CHAPITRE III
à Antioche de Syrie qu'il a trouvé sa première capi-
tale. Ces régions n'occupent cependant pas dans l'histoire des lettres une place proportionnée à leur rôle religieux. Elles n'ont pas à se glorifier, au cours des trois premiers siècles, d’un penseur éminent ou d'un écrivain remarquable. Du moins ont elles donné naissance à deux des formes les plus caractéristiques de l’ancienne littérature chrétienne : les traités disciplinaires et liturgiques, et la chronique, annonciatrice de l’histoire.
me en Palestine que le christianisme a pris naissance,
La Didachè.— Au premier de ces genres appartient le plus ancien peut-être des écrits chrétiens qui nous ont été conservés, en dehors du Nouveau Testament, la Didachè ou Doctrine des douze Apôtres. Tout est mystère dans ce petit hvre. Son texte original, connu jusqu'alors par des citations ou des allusions, n'a été découvert qu'en 1873 et publié en 1883. Sa patrie, sa date de composition sont également ignorées : ce n'est que par hypothèse qu'il est permis de l’attribuer à la Syrie et d’en faire une œuvre du dernier vicennium du K siècle: encore s'est-il trouvé récemment des critiques pour en abaisser l'apparition au II siècle. Bien plus, la liturgie qu'il nous fait connaître, les institutions ecclésiastiques qu'il nous révèle, ne trouvent nulle
part leur exact équivalent. La Didachè nous transporte dans un monde mystérieux, et l'on ne s'étonne pas que les seize chapitres, qui la constituent, trouvent chaque jour de nouveaux commentateurs.
La Doctrine des douze Apôtres se divise en deux grandes parties. La première (chap. I-V[) est une instruction morale Il y a deux voies, celle de la vie et celle de la mort. À l'homme de choisir entre ces deux voies, dont le détail est longuement expliqué. La doctrine qu’exposent ces chapitres est toute traditionnelle: nous la retrouvons telle quelle dans d’autres écrits, particulièrement dans l'Epître de Barnabé : et l’on a supposé, non sans vraisemblance, que la catéchèse morale des Deux Voies avait d'abord circulé seule, sous forme d’un ouvrage indépendant.
Les derniers chapitres offrent un contenu liturgique et disciplinaire : ce sont eux surtout qui excitent l'étonnement du lecteur. On y trouve deux prières pour Ja fraction du pain et la bénédiction du calice : sommes-nous ici en présence de formules anciennes pour la consécration euchanistique? On y trouve des renseignements sur la hiérarchie, et il est question d'apôtres, de prophètes, de didascales, tous prédicateurs itinérants, qu'il faut recevoir après les avoir éprouvés: puis d'évêques et de diacres qui semblent bien attachés à demeure à la communauté locale. Et finalement le livre s'achève sur les perspectives de la fin du monde et de la parousie. L'archaïsme de tous ces traits a quelque chose de déconcertant. Si la Didachè n'est pas l'œuvre d'un faussaire habile, ce que nous ne pouvons décidément nous résigner à croire, elle est pour nous le plus précieux document qui nous soit parvenu sur la vie intérieure des communautés primitives ou tout au moins, de quelques-unes d'entre elles.
Saint Ignace. — Autant la Didachè nous transportaitelle dans un monde nouveau, autant nous trouvons-nous
en pays de connaissance lorsque nous abordons la lecture des sept lettres de saint Ignace d’Antioche. [ci du moins nous avons des repères assurés; une date, le règne de Trajan, et plus spécialement les années 107-111: un écrivain, Ignace, appelé aussi Théophore, évêque de Syrie, conduit à Rome pour y être dévoré par les bêtes. Tout est concret et vivant dans cette correspondance, une des plus émouvantes qu'il soit possible de lire. N’a-t-elle pas été rédigée par un homme que l’on menait àla mort? D’emblée nous sommes jetés en pleine action. Brutalement arraché à son siège épiscopal, Ignace est en route pour la capitale de l'empire. De Smyrne, où son escorte fait une halte assez longue, il écrit aux Eglises d'Ephèse, de Magnésie, de Tralles et de Rome. Une nouvelle étape le mène à Troas : c'est de là qu'il envoie des lettres aux Eglises de Philadelphie et de Smyrne et à Polycar pe, évêque de cette dernière ville. I espérait poursuivre cette corre espondance, écrire à toutes les communautés. Un ordre imprévu vient hâter le départ. Le prisorfnier doit se remettre en route. La fin de l'histoire nous est aussi ignorée que son début.
Les lettres aux Ephésiens, aux Magnésiens, aux Tralliens, aux Philadelphiens, aux Smyrniotes, et à Polycarpe sont remplies d'encouragements et de conseils. Indifférent à son sort, l'évêque d'Antioche ne pense qu'à l'Eglise. Il sait que des hérétiques s'efforcent d'en altérer la foi, d'en corrompre la discipline: 1l connaît par expérience les subterfuges habiles de ces hommes qui prétendent que Jésus- Christ n'est pas venu dans la chair. Et tout cela l'inquiète. Avec une tendre sollioitude, il supplie ses lecteurs de rester fidèles à la hiérarchie établie, à l'évêque, au presbytérium et aux diacres; 1l leur rappelle qu'il n'y a de baptême et d'eucharistie valides que dans l'Eglise catholique: :l les adjure de ne pas oublier la règle de foi qu'ils ont reçue de la tradition. L'histoire et la théologie trouvent dans ces lettres d'inestimables renseignements, Le lecteur profane
leur préfère encore l'Epître aux Romains. Celle-ci n'est qu’un cri du cœur, un élan passionné vers le martyre. Saisi tout d’un coup d'une horrible crainte, Ignace a peur que les chrétiens de Rome ne cherchent à lui épargner la mort, qu'ils ne l’'empêchent de réaliser le plus ardent de ses vœux; et il leur écrit pour leur exprimer sa volonté de mourir, pour leur crier son amour du Christ; jamais aucune littérature n'a rien produit de semblable.
Ignace n’est pas un écrivain. Son style est surchargé, lourd, embarrassé d'épithètes interminables; ses phrases, souvent incohérentes: son vocabulaire, plein de néologismes intraduisibles. On ne prête pas attention à ces défauts. Car dans toutes ses lettres transparaît son âme, pleine d’une ardente générosité : il faut la suivre, de bon ou de mauvais gré. On est emporté par le torrent; et lorsqu'on arrive au terme, on se trouve, avec le grand évêque, dans le monde des réalités spirituelles, bien loin des petitesses et des méchancetés d'ici-bas.
Il n’est pas surprenant que cette admirable correspondance ait tenté les faussaires. Les uns l'ont raccourcie, n’en conservant que trois lettres sous une forme abrégée: les autres, au contraire, l'ont allongée et enrichie : non contents de développer les sept lettres autnentiques, ils ont forgé six lettres nouvelles d'Ignace aux Tarsiens, aux Antiochiens, à Héron, aux Philippiens, à Marie de Cassobola et de Marie à Ignace. En face de ces trois recensions, bien des critiques ont hésité. Plusieurs en sont venus À nier même l'authenticité des vraies lettres du martyr. La question ignatienne a été longuement débattue. Elle semble aujourd'hui résolue, du moins aux yeux des meilleurs juges; et c'est en toute sécurité d'esprit que nous pouvons aborder la lecture des sept épitres de l’évêque d’Antioche.
Les Palestiniens du II° siècle. — L'Eglise de Palestine mène au 11° siècle une existence assez effacée. La
ruine de Jérusalem l’a nécessairement affaiblie. Ses controverses avec les Juifs et surtout avec les Judéo-chrétiens qui essaient de concilier l'Evangile et les pratiques de la loi mosaïque, accaparent, sans grand profit, le meilleur de ses efforts, et c’est à peine si quelques noms ou quelques œuvres méritent d'être sauvés de l'oubli.
Au judéo-christianisme appartiennent de nombreux apocryphes sur lesquels d’ailleurs nous sommes imparfaitement renseignés. Ce sont d’abord des Evangiles destinés à suppléer ou à compléter les évangiles canoniques. Les critiques les plus récents en comptent jusqu'à trois l'Evangile des Nazaréens, composé en araméen et très vite traduit en grec, qui ressemblait beaucoup à l'Evangile de saint Matthieu; l'Evangile des Ébionites, rédigé primitivement en grec, et lui aussi étroitement apparenté au Matthieu canonique, mais destiné sans conteste à servir les thèses de ces hérétiques: enfin l'Evangile des Hébreux, que nous font surtout connaître Clément d'Alexandrie et Origène. De tout cela, nous n'avons que des fragments, diffciles à attribuer avec certitude.
D'autres Evangiles, que nous avons conservés dans des remaniements postérieurs, peuvent aussi remonter au second siècle comme à leur point de départ, et avoir circulé d’abord dans les milieux judéo-chrétiens: tels le Protévangile de Jacques qui raconte l'enfance de la Sainte Vierge, ses fiançailles et la naissance du Sauveur; ce livre est resté l’un des plus populaires parmi les apocryphes: il a exercé, dans la littérature et dans l’art, une influence hors de proportion avec son véritable mérite.
Il faut ensuite citer des récits plus ou moins légendaires sur les apôtres : des Voyages de Pierre; des Degrés de Jacques: d’autres encore qui ont été utilisés par les rédacteurs de la littérature pseudo-clémentine; et ne pas oublier une série d'ouvrages qui se rattachent à l'Ancien Testament et qui, composés aux environs de l'ère chrétienne par des
Juifs authentiques, ont été remaniés au I siècle par des judéo-chrétiens avec d'arrière-pensées apologétiques. Il est aujourd’hui très difficile de démêler les détails d’une histoire littéraire fort embrouillée. Du moins est-il assuré que la Palestine, durant la première moitié du If siècle, vit apparaître une série d'œuvres populaires destinées à mieux faire connaître le Sauveur, et à prouver aussi la légitimité des prétentions judéo-chrétiennes.
Nous arrivons sur un terrain plus sûr avec Ariston de Pella, l’auteur de la plus ancienne apologie contre les Juifs. ÎIl avait écrit vers 140 un Dialogue de Jason et de Papiscus, qui mettait aux prises un Juif et un chrétien. Cet ouvrage est perdu. On a cru plusieurs fois le retrouver, ou du moins pouvoir en reconstituer l'argumentation : jusqu'ici tous ces espoirs sont demeurés vains.
De la personne d'Hégésippe nous savons peu de choses. Suivant les vraisemblances, il était originaire de Palestine et juif de naissance. Devenu chrétien, il entreprit une longue série de voyages : il était à Rome sous le pontificat de saint Anicet (155-166) et il y fit un long séjour. Vers la fin de sa vie, il composa un ouvrage en cinq livres, sous le titre de Mémoires : cet ouvrage, dont Eusèbe nous a transmis quelques fragments, ne paraît pas avoir été une histoire suivie de l'Eglise, mais une démonstration apologétique contre les hérésies. L'auteur y faisait surtout appel à à l'argument de tradition : c'est pour cela qu'il avait cru devoir y insérer les successions épiscopales des grandes Eglises: 1l trouvait dans ces listes, pieusement conservées par les fidèles, la preuve décisive de l'attachement aux doctrines traditionnelles. Esprit sans critique, écrivain médiocre, et plus habitué, semble-t-il, à l'araméen qu'au grec, Hégésippe était un observateur consciencieux. Ses mémoires devaient contenir une foule de renseignements intéressants sur les origines chrétiennes, et nous voudrions bien qu'Eusèbe e ût trouvé l'occasion de s’en ser vir davantage.
Tatien. — En même temps qu'Hégésippe, on pouvait rencontrer à Rome un étranger qui venait encore de plus loin que lui. Tatien était né en Assyrie vers l’an 120, et, après avoir pendant longtemps mené la vie errante d’un sophiste, il finit par se convertir. Peut-être sa conversion fut-elle l'œuvre de saint Justin : ce qu'il y a de sûr, c’est que Tatien fut, à Rome, le disciple du philosophe et qu'il y ouvrit lui-même une école dont l'asiate Rhodon suivit longtemps les leçons.
Îl avait l'esprit inquiet et tourmenté: son âme n’était pas plus capable que son corps de se fixer. Aussi, en 172, abandonna-t-il l'Eglise et tomba dans une sorte de gnosticisme. À ce moment, et depuis quelque temps déjà, il avaii quitté Rome pour Antioche. Il finit par rentrer dans sa patrie et 1l y mourut, assez oublié.
Tatien avait beaucoup écrit, et sur divers sujets : Sur les animaux, Contre ceux qui parlent des choses de Dieu, Problèmes, Sur la perfection d'après le Sauveur. Ces titres donnent l'impression d'un rhéteur qui veut faire étalage de sa science. Ils sont d’ailleurs ceux d'ouvrages perdus. Nous ne possédons plus de l’Assyrien qu'un Discours aux Grecs, et, partiellement, une harmonie évangélique, intitulée Diatessaron. Le Discours aux Grecs est une apologie, conçue d'après les idées courantes : ce qui la caractérise, c’est la violence de son ironie, la sévérité de ses jugements. Alors que son maître Justin cherchait à excuser les Grecs et voyait dans leur philosophie des traces du Verbe divin, Tatien condamne, raille, démolit : on ne saurait imaginer contraste plus absolu qu'entre ce maître et ce disciple.
Le Diatessaron a fait couler beaucoup d'encre : nous savons que Tatien se proposait d' y donner, en utilisant les quatre évangiles canoniques, une histoire complète du Sauveur. Rédigé prirnitivement en syriaque, 1l a longtemps servi dans les Eglises qui parlaient cette langue pour l'usage liturgique. Le texte original en est perdu; on essaie
de le reconstituer d'après des harmonies arabe, latine, voir même néerlandaise. Certains critiques attribuent à Tatien et à son Diatessaron une influence prépondérante sur la constitution du texte reçu des Evangiles. Il y a là un des problèmes les plus complexes que l'on puisse imaginer.
Théophile et Sérapion.— Le dernier séjour de Tatien à Antioche se place sous l'épiscopat de saint Théophile, originaire de la Syrie euphratésienne et son presque compatriote. Théophile gouvernait l'Eglise de cette ville depuis 169 environ; 1l exerça ses fonctions au delà de 180 : ces deux dates approximatives sont tout ce que nous savons de sa vie extérieure. Pour le reste, nous connaissons de lui les titres de quelques ouvrages qu'il avait composés, une sorte de chronique depuis l’origine du monde, intitulée Sur l'histoire; un livre Contre l'hérésie d'Hermogène: un autre Contre Marcion qu'on cru retrouver en syriaque:; puis, ce qui est mieux, un de ces ouvrages, complet en trois hvres, et qui s'appelle À Autolycus sur la foi chrétienne. Ce dernier écrit est une apologie du christianisme, qui, après avoir rappelé la véritable doctrine sur l'invisibilité et l'unité de Dieu, combat le polythéisme, défend l'Eglise des accusations classiques, et démontre, par une chronologie savante, l'antiquité de la religion.
Tout cela est assez banal et explique un peu que les historiens soient sévères pour la mémoire de Théophile. Il convient pourtant de ne pas l’accabler outre mesure. Il est vrai que le saint évêque ne recherche pas l'originalité et que son esprit reste superficiel. Il n’éveille pas le même intérêt que TLatien; ses calculs mêmes ne parviennent pas à provoquer la curiosité. Du moins écrit-il avec élégance la langue du monde bien élevé, et se fait-il lire volontiers. Il est un type de chrétien cultivé, plus encore un modèle
d'évêque attaché à son devoir et fidèle à la tradition.
L'ouvrage à Autolycus lui est en quelque sorte apparu comme une tâche : il a fait consciencieusement cette tâche, en rappelant les doctrines reçues par l'Eglise. Les apparentes nouveautés de son vocabulaire ne doivent pas nous faire illusion; cer elles sont empruntées sans doute à la terminologie courante de son temps : elles n’en sont que plus précieuses pour nous, puisqu'au lieu d’une voix isolée, elles nous permettent d'entendre, en Théophile, l'écho de l'enseignement commun.
Maxime, le successeur de Théophile d’ Antioche, n'a pas de place dans l’histoire littéraire. Sérapion, qui remplaça Maxime, doit au contraire y figurer, grâce à un recueil de lettres adressées aux correspondants les plus variées et relatives aux affaires les plus diverses : une de ces lettres, à Domnus, un renégat qui avait passé au judaïsme, devait être une apologie; une autre, à Pontius et à Caricus, se rapportait au montanisme; une autre encore, aux chrétiens de Rhossos, leur interdisait la lecture de l'Evangile apocryphe de Pierre. De cette dernière lettre, nous avons un long morceau qui nous fait bien connaître la physionomie intellectuelle et morale de l'évêque, un peu simple peutêtre, mais parfait honnête homme.
Après Sérapion, l'Eglise d’'Antioche n'a plus guére d’écrivains à citer pour le I1I° siècle. Le prêtre Géminus, sous Alexandre Sévère, n'est connu que de nom. De Paul de Samosate et de son adversaire, le prêtre Malchion, nous possédons des fragments sténographiés de la discussion qui aboutit à la condamnation de Paul. Lucien, qui fut une des dernières victimes de la grande persécution, est plus célèbre et mérite de l'être; encore fut-1l un érudit beaucoup plus qu'un lettré : la grande œuvre de sa vie fut une recension nouvelle de la version grecque de l'Ancien Testament. Trois lignes d’une lettre, un symbole de foi, un discours apologétique d'authenticité souvent contestée, voilà tout ce qui constitue pour nous son héritage littéraire.
La Palestine au Ill‘ siècle. —- Pendant ce temps, la Palestine joue, dans les choses de l'esprit, un rôle incomparablement supérieur à Antioche. Elle doit, au I1F° siècle, sa place tout à fait exceptionnelle d'abord à l’action d’évéques cultivés comme Alexandre de Jéruselem, puis à l'influence d'Origène qui, pendant de nombreuses années, enseigna à Césarée et sut y former de nombreux disciples,
. Saint Alexandre de Jérusalem avait étudié à Alexandrie : il avait derrière lui une forte expérience lorsque, vers 213, il fut retenu dans la ville sainte pour y être le coadjuteur de l’évêque Narcisse en attendant de devenir son successeur. Sa correspondance, très étendue, témoigne de son activité : on connait de lui des lettres aux fidèles d'Antioche, aux chrétiens d’Antinoé, à Origène, à Démétrius d'Alexandrie. Plus significative encore est la création qu'on lui doit d’une bibliothèque à Jérusalem. Cette bibliothèque, la plus ancienne peut-être qu'ait réunie un chrétien, était riche en documents et en volumes relatifs à l'antiquité chrétienne, et l'historien Eusèbe, au siècle suivant, en appréciera Ja valeur. Une telle fondation est très caractéristique d’un état d'esprit assez rare encore à cette époque.
Jules Africain, ainsi que l'indique son nom, était né en Libye. Après avoir servi dans l’armée romaine, après avoir beaucoup voyagé, il finit par s'établir à Emmaüs-Nicopolis, où 1l mourut après 240. Esprit encyclopédique, il a tout étudié, et tout traité dans la plus grande liberté. Le plus curieux de ses écrits est un ouvrage en vingt-quatre livres, les Cestes ou Broderies, où sont examinées toutes sortes de questions médicales, agronomiques, militaires, astrologiques, etc.., avec beaucoup de désordre, et aussi avec des brutalités et des hardiesses de langage qui étonnent sous une plume chrétienne.
Plus importante, et aussi moins compromettante, était la Chronologie, en cinq livres, dont l'original est perdu, mais dont nous nous faisons sans peine l'idée, grâce aux
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copies, remaniements, utilisations, etc., qu'en ont fait tous les chronographes postérieurs. L'idée d’une telle œuvre était alors dans l'air, puisqu'à la même époque saint Hippolyte de Rome rédigeait précisément la Chronique, dont nous avons parlé. Le travail de Jules était fait dans le même esprit. Les deux auteurs se préoccupaient également de montrer que la Bible fournissait les éléments d’une chronologie plus exacte, et surtout plus ancienne, que les documents profanes, qu'elle permettait en même temps de calculer la date de la fin du monde et de rassurer des angoisses prématurées.
Un homme aussi savant que Jules ne pouvait pas manquer d'être en relations épistolaires avec Origène: il lui écrivait en effet, et nous possédons encore une lettre de l'Africain au grand exégète sur l'histoire de Suzanne, ainsi que la réponse de ce dernier.
Origène était déjà mort lorsque Pamphile vint se fixer à Césarée : nul mieux que lui ne sut garder le souvenir du maitre et défendre sa mémoire injustement attaquée. L’histoire offre peu de témoignages plus touchants d'une fidélité posthume que celle dont Pamphile fit preuve à l'égard d’un homme, dont 1l n'avait même pas été personnellement le disciple. Né à Beyrouth en Phénicie, Pamphile avait étudié les sciences sacrées à Alexandrie. Installé à Césarée, il y exerça le ministère sacerdotal et y tint école de théologie et d’exégèse. Son influence fut considérable, et il sut si bien gagner l'affection de ses élèves que l’un d'eux, Eusèbe, tint à honneur de porter son nom. Îl enseigna surtout par la parole et par l'exemple; grand ami des livres, il accrut, s’il ne Ja créa pas de toutes pièces, cette fameuse bibliothèque de Césarée, où l’on conserva longtemps les manuscrits d'Origène: admirateur respectueux du texte sacré, il en fit exécuter de nombreuses copies qu'il revisait scrupuleusement lui-même. Enfin, son emprisonnement en 307 lui donna des loisirs : 1l les employa à rédiger une apologie
d'Origène, pour laquelle son disciple Eusèbe lui fournissait des documents. Il subit le martyre avant d’avoir achevé sa tâche: Eusèbe dut ajouter un sixième livre aux cinq que Pamphile avait eu le temps d'écrire. A l'exception du premier livre, traduit en latin par Rufin, cette apologie est perdue. Cela était une belle marque de reconnaissance et d'attachement.
Écrits anonymes.— À laSyrie du Nord et au 111 siècle appartiennent enfin deux ouvrages anonymes qu'il est important de mentionner, le dialogue Sur la foi orthodoxe en Dieu et la Didascalie des arôtres.
Le premier de ces ouvrages est un écrit polémique. Un orthodoxe, Adamantius, y discute avec des marcionites, un bardesanite et des valentiniens. La controverse est arbitrée par un paien, qui finit par se convertir au catholicisme. Cet écrit, dont on possède le texte grec et une traduction latine, n'a rien d'une œuvre d'art, et la forme de dialogue qu'il revêt ne sert pas à en rendre le développement plus facile à suivre. Mais on le lit avec intérêt, et surtout avec profit, car il fournit d'importants renseignements sur de très vieilles hérésies dont les ouvrages ont disparu, et il met aussi en relief certains aspects,un peu simplistes, de la foi commune À la veille des controverses ariennes.
La Didascalie, que nous connaissons par une traduction syrlaque et, pour partie, par une traduction latine, l’une et l'autre très anciennes et très fidèles, est un écrit disciplinaire; elle se rattache, par son objet aussi bien que par sa méthode, à une vaste production littéraire, dont les témoins, toujours anonymes, aiment à couvrir leurs prescriptions de l'autorité des apôtres; et nous verrons qu’elle sera elle-même réempleyée sans vergogne par les compilateurs du 1€ siècle. Telle quelle, la Didascalie nous fait connaître les préceptes relatifs aux chrétiens mariés, aux évêques, aux veuves, aux diacres et aux diaconesses, aux
enfants et aux orphelins, aux confesseurs de la foi, à la fête de Pâques et au jeûne, aux rapports avec les hérétiques et les schismatiques. Sur tous ces sujets, et spécialement sur le rôle de l’évêque, elle entre dans de minutieux détails, grâce auxquels nous sommes mis en contact très intime avec la vie quotidienne d’une Eglise syrienne vers la fin du ri siècle. Sans doute sommes nous un peu surpris, vers la fin, d'apprendre comment toutes ces ordonnances ont été portées par les apôtres. Cette clause de style ne saurait nous tromper : c'est bien à une communauté des années 260-300 que nous rapportent en particulier les recommandations précises contre la sévérité de certains docteurs et les conseils sur la pénitence.
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