de ce petit livre est de représenter pour nous le premier essai de catéchisme populaire.
Beaucoup plus considérable est le traité intitulé La fausse gnose démasquée et réfutée, et généralement désigné sous le nom de Contre les hérésies. De l'original écrit en grec, nous avons d'importants fragments. L'ensemble de l'ouvrage nous est parvenu dans une traduction latine, certainement ancienne mais de date controversée. Une traduction armé-
nienne des deux derniers livres complète encore notre connaissance de l'écrit d'Irénée.
Comme l'indique le titre, l'auteur s'attaque ici aux hérésies gnostiques : il commence par en exposer les diverses formes, surtout celles contre lesquelles il doit personnellement lutter; puis il en donne la réfutation : successivement la dialectique, la tradition de l'Eglise, les paroles du Seigneur sont mises en œuvre pour combattre les fausses doctrines; enfin il rappelle l’enseignement catholique sur les fins dernières et montre la consistance du plan divin, d’où il tire un dernier argument en faveur de sa croyance.
À l'inverse de son maître Justin, Irénée n’est pas un philosophe. Il ne combat pas la sagesse profane: il se contente de la dédaigner. Son argument préféré est celui de la tradition : les hérétiques sont dans l'erreur parce qu'ils innovent, l'Eglise a la vérité parce qu’elle est fidèle à l’enseignement du Sauveur et des apôtres; c'est afin de prouver cette fidélité que l’évêque de Lyon apporte tant de soin à établir et à rappeler la liste épiscopale de Rome, l'Eglise principale à laquelle concourent les croyants de tout le monde catholique. Cet Asiate, transporté en Gaule, est d’ailleurs un esprit fin, délicat, cultivé : il s'excuse, au début de son œuvre, parce que l'habitude qu'il a de prêcher en celtique lui a désappris le maniement de la langue grecque. Excuse inutile, car le grec d'Irénée est facile, abondant, spirituel. Certains de ses portraits d'hérétiques sont pleins de malice, et l'écrivain atteint une véritable éloquence pour décrire la récapitulation de toutes choses dans le Christ. Les historiens lui ont quelquefois reproché de brouiller les dates, d'interpréter de travers quelques documents, de mal distinguer les diverses phases des hérésies gnostiques. Cette sévérité est peut-être imjustifiée. Personne du moins n’a suspecté la loyauté de l'évêque de Lyon, son entière bonne foi, son amour de la vérité, la noblesse de son esprit et sa générosité.
Telle quelle son œuvre est capitale dans l’histoire du christianisme.
Avec saint Irénée naît et meurt en même temps la littérature grecque chrétienne dans les Gaules. Quelques inscriptions, dont la plus connue est celle de Pectorius évêque d'Autun, achèvent seules de la représenter. Son destin à Rome ne devait pas se prolonger au delà du premier tiers du 11 siècle.
Caiïius.— C'est tout au début du 111€ siècle qu’enseignait dans cette dernière ville le prêtre Caïus. Les trop rares fragments qui nous restent de lui nous permettent de nous le représenter comme un polémiste fougueux, ardent jusqu'à l’exagération et à l'erreur. Son principal adversaire était un montaniste du nom de Proclus, qui avait peut-être exposé par écrit les doctrines de la nouvelle prophétie. Pour le réduire au silence, Caïus ne trouva rien de mieux que de nier l'authenticité de l'Evangile de saint Jean et de l’'Apocalypse. Cette imprudence ne resta pas sans réponse. Hippolyte se fit contre Caïus le défenseur des écrits johanniques dans un traité dont nous possédons quelques passages.
Hippolyte. — Curieuse physionomie que celle d'Hippolyte, le dernier maître chrétien de langue grecque en Occident et l’un des plus féconds écrivains de son époque. De bonne heure, il est entré dans la légende. Ses ouvrages eux-mêmes, après avoir été traduits dans toutes les langues de l'Orient, ont été rapidement oubliés : la découverte, morceau par morceau, de l'héritage littéraire d'Hippolyte, a recommencé en 1851, elle se poursuit encore aujourd'hui, au milieu de vicissitudes diverses.
Hippolyte était prêtre de l’église romaine vers 212, lorsqu'Origène vint en Occident, et le maître alexandrin assista à l’un de ses sermons. Tel est le premier fait certain
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d'une histoire terriblement obscure. À cette époque, saint Zéphyrin occupait le siège épiscopal, ayant saint Calliste pour conseiller. Hippolyte et Calliste ne s'aimaient pas. Lorsque, en 217, Calliste succéda à Zéphyrin, Hippolyte fit schisme et devint le chef d'une communauté dissidente. Ï1 le resta jusqu'au jour où, en 235, la persécution faisant rage, lui et le pape légitime Pontien furent tous deux transportés en Sardaigne et moururent à peu près en même temps dans cette île malsaine. Leurs restes furent ramenés à Rome le même jour, et le nom d'Hippolyte fut inscrit avec celui de Pontien dans la liste officielle des martyrs.
Cet homme tenace avait joui de son vivant d’une grande popularité. Ses amis lui élevèrent un jour une statue magnifique qu'on a retrouvée en 1551 sur la voie Tiburtine. Ils avaient gravé, sur les montants de la chaire, le canon pascal et la liste des ouvrages de leur maître. Cette liste, si considérable qu'elle soit, est encore incomplète: elle doit être contrôlée et complétée par les renseignements que fournissent Eusèbe et Ebed-Jesu. Nous arrivons ainsi à connaître les titres d'environ trente-cinq ouvrages qu'avait rédigés Hippolyte entre 200 et 235: ces ouvrages embrassent à peu près toutes les sciences sacrées : exégèse, chronographie et histoire, apologie et dogmatique, discipline et liturgie. Hippolyte nous apparaît ainsi comme le premier des esprits encyclopédiques qu'a produits l'Eglise ancienne.
Exégète, 1l a expliqué une grande partie de l'Ancien et du Nouveau Testament, tantôt sous forme d’homélies, tantôt sous forme de commentaires suivis. De tout cela, il nous reste de nombreux fragments, dont la critique n'est pas toujours aisée: 1] nous reste surtout une grande partie du commentaire Sur le Cantique et presque tout le commentaire Sur Daniel.
Chronographe et historien, il a rédigé des Chroniques, destinées principalement à rassurer ses contemporains
quant à la date de la fin du monde : traduites, copiées, imitées, complétées durant toute l'antiquité, ces chroniques nous sont surtout connues par leurs remaniements. Il a aussi cherché à calculer la date de Pâques et déterminé un canon pascal de seize ans qui commençait en 222.
Apologiste, 1l a écrit Contre les Grecs et contre Platon ou Sur l'Univers: Sur Dieu et sur la Résurrection de la chair : Contre les Juifs. Il a écrit surtout contre les hérésies : d'abord un Syntagma, ou réfutation abrégée de trente-deux hérésies, qui a été adapté par le pseudo Tertullien, saint Epiphane et Filastrius; puis un gros ouvrage en dix livres, Réfutation de toutes les hérésies, qu'on appelle souvent du nom de Philosophoumena, et qui contient l'histoire des hérésies depuis celles des philosophes grecs jusqu'à la dernière et à la plus redoutable, celle de Zéphyrin et de Calliste. Cet ouvrage d’une érudition tumultueuse, rempli de documents et de textes reproduits avec plus ou moins de discernement, se termine comme un pamphlet : l’auteur, avec une verve incroyable, déverse tout le flot de sa rancune contre les deux papes qui l'ont méconnu. Sans doute l'historien ne doit-il pas accepter sans réserve des récits aussi pleins de fiel, mais au moment même où il en fait la critique, 1l ne peut s'empêcher d'en admirer l’éloquence. Aux erreurs contemporaines, Hippolyte a encore opposé un livre Contre Noet, et des Capita contre Caïus sur l'Evangile de saint Jean et sur l'Apocalypse. On lui doit aussi un traité Sur l'Antéchrist, qui développe toutes ses conceptions sur la fin du monde.
Liturgiste enfin et cancniste, 1l a rédigé deux ouvrages perdus sur ces questions : Faut-il jeûner le samedi ? et : Doit-on communier chaque jour ?. Il a surtout composé une Tradition apostolique que de récentes études ont permis d'identifier à la Constitution apostolique égyptienne, et des Odes sur toutes les Ecritures, qui sont peut-être l'original grec du fragment connu sous le nom de Canon de Muratori.
Si incomplète que soit encore cette liste, elle suffit à donner une idée du talent d'Hippolyte. Cet homme a touché à tout, s’est intéressé à tout, et en bien des points il fait pour nous figure d'initiateur. Dans son école, avant de faire schisme, il dut enthousiasmer ses auditeurs à qui il apprenait tant de choses: dans son Eglise, il ne dut pas moins gagner l'attachement de ses adeptes par son zèle d’organisateur. Un écrivain aussi fécond n'a pas le temps de soigner beaucoup son style : Hippolyte ne recherche pas en effet le beau langage, mais il s'exprime clairement, avec facilité, et lorsqu'il traite des sujets qui le passionnent, il atteint sans peine une véritable éloquence. Son malheur est d’être venu trop tard, alors que déjà le christianisme à Rome commençait à parler latin et de ne pas avoir entrevu la nécessité d’un tel changement. La tournure de son esprit pratique, volontiers dirigé vers les problèmes moraux faisait de lui un vrai Romain : il lui a manqué d'employer, dans ses ouvrages, la langue populaire de Rome. I] lui a manqué surtout, pour devenir classique, de rester uni à la grande Eglise.
Autres écrivains. — Rome a connu, durant le second siècle, d’autres écrivains chrétiens que ceux dont les noms viennent d'être rappelés. Vers elle venaient tous ceux qui désiraient se faire un nom, tous ceux qui voulaient conquérir le monde à leurs doctrines: à côté des orthodoxes comme Justin et Tatien. des hérétiques comme Valentin, Marcion, Apelles, Théocdote, Praxéas, Proclus, et d’autres encore. Tout ce monde parle, enseigne, écrit. Malheureusement, nous sommes mal renseignés sur le détail des faits et nous ne possédons que de rares fragments de tant de livres qui furent publiés au cours du 1I° siècle. De bonne heure, les ouvrages des hérétiques furent condamnés à disparaître: plus tard on cessa d'en copier les restes : il n'en subsiste
que les citations faites un peu au hasard par ceux qui les ont réfutés.
Valentin, qui venait d’ Res habita Rome pendant quelque vingt-cinq ans, de 135 à 160. Il semble avoir assez peu écrit, car on ne lui attribue guère que des hymnes, des homélies et des lettres. Mais l'influence qu'il exerça par son enseignement oral fut immense: et ses disciples laissèrent de nombreux ouvrages : Héracléon fit du quatrième Evangile un commentaire qui mérita une réfutation d'Origène ; Ptolémée écrivit à Flora une lettre remarquable pour essayer de la convertir à la gnose; Alexandre composa un traité qui pouvait porter le nom de Syllogismes. On écrivait décidément beaucoup dans cette école.
On n'écrivait pas moins dans l'Eglise de Marcion. Celuici venait de Sinope dans le Pont et était arrivé à Rome aux environs de 135. Il ÿ enseigna longtemps, et, en face de la communauté catholique, organisa une nouvelle Eglise dont le dogme fondamental était le rejet de l'Ancien Testament. Pour légitimer cette attitude, Marcion avait composé un livre d’'Antithèses où étaient opposés les enseignements des prophètes et ceux du Christ; il avait aussi revu le Nouveau Testament pour l'adapter à sa théorie. Ses disciples poursuivirent son œuvre, non sans la corriger sur quelques points : le plus connu d’entre eux est Apelles, l’auteur de Sullogismes et de Révélations qui sont perdus les uns et les autres.
Un peu plus tard, tout à la fin du 11° siècle, ce fut au tour de T'héodote de Byzance de s'installer à Rome et d'y propager ses théories monarchiennes. On faisait beaucoup . de critique textuelle dans son école: Asclépiodote, Hermophile, Apollonide se distinguaient entre tous par leur zèle à corriger la Bible: mais leurs exemplaires ne s’accordaient pas entre eux. Les catholiques se réjouissaient de ces contradictions qu'ils ne manquaient pas de mettre en relief lorsqu'ils réfutaient les doctrines de la secte. Un ouvrage
anonyme Contre Artémon, l’un des successeurs de Théodote, est cité par Eusèbe et semble bien avoir été l’un des tous derniers écrits de langue grecque qu'on ait composés à Rome.
Déjà, nous l'avons vu, saint Hippolyte faisait dans son milieu figure d'attardé. Après lui les papes, saint Corneille et saint Denys en particulier, continuent à écrire en grec à leurs correspondants orientaux et nous savons, par les fragments que nous possédons de cette correspondance, qu'ils étaient capables de s'exprimer très correctement en cette langue. Mais ils employaient le latin pour écrire en Afrique, en Espagne, en Gaule. On peut dire qu'aux environs de 250 le grec disparaît définitivement de Rome et de l'Occident comme langue littéraire.