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CHAPITRE IV

A destinée de l'Egypte chrétienne est assez curieuse : L cest par des livres apocryphes et par des traités gnostiques qu'elle se fait connaître d’abord. À la fin du 11° siècle seulement, l’école catéchétique d'Alexandrie produit des œuvres qui appartiennent à la grande Eolisemais ces œuvres sont de telle importance qu’elles rayon, nent sur le III° siècle tout entier et prolongent bien au-delà leur influence.

La lettre de Barnabé. — Faut-il ranger parmi les apocryphes égyptiens l'ouvrage qui porte le titre de Lettre de Barnabé? Sans aucun doute, puisque le nom de Barnabé est ici usurpé. Mais on doit ajouter aussitôt que cet écrit, vénéré de toute l'antiquité chrétienne, compté longtemps dans certaines Eglises au nombre des livres saints, mérite un traitement spécial. Adressée à des païens convertis, la lettre comprend deux parties : la première, doctrinale, s'efforce de prouver que la loi juive est désormais abolie et que ses prescriptions doivent être interprétées par l’allégorie. La seconde, morale, reprend presque textuellement la doctrine des Deux Voies, telle que nous l'avons déjà lue au début de la Didachè. Tout est obscur dans l’histoire de ce petit livre, dont on ne connaît ni l'auteur, ni la date, ni la patrie. Deux passages, les chapitres IV et XVI, semblent

devoir fournir des indications chronologiques assez précises, mais ils sont si embrouillés qu'on n’en peut rien tirer. Somme toute, il semble prudent de fixer la composition de la lettre de Barnabé au règne d'Hadrien et de voir dans l'Egypte son pays d'origine. L’allégorisme outré, qui sert à expliquer les observances mosaïques, caractérise assez nettement l'exégèse égyptienne pour permettre ici une conclusion très probable.

Les apocryphes. — Bien au-dessous de la Lettre de Barnabé sont les apocryphes proprement dits, qui prétendent compléter les livres canoniques du Nouveau Testament. Îl est difficile d’assigner leur véritable place aux fragments découverts dans les papyrus d'Oxyrhynque et d'ailleurs, et qu'on désigne parfois sous le nom de Logia. On a pensé d’abord qu'ils pouvaient provenir d’évangiles complets: on estime plutôt aujourd'hui qu'ils sont des extraits, des morceaux choisis, et qu'ils figuraient dans des recueils de sentences et de dits mémorables du Sauveur. La plupart d’entre eux se rapprochent assez des Evangiles canoniques pour qu'on puisse les regarder comme de véritables paroles du Seigneur.

L'Evangile selon les Egyptiens, que citent Clément d'Alexandnie, et peut-être l'auteur de la Secunda Clementis, est sûrement hétérodoxe : les maigres fragments que nous en possédons expriment une doctrine d’ascétisme absolu qui n'a jamais été celle de l'Eglise. Son antiquité — 1l devait remonter au début du 11° siècle — en rend la perte particulièrement regrettable pour les érudits.

Il n'est pas sûr que l'Evangile et l’ Apocalypse de Pierre aient une origine égyptienne, car c'est dans la mouvance d’Antioche qu'on lisait cet Evangile vers l’an 200. Pourtant c'est en Egypte qu'ont été retrouvés les fragments considérables qui nous restent de ces deux écrits, ce qui peut être une indication de leur patrie. Dans les passages connus de

l'Evangile, on lit un récit de la Passion et de la résurrection fondé sur les synoptiques et saint Jean; dans l’Apocalypse, les visions du ciel et de l'enfer. Ces visions surtout sont curieuses : elles trouveront, au cours des siècles, de nombreux imitateurs.

Franchement gnostiques étaientles Evangiles de Matthias, de Philippe et de Thomas, au témoignage des auteurs anciens qui pouvaient les lire. Nous sommes obligés de leur faire crédit, car nous ne savons à peu près rien de cette trilogie, dont les éléments remontaient sans doute à la seconde moitié du 11° siècle.

Ecrits doctrinaux des gnostiques.— Le succès dela gnose dans l'Egypte du 11° siècle a quelque chose d'assez surprenant. On ne peut s'empêcher de se demander ce qui a dû plaire aux Alexandrins, intellectuels et mystiques, dans tous ces systèmes destinés à expliquer l'énigme du monde et de plus en plus compliqués, de plus en plus subtils, à mesure que les épigones remplaçaient les créateurs. Mais cette question même est insoluble. Si les maitres du gnosticisme ont beaucoup écrit, nous n'avons de leurs livres que des fragments épars; et les seuls ouvrages gnostiques que nous possédions au complet sont les élucubrations tardives de pauvres esprits sans vigueur, qui n’ont rien voulu retenir du gnosticisme, sinon des généalogies d’éons et des recettes magiques pour vaincre les puissances mauvaises.

Le plus ancien des grands docteurs gnostiques semble avoir été Basilide, qui enseignait à Alexandrie sous le règne d'Hadrien, et s'y présentait comme l'interprète de Glaukias, disciple de saint Pierre. Îl était l'auteur d'un vaste recueil en vingt-trois ou vingt-quatre livres, intitulé Exégétiques, d'après Clément, Sur l'Evangile, d’après Agrippa Castor, et d’hymnes ou cdes destinées peut-être à l'usage liturgique. Le fils de Basilide, Isidore, marcha sur ses trace,

et fut à son tour un écrivain fécond : on signale de fui des Exégétiques du prophète Parchor, des Ethiques ou Parénétiques, appartenant sans doute à la littérature homilétique, et un traité Sur la seconde âme. Les morceaux, qui nous restent de tous ces ouvrages, sont insuffisants pour nous permettre d'en avoir une idée un tant soit peu précise.

À l'inverse de Basilide, Valentin, aui enseigna longtemps à Rome à l'époque d'Antonin, écrivit fort peu, et seulement des lettres, des homélies, des psaumes, tous ouvrages de circonstance. Ses disciples n'imitèrent pas sa réserve, et, comme on les réfuta beaucoup, nous avons encore à notre disposition d'assez nombreux morceaux de la littérature valentinienne. On a signalé plus haut la lettre de Ptolémée à Flora, et le commentaire de saint Jean par Héracléon qui proviennent de l'école italienne. A l’école orientale appartiennent surtout Jes écrits de Théodote, dont Clément d'Alexandrie a constitué un important recueil d’extraits.

Carpocrate est le troisième chef de la gnose alexandrine. Nous ne savons rien de son activité littéraire. Son fils Epiphane, un jeune homme merveilleusement doué au dire de ses fidèles, mourut à dix-sept ans, en laissant un traité Sur la justice qui nous est connu par Clément.

Quelques historiens admirent beaucoup tous les fragments gnostiques; ils y voient l’œuvre d’esprits originaux, profondément religieux et métaphysiciens puissants. Il est à croire en effet que leurs auteurs n'étaient pas les premiers venus : l'influence qu'ils ont exercée sur le 11° siècle est la meilleure preuve de leur valeur. Mais il est prudent de ne pas s'avancer beaucoup plus loin. Les écrivains orthodoxes, à qui nous devons la connaissance des maîtres gnostiques, savent au besoin apprécier leurs qualités: ils sont loin d'éprouver pour eux une admiration sans réserve : leur attitude doit, semble-t-il, régler aussi la nôtre. |

Les seuls écrits gnostiques qui nous sont parvenus dans

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leur intégrité datent du début du 111° siècle : ils ne nous donnent pas une idée très élevée de l'intelligence de leurs. auteurs ou de leurs lecteurs, et l’on se perd bien vite dans tout ce fatras extraordinaire de discours, d’hymnes, de formules, d'énumérations longues et monotones, de généalogies, qui remplissent ces livres. Il faut croire cependant qu'ils avaient des lecteurs, surtout dans les milieux popu- Jaires, puisqu'on les traduisit en copte et qu'ils nous sont conservés dans cette traduction. Aujourd'hui encore, ils ne sont pas sans exciter certaines curiosités : en Allemagne et en Angleterre, on continue de les traduire et de les lire avec un zèle déconcertant.

L'ouvrage qu'on appelle la Pistis Sophia paraît le composé artificiel de trois écrits distincts : le premier raconte l'histoire de Pistis Sophia, l’un des personnages du monde spirituel des gnostiques: le second, auquel on devrait rendre son titre ancien de Petites Questions de Marie, est relatif aux conditions du salut pour diverses catégories de pécheurs: le troisième enfin décrit les fautes des archontes et la célébration des mystères de l’eau.

Deux ouvrages du même style proviennent d'un papyrus conservé à Oxford et appelé papyrus de Bruce : l’un est le livre de Jeû : l’autre, plus ancien, ne porte pas de titre. On trouve dans l’un et dans l’autre de multiples formules destinées à assurer le salut des initiés et à les faire pénétrer dans les mystères de l'invisible.

Un papyrus de Berlin contient, assure-t-on, d’autres ouvrages gnostiques du plus haut intérêt : un Evangile de Marie, un Apocryhhe de Jean, une Sagesse de Jésus-Christ, des Actes de Pierre. Seuls des fragments en ont été publiés jusqu'à présent, malgré l'impatience avec laquelle Île monde savant attend une édition complète de ces écrits.

De temps à autre enfin, on découvre dans les papyrus que nous rendent les fouilles d'Egypte, des hymnes, des prières, des textes magiques, qui semblent plus ou moins

se rattacher au gnosticisme. L'origine exacte de ces morceaux ne saurait, le plus souvent. être déterminée avec certitude. Plusieurs peuvent provenir des sectes hérétiques. D'autres sont plus probablement écrits par des fidèles de la grande Eglise, mais expriment des croyances populaires traduites en formules équivoques et parfois même inexactes. Rien n'est plus curieux que de tels documents, puisque nous connaissons par eux, non plus la pensée réfléchie des théologiens, mais la vie quotidienne des simples croyants, leurs dévotions, leurs superstitions mêmes, et que nous mesurons ainsi l'influence exercée sur des âmes du 11° siècle par la prédication chrétienne.

Clément d’Alexandrie.—Vers la fin dusecondsiècle, existait à Alexandrie une école ou Didascalée, assez semblable à celle que saint Justin avait jadis ouverte à Rome, et où des maîtres chrétiens exposaient à tout venant les dogmes et la morale de l'Eglise. Le plus ancien de ces maîtres, dont nous sachions le nom, est Pantène, disciple des presbytres qui avaient vu les apôtres, « véritable abeille de Sicile qui courait les prés et recueillait les fleurs des prophètes et des apôtres pour former dans les âmes de ceux qui l’écoutaient une pure richesse de gnose ». Pantène n’a pas laissé d’écrits. [l suffit à sa gloire d’avoir eu comme disciple Clément d'Alexandrie et d’avoir excité chez lui un enthousiasme capable de s'exprimer par les paroles reconnaissantes que nous venons de citer.

Clément lui-même était né à Athènes, vers le milieu du 11 siècle. Païen d'origine, il avait fini par s'établir à Alexandrie après avoir beaucoup voyagé en Italie, en Syrie, en Palestine, en Egypte. Au cours de ses pérégrinations, il avait longuement cherché la vérité, lisant les auteurs anciens, interrogeant les maîtres vivants. Îl ne l'avait découverte que dans le christianisme auquel il avait donné toute sa foi. Lorsque nous entrons en contact direct avec lui, vers 190,

il a succédé à Pantène dans la direction du Didascalée : autour de sa chaire affluent les curieux, tous les beaux esprits d'Alexandrie, avides de science et de philosophie, les désœuvrés en quête d'occupation, les riches qui veulent distraire leurs loisirs, les hérétiques à la recherche de la vérité. Les simples fidèles dédaignent le chemin de l’école dont ils redoutent l’enseignement trop élevé. L'évêque, plus confiant, protège le maître qu'il a promu au sacerdoce. Clément cependant enseigne avec ardeur. C'est un optimiste qui cherche partout à tirer le bien du mal. Il exhorte les païens à quitter leurs superstitions; en termes railleurs il fait le procès de leurs dieux, de leurs mystères, auxquels il a été initié dans sa Jeunesse; puis son langage s'élève, et c’est avec une émotion mal contenue qu'il les jette, tout tremblants, aux pieds du Verbe incarné qui doit les éclairer et les guider dans la divine pédagogie. Aux nouveaux convertis, il faut un conducteur. La patience inlassable de Clément leur enseigne d’abord la pratique de la vie chrétienne : ses leçons sont toutes de sagesse et de modération. Ïl y a de bonnes choses chez les Grecs : pourquoi les abandonner? La richesse peut être employée pour le salut: il n'est que d'en faire bon usage. Lentement, sans se presser, expliquant à ses auditeurs comment ils doivent se tenir à table, quels sujets de conversation ils peuvent avoir, à quoi ils joueront en leurs heures de loisir, Clément passe en revue tous les actes de la journée: 1l apprend à en purifier l'esprit; 1l cherche à élever les âmes au-dessus de la vulgarité quotidienne, à les modeler peu à peu sur l'exemple du Christ. Et lorsqu'enfin il a achevé sa pédagogie, Clément passe à la partie doctrinale de sa tâche. Il ne se contente pas d'exposer la foi élémentaire. De ses disciples, 1l veut faire des gnostiques parfaits, dociles aux enseignements de l'Eglise, mais complètement instruits de tous les mystères, et capables de tout comprendre.

Pendant une quinzaine d'années, Clément donna ces

leçons de sagesse chrétienne aux Alexandrins. En 202-203 la persécution de Septime Sévère l'obligea à fermer son école, à quitter Alexandrie. Îl se réfugia en Cappadoce, près de l’évêque Alexandre qui avait été son élève. Ce fut là qu'il mourut, dans le silence et dans l'oubli, entre 211] et 215.

Si nous sommes au courant des méthodes de Clément, c'est qu'il a beaucoup écrit, et que ses ouvrages ne sont au fond que la reproduction de son enseignement oral. Trois livres surtout nous le font connaître : le Protreptique, le Pédagogue, et les Strimates. Le Protreptique s'adresse aux païens: 1l est destiné à les détourner de leurs erreurs et à les conduire à l'Eglise. Le Pédagogue est un traité de morale pratique : après une série de chapitres destinés à montrer la nécessité d'une pédagogie spirituelle, Clément expose les devoirs de la vie quotidienne: et comme il semble s'adresser surtout à des lecteurs riches et instruits, il insiste sur les conversations, les repas, les meubles, la toilette, toutes choses qui devaient tenir la plus grande place dans leurs préoccupations encore bien terre à terre.

Les Sitromates, le plus considérable des ouvrages de Clément, sont aussi le plus difficile à analyser. Nulle part, Clément ne se montre aussi indifférent à la suite des idées que dans ce grand traité. Îl va et vient, au hasard de ses souvenirs et de sa fantaisie. [] multiplie les digressions, et ne se soucie jamais de retrouver l'objet propre de ses développements. Lorsqu'il a rempli assez de papyrus, 1l s'arrête brusquement : un livre est fini; la suite viendra, ou ne viendra pas, au livre suivant. De fait nous possédons sept Stromates, et nous savons que l'ouvrage, resté inachevé, devait être poursuivi. Le titre lui-même marquait l'intention de l'auteur de ne pas s'astreindre à suivre un plan méthodique. Les Stromates sont une tapisserie, bariolée à souhait. Dans l’ensemble, on peut y voir cependant un traité de morale gnostique, ce dernier mot étant entendu

dans un sens orthodoxe. Le Pédagogue devait indiquer les règles de la conduite ordinaire. Les Stromates, destinés aux parfaits, les conduisent à l’apathie et à la gnose.

Qutre ces grands ouvrages, rous avons encore de Clément une homélie Quel riche sera sauvé, vrai chef-d'œuvre de bon sens et de finesse psychologique: un traité de logique connu sous le nom de Stromate VIII; des notes et extraits provenant de deux dossiers différents : Extraits de Théodote et Extraits sur les Ecritures prophétiques: des fragments d'un grand ouvrage en huit livres qui portait le titre d'Hypotyposes et qui devait être un commentaire allégorique de divers passages de la Bible. Cela est beaucoup, mais ne représente pas toute la production littéraire du maître. Le catalogue donné par Eusèbe signale encore des traités Sur Pâques, Sur le Jeûne, Sur la détraction, Aux judaïsants, et quelques autres.

Clément devait être un délicieux causeur. Il sait tout: il a tout lu: il parle de tout avec agrément et sans effort. Il cite les poètes et les prosateurs, avec une extraordinaire mémoire : ses ouvrages sont une mine presque inépuisable de renseignements, et nous connaissons par eux seuls bien des auteurs de l'antiquité profane. Il aime raconter, et tout lui sert d'occasion pour rappeler une légende, pour noter une réflexion savoureuse d'un philosophe ou la raillerie d’un poète comique. Il emploie d’ailleurs une langue clire, abondante, un peu diffuse parfois, mais aussi correcte qu'l est possible de son temps et dans son milieu. Ces qualités deviennent assez facilement des défauts dans des livres écrits. Il faut bien reconnaître que Clément ignore l'art de la composition. On peut, à la rigueur, trouver un plan dans le Protreptique et le Pédagogue. Il faut renoncer à en chercher un dans les Stromates qui sont plus un recueil de souvenirs, de notes, de réflexions, de textes, que toute autre chose. On se laisse prendre d’ailleurs à toute cette bonhomie. Clément est long parfois: il n'est jamais

ennuyeux. Son optimisme enchante : nulle part ailleurs le . . . ? "2 .

christianisme n'a montré autant d’allégresse reconnais-

sante que dans ces ouvrages rédigés par un authentique

enfant de l'Hellade.

Origène. — Si grande qu'elle puisse être, la gloire de Clément s'efface à côté de celle de son disciple Origène. Celui-ci est le maître par excellence de l’école d'Alexandrie: exégète, théologien, prédicateur, apologiste; 1l a abordé tous les genres et ne s’est montré inférieur en aucun.

Grâce à Eusèbe, le détail de sa vie nous est admirablement connu. Il était né en 185 ou 186, et, par un rare bonheur, appartenait à une famille chrétienne. Son père Léonide fut son premier maître. Pantène et Clément achevèrent de l'instruire. I] montra une intelligence si ouverte, jointe à une sagesse si consommée, qu'en 202-203, après le départ de Clément, l'évêque Démétrius le mit à la tête du didascalée d'Alexandrie : il avait à peine dix-huit ans.

Alors commence pour lui une existence toute consacrée à l'enseignement et à la composition de ses ouvrages. Beaucoup de ses élèves sont plus âgés que lui : il les subjugue par son autorité; d'autres sont plus instruits : il n'hésite pas à reprendre ses études, à écouter les leçons du néoplatonicien Ammonius Saccas, à étudier l’hébreu pour être capable de lire dans le texte original les livres de l'Ancien Testament. De jour en jour, il groupe autour de sa chaire un auditoire plus nombreux et plus attentif. Quelques voyages interrompent parfois le cours de ses leçons : il va à Rome en 212, afin de visiter cette très antique église: en Palestine vers 215. Le bruit de sa réputation l'accompagne partout : à Rome, Hippolyte s’honore de prêcher devant lui: à Césarée de Palestine, l’évêque Théoctiste lui demande d'expliquer l'Evangile à l’église, bien qu'il ne soit que laïque. En 218 ou 219, il est de retour à Alexandrie, à l'apogée de sa gloire et de sa science. Il a la bonne fortune de trouver en

son disciple Ambroise un véritable Mécène, qui lui fournit des tachygraphes et des copistes, grâce auxquels ses travaux sont assurés désormais d’une large publicité.

Cette activité féconde est brusquement interrompue vers 230. Cette année-là, au cours d’un nouveau voyage, Théoctiste l’ordonne prêtre à Césarée de Palestine. Lorsque, après avoir visité Ephèse, Nicomédie, Athènes, il veut rentrer à Alexandrie et reprendre ses cours, l’évêque le dépose du sacerdoce, lui interdit le didascalée, le chasse de l'Egypte.

Mais Origène est indomptable. Césarée devient alors sa résidence habituelle: et l’école le suit en Palestine. De nouveau 1l enseigne, il prêche, il écrit. Il devient l'arbitre de l’orthodoxie: de toutes parts on a recours à lui, pour réfuter les hérétiques, pour exposer la véritable doctrine, pour résoudre les questions difficiles. En 250, la persécution de Dèce le trouve à son poste. Il avait échappé déjà aux persécutions de Septime Sévère en 202-203 et de Maximin en 235-237 : celle de Dèce lui est plus rigoureuse. Îl est jeté en prison, écartelé:; mais le supplice n’a pas raison de son héroïsme. Il meurt enfin vers 253,à Tyr de Phénicie, épuisé par l’âge, par la fatigue, par les suites des tortures qu'il avait endurées pour la foi.

Cette vie, entièrement dévouée au service de l'Eglise, offre une incontestable beauté. Sans doute, Origène s’est quelquefois trompé. Il aimait trop la philosophie, il croyait trop à la puissance de la raison humaine, 1l tenait trop encore à confondre le christianisme avec une gnose et l'Eglise avec un didascalée. Son esprit aventureux ne savait pas assez se défier des vastes synthèses dans la construction desquelles la doctrine traditionnelle tenait une place insuffisante. Îl méritait assurément les condamnations dont sa mémoire a été l'objet. Mais on n'a pas le droit de méconnaître sa droiture et sa loyauté. S'il n’est pas mort martyr, ce n'est pas faute de lavoir désiré : de sa plus

tendre jeunesse jusqu’au terme de sa carrière, il s'est toujours efforcé de rendre témoignage à la vérité.

Comme écrivain, Orizène est presque universel : au sv® siècle on ne lu attribuait pas moins de six mille ouvrages, chiffre exagéré sans doute, mais qui ne paraissait pas invraisemblable à saint Epiphane. De cette énorme production. une grande partie a disparu; une autre ne nous a été conservée que dans des traductions latines. Ce qui reste dans le texte original ne représente plus qu'une très faible portion de l’œuvre immense du grand alexandrin.

C'est surtout à l'explication de l'Ecriture Sainte que sont consacrés les livres d'Origène. La parole de Dieu est pour lui le commencement et la fin de la sagesse: en elle se trouvent cachés tous les trésors de la vérité, tous les enseignements de la vie pratique. Il suffit de l’étudier et de la comprendre pour tout savoir et pour arriver à la perfection. Aussi le maître ne cesse-t-il pas de la commenter, depuis le jour où 1] commence son enseignement au didascalée d'Alexandrie.

Avant tout, 1l lui faut un texte irréprochable de ces livres de l'Ancien et du Nouveau Testament qui sont l'aliment quotidien de sa vie spirituelle. Et le voilà qui s’acharne à la compositior. des Hexaples, immense recueil où, sur six colonnes parallèles, sont minutieusement copiés le texte hébreu de l'Ancien Testament, la transcription de ce texte en caractères grecs, et les versions d’Aquila, de Symmaque, des Septante, de T héodotion; le tout avec des signes diacritiques, astérisques et obèles, destinés à marquer ce que les Septante ajoutaient ou retra-chaient à l’hébreu. Les Psaumes sont même copiés sur huit colonnes, car Origène a eu la joie d'en découvrir deux autres versions grecques. Commencés à Alexandrie, les Hexaples ne sont achevés qu'à Césarée. Le travail a duré de longues années. Mais l’ouvrier arrive au terme de sa tâche. Seulement il n'avait pas prévu qu après lui personne n'aurait le courage de transcrire son

manuscrit. On en fit quelques copies partielles, quelques éditions abrégées. L'œuvre disparut lorsque fut ruinée la précieuse bibliothèque de Césarée.

Après l'établissement du texte, l'explication. À l'usage des savants, Origène rédige des scholies qui éclairent des difficultés grammatieales, et des commentaires, divisés en {omes,qui proposent une exégèse détaillée des livres saints. Sous la plume des tachygraphes qui suivent avec peine la dictée du maître, les commentaires s'allongent indéfiniment. Indifférent au sens littéral de l'Ecriture, Origène ne s'intéresse qu'au sens spirituel, et la méthode allégorique lui inspire sans cesse de nouveaux développements. Tour à tour, il entreprend d'interpréter l'Evangile de saint Jean, la Genèse, les Psaumes, les Proverbes, le Cantique des Cantiques, Isaïe, les Lamentations, Ezéchiel, les petits prophètes, l'Evangile de saint Matthieu, celui de saint Luc, les Epîtres de saint Paul. I] prend, abandonne et reprend un travail qui paraît sans fin. Plusieurs de ses commentaires demeurent inachevés, malgré leur étendue considérable: l'œuvre triomphe alors de l’ouvrier. Il est vrai que d’autres peuvent être menés à terme; que le Cantique des Cantiques est même l'objet de deux interprétations successives. Mais ce vaste labeur est lui aussi trop lourd pour la postérité. Aucun des commentaires savants d'Origène ne nous est parvenu tel qu'il était sorti de la pensée du grand exégète, et nous devons nous contenter d'en lire les imposants débris.

Pour les simples fidèles, voici des homélies, car Origène est un grand prédicateur. Trop facilement, nous nous le représentons comme un savant enfermé dans sen cabinet de travail. Ïl n'en est rien. Ce savant est un apôtre, que dévore un zèle de feu. Il préfère encore la chaire de l’église à celle du didascalée: et pour les ignorants qui viennent l'écouter, sa parole se fait plus simple, son explication plus humble, plus pratique surtout. Nous avons encore, presque

toujours dans des traductions latines, près de deux cents homélies sur divers livres de l'Ancien et du Nouveau Testament : elles constituent peut-être la partie la plus curieuse, à coup sûr la plus émouvante, de l’œuvre d'Origène, parce qu'elles nous le montrent en contact avec la foule des croyants, et qu'elles nous font connaître, mieux que tout autre livre, la vie chrétienne du Hif siècle.

Les écrits scripturaires sont le travail de la maturité et de la vieillesse d'Origène. Il fallait les mentionner d’abord parce qu'ils sont les plus caractéristiques de son esprit. Mais il semble bien que son grand ouvrage dogmatique Sur les Principes est antérieur au moins à la plupart d’entre eux. Celui-ci est unique en son genre dans toute l'antiquité chrétienne, car il réprésente la plus ancienne Somme théologique qui ait été conçue et réalisée. Avec une hardiesse sans égale, Origène se propose d’y donner un exposé d’ensemble des dogmes chrétiens, en partant de la nature intime de Dieu pour aboutir à la consommation des choses. I] réalise son plan en quatre livres, non sans un certain désordre d’ailleurs, mais on reste stupéfait de toutes les idées neuves que soulève un tel ouvrage. De très bonne heure, un écrit aussi audacieux rencontra des adversaires. Près de deux siècles après sa composition, il était encore capable de passionner l'opinion des théologiens. En le traduisant en latin, Rufin voulait en montrer l'innocuité: Jérôme au contraire pensait en faire valoir les dangers. Le texte grec et la traduction de saint Jérôme ont disparu; nous n'avons plus que la version édulcorée de Rufin : elle nous suffit à juger l'ouvrage et à reconnaître que plusieurs parmi les solutions qu'il propose sont inconciliables avec l'enseignement de l'Eglise.

Le De principiis est le principal des écrits théologiques d'Origène; il n’était pas le seul, car nous savons que le maître avait encore rédigé des Stromates et deux ouvrages Sur la Résurrection. Tout cela est perdu.

Par contre, nous possédons encore deux traités ascétiques, l'un Sur la prière, l'autre Exhortation au martyre, qui sont du plus vif intérêt. Nous y retrouvons le prêtre chrétien, dévoué au salut des âmes, vibrant d'émotion à la pensée du martyre,auquelil encourage ses disciples. Ces petits livres ont été lus très dans l'antiquité. [ls méritent de l'être encore aujourd'hui.

C'est par un grand ouvrage apologétique que se termine la carrière d'écrivain d'Origène. Un de ses disciples, Ambroise, lui avait fait lire un Discours vérilatle, composé vers 178 par un philosophe païen du nom de Celse. Origène trouva le livre de Celse assez dangereux pour mériter une réfutation. Vers 248, il se mit à la tâche, et rédigea une des apologies les plus complètes, les plus puissantes, que nous ait laissées l'antiquité. Le Contre Celse n’a rien perdu de son actualité : les objections du philosophe étaient certes prenantes: les réponses d'Origène sont décisives contre la plupart d’entre elles. Jamais son érudition, mise au service de sa foi, n'avait aussi bien servi Origène que dans cette réfutation du paganisme, qui devait être son testament littéraire. Après l'avoir achevée, le maître pouvait partir :il avait, lui aussi, édifié son monument.

Depuis sa mort, Origène est dans l'Eglise un signe de contradiction. Le théologien et l'exégète ne sont pas en lui à l'abri de tout reproche. L'écrivain, qui nous intéresse snécialement ici, n'est pas de premier ordre; ses défauts s'expliquent sans peine, si l'on se rappelle qu'il publia beaucoup, et que la plupart de ses ouvrages ont été notés par des tachygraphes, sans avoir subi l'indispensable révision. Du moins, tout le monde se retrouve d'accord pour admirer en lui une âme noble, généreuse, éprise d'idéal et de sainteté: un esprit droit, largement ouvert à la science en même temps que docilement soumis à l'Eglise. Dans l'histoire de la pensée chrétienne, Origène occupe une place hors de pair.

Les disciples d’'Origène. — Aussi n'est-il pas étonnant que son influence s'exerce longuement après sa mort. Pendant un demi-siècle au moins, tout ce qui pense et tout ce qui écrit en Egypte se rattache à son école. Nous ne savons pas grand chose de l'activité littéraire d'Héraclas, son successeur au didascalée d'Alexandrie, ni d'Ambroise, son protecteur et son ami, ni d'un certain Tryphon, à qui l'on devait quelques ouvrages exégétiques. Mais saint Denys d'Alexandrie nous apparaît comme un grand évêque.

Celui-ci avait également enseigné au didascalée. Il fut appelé à l'épiscopat en 248-249 et se trouva dès lors mêlé à toutes les questions qui préoccupaient l'Eglise, en une période extraordinairement troublée : question des faillis en temps de persécution; question de Novatien et de son schisme; question du baptême des hérétiques; question du sabellianisme; question de Paul de Samosate. Saint Denys s'intéresse à tout et prend parti sur tout. Il écrit non seulement aux autres évêques d'Egypte et à ceux de la Pentapole qui dépendent de lui, mais aux fidèles, aux prêtres, aux évêques de Rome, à Corneille, à Xyste, à Etienne, à Denys et à Philémon: à Théotecne de Césarée, à Fabius d’Antioche, aux fidèles de Laodicée, à l'Eglise d'Arménie. Par son activité 1] rappelle son contemporain, saint Cyprien de Carthage. Il le dépasse peut-être par la largeur de ses vues et par une aimable humanité, qui le porte d'instinct aux solutions indulgentes et fait de lui le grand pacificateur de son temps.

Eusèbe, qui possédait le recueil complet de ses lettres, a bien voulu en copier de longs fragments, et cela est heureux, car nous ne connaissons de cette correspondance que ce que l'historien nous en apprend. Nous sommes encore moins bien renseignés sur les autres ouvrages de Denys. Nous savons qu'il avait composé un traité Sur la nature, dans lequel 1l réfutait les théories atomistes d'Epicure et

de ses disciples; deux livres Sur les promesses, destinés à répondre aux rêveries millénaristes, que cherchait à propager l'évêque Népos; un ouvrage théologique intitulé Justification et Apologie, où 1l se défendait contre l’accusation de subordinatianisme, qui lui avait été adressée par des compatriotes et accueillie par saint Denys de Rome, Ce dernier ouvrage serait important à connaître pour l’histoire du dogme irinitaire. Comme des précédents, il ne s’en est conservé que des passages isolés.

Des successeurs de Denys au didascalée, Théognoste et Pierius, nous ne savons à peu près rien : quelques titres d'ouvrages, quelques appréciations portées par saint Jérôme et Photius. Cela ne nous mène pas très loin. Nous devons regretter d'autant plus la perte des livres écrits par ces deux hommes, qu'ils ont vécu et enseigné à une époque sur laquelle notre ignorance est presque totale.

Anatole d'Alexandrie, devenu vers 268 évêque de Laodicée: Philéas, évêque de Thmuis et martyr lors de la grande persécution; Hésychius, l’auteur d’une recension nouvelle de la Bible grecque: Hiéracas, le premier écrivain ecclésiastique qui ait composé des ouvrages en langue copte, ne sont pour nous que des noms, grâce auxquels nous arrivons sans heurt au début du 1° siècle. À cette époque, l’évêque d'Alexandrie s'appelle Pierre, et 1l est le premier, à notre connaissance, qui, en Egypte, fasse une opposition décisive à l’origénisme. Il avait écrit contre Origène deux ouvrages, Sur la non-préexistence des âmes et Sur la résurrection, qui sont presque entièrement perdus. Îl ne nous reste de lui qu'une lettre sur la pénitence, ou plus exactement quatorze canons qui accompagnaient cette lettre : grâce à eux, nous avons des renseignements précieux sur l’état des esprits en Egypte au moment de la grande persécution.

La longue liste des écrivains chrétiens de l'Egypte, que nous venons de parcourir, est encore loin d'être complète,

Elle rappelle les principaux noms qui intéressent l’histoire littéraire. Mais elle ne tient aucun compte d'œuvres qui, sans être proprement littéraires, n'en sont pas moins importantes : je veux dire des lettres, des prières, dés hymnes, des fragments de toute sorte que nous rendent, de plus en plus nombreux, les papyrus trouvés au cours des fouilles récentes. De tous ces morceaux, rédigés par des inconnus, c'est à peine si nous savons la date. Chacun d'eux pris isolément semble méprisable. Leur ensemble constitue une documentation unique sur les chrétiens des vieux âges, dans l'intimité desquels il nous fait entrer. Il est impossible d'en donner le détail: mais il aurait été injuste de ne pas rappeler la contribution qu'ils fournissent à l'historien.

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