CHAPITRE V
LEXANDRIE a été, vers 323, la patrie de l’arianisme : dans cette ville, le prêtre de Baucalis, Arius, originaire de la Pentapole, enseigna pour la pre-
mière fois sa doctrine qui faisait une créature du Fils de Dieu. Mais Arius avait été formé à l’école d’Antioche: il n’appartenait à l'Egypte que par le fait de sa résidence. Et toute l'Egypte se dressa contre lui, aussitôt qu'il eût commencé à prêcher. La littérature chrétienne de l'Egypte du 1v® siècle est essentiellement une littérature antiarienne,
Alexandre.— Le premier qui dénonça l'erreur d’Arius fut l'évêque d'Alexandrie, Alexandre (312-328). Dès qu'il en eut connaissance, 1l écrivit à ses collègues de l’épiscopat pour leur demander de la condamner avec lui. Saint Epiphane a connu un recueil qui ne comprenait pas moins de soixante-dix lettres sur ce sujet. Ce précieux recueil ne nous a pas été conservé, mais nous avons encore deux des pièces qui en faisaient partie; deux encycliques, dont l’une nous est parvenue dans l’exemplaire adressé à Alexandre de Byzance. Ces encycliques, rédigées sans art, dans le feu de la controverse, exposent l’enseignement d’Arius et indiquent les arguments capables de le réfuter. Alexandre avait aussi composé un certain nombre d’homélies, dont nous avons, en traduction syriaque, des fragments plus ou moins authentiques.
Saint Athanase. — Le grand champion de la cause catholique est le successeur d'Alexandre, Athanase. Celuici a toutes les qualités d’un chef; et durant son long épiscopat, 1l les déploie avec magnificence. Les quarante-six ans pendant lesquels 1l est à la tête de l'Eglise d'Alexandrie sont une des époques les plus troublées qu'on puisse imaeiner. Il faut lutter sans cesse contre Arius et ses partisans, contre les schismatiques mélitiens, contre l’empereur, parfois même contre certains défenseurs maladroits et intransigeants de la foi de Nicée. Athanase tient tête à tous ses adversaires, avec une inlassable vaillance. On peut l'exiler, et l’on ne s’en fait pas faute : à cinq reprises on l'oblige à quitter sa ville épiscopale, à chercher un refuge, tantôt à Trèves dans le lointain Occident, tantôt au fond des solitudes de la Thébaïde. L'un après l’autre, Constantin, Constance, Julien, Valens, essayent de se débarrasser de lui, tout au moins de le réduire au silence. Tous échouent devant sa fermeté. On ne peut faire taire cette voix qui crie sans cesse en faveur de la vérité méconnue. À certains moments, Athanase semble seul à proclamer dans le monde le symbole de Nicée. Tous les autres sont impuissants ou ralliés, et l'univers s'étonne d'être arien. Mais 1l suffit d'un tel défenseur pour assurer la victoire. Une cause soutenue par Athanase ne saurait être abattue.
On devine sans peine ce que peut être la production httéraire d’un pareil homme. Comment, au milieu d'une vie si agitée, trouverait-on de la place pour des œuvres savantes, qui exigent le calme de la réflexion? Avant son épiscopat, avant même le commencement de la controverse arienne, Athanase avait eu le temps de rédiger une telle œuvre, une apologie en deux livres, intitulée Contre les Grecs et de l'Incarnation du Verbe. C'est un beau traité, composé selon toutes les règles de l'art. Le premier livre est une réfutation du paganisme. Le second livre explique les raisons de l’Incarnation et la démonstration du chris-
tianisme. L'auteur s'applique à bien écrire, à citer, quand il le faut, les auteurs profanes. Tout cela est distingué, mais ne sort pas des limites d’un genre, dont les lois sont désormais tracées.
La lutte, qui est l’état ordinaire d’Athanase à partir de 328, ne lui permet plus d'écrire de semblables ouvrages. Désormais, 1l ne prend la plume que pour se défendre ou pour défendre le concile de Nicée, ce qui est tout un. Mais il ne laisse passer aucune occasion. Tous ses livres sont des apologies personnelles, vivantes, chaudes, bourrées de fait, d'arguments, de preuves. Avec un sens merveilleux de l’à-propos, il a gardé toutes les lettres qu’on lui a adressées; il a pris copie de toutes celles qu'il a envoyées luimême: il a constitué d’incomparables dossiers remplis de documents, édit impériaux, enquêtes épiscopales, procèsverbaux de fonctionnaires, symboles conciliaires., Tout a pris place dans ses cartons. Le moment venu, il ressort ses documents, ceux du moins qui peuvent lui être utiles,
L'histoire chez lui se transforme parfois en plaidoyer: mais la cause qu'il défend n’est pas seulement la sienne; c'est celle de toute l'Eglise. L’Apologie contre les Ariens rappelle les événements écoulés depuis 330, en insistant spécialement sur les conciles de Tyr (335) et de Sardique (343). L'Apologie à Constance et l'Apologie pour la fuite justifient Athanase des griefs invoqués contre lui après les tragiques incidents de 356. L'Histoire des Ariens aux moines raconte les débuts de l’arianisme, et poursuit son récit vivant et imagé jusqu'à l’année 357. Ces ouvrages sont si remplis de détails minutieux, si bourrés de textes officiels, qu'on croit un instant avoir affaire à la plus sereine et à la plus impartiale des histoires. Mais bientôt un mot, une insulte lancée en passant contre un adversaire, un trait d'esprit viennent mettre le lecteur en défiance: il regarde de plus près et s'aperçoit que l'écrivain n’a dit que ce qu’il a bien voulu, et qu'il a une manière singulièrement person
nelle de présenter son récit. Certes, Athanase ne falsifie aucun document, bien que des historiens récents l’en aient parfois accusé; il ne cite que des pièces authentiques. Mais il ne raconte pas tout et laisse de côté certains témoignages qui pourraient le desservir. Ne lui demandons pas quelque chose qu'il n'a pas voulu faire. En lisant ses livres d'histoire dans l'esprit où il les a écrits, nous nous trouverons jetés en pleine lutte, et sans peine, nous nous laisserons convaincre par un si merveilleux avocat, qui est en même temps un héros et un saint.
Athanase agit de même dans ses lettres. Voici des encycliques; celle de 340 destinée à tous les évêques du monde catholique, et celle de 356 adressée aux évêques d'Egypte et de Libye : quelle verve, quelle flamme, en de tels écrits; l’auteur n'a pas scrupule de mettre son âme à nu, d’exhaler ses plaintes, de crier son indignation. Les Ariens n'ont-ils pas déchiré son Eglise, ne l’ont-ils pas chassé lui-même, au mépris des droits les plus sacrés? pourquoi auraientils encore besoin de ménagements et de respect? Voici les lettres Sur l'opinion de Denys, Sur les synodes de Rimini et de Séleucie, Sur les décrets du concile de Nicée : lettres si l’on veut par la forme, mais au fond véritables traités, destinés à enlever aux Ariens le patronage de saint Denys dont ils osent se réclamer et à hâter la réconciliation des homéousiens, partisans de Basile d'Ancyre; ces écrits, dont les meilleurs arguments sont des textes et des formules conciliaires, sont intéressants surtout par l'esprit de paix et de concorde qui s'y fait sentir à l'égard de frères encore séparés par une différence sensible de vocabulaire. Les lettres aux Antiochiens (362), à l'empereur Jovien (363), aux Africains (369) sont postérieures à l’époque des grandes luttes: écrites au nom des concailes d'Alexandrie, elles rappellent à leurs destinataires les exigences vraies du concile de Nicée. Athanase a déjà triomphé lorsqu'il les rédige; il peut, sans effort, y employer
un langage apaisé et tranquille, auquel nous n'avions guère été habitués.
Il en est encore ainsi dans les trois lettres à Sérapion de T'hmuis sur la divinité du Saint-Esprit, dans celles à Epictète de Corinthe, à Adelphe, à Maxime le philosophe sur l'Incarnation et l'existence réelle de l'âme humaine dans le Christ : celles-ci sont des épîtres doctrinales, dans lesquelles les noms propres sont d'autant plus soigneusement évités qu il s’agit de doctrines enseignées par des ennemis d'Arius, et qu'il semble préférable de réfuter leurs erreurs sans les désigner d’une façon trop précise.
Les évêques d'Alexandrie avaient la coutume d'annoncer chaque année la date de Pâques à leurs diocésains dans une lettre spéciale. Nous savons qu’Athanase, même durant ses longues périodes d’exil, est resté fidèle à la tradition. Mais nous n'avons plus que treize de ses lettres festales, et encore dans une version syriaque; ces lettres nous étonnent d’ailleurs par leur calme. Même celles des années les plus tragiques ne contiennent guère qu’un enseignement spirituel, sans allusion précise aux événements : nous pouvons en conclure que nous avons affaire à un genre qui obéit à des règles étroitement fixées: mais surtout que saint Athanase ne veut pas distraire ses fidèles de leur avancement intérieur, en les rejetant au milieu des controverses.
Aux écrits de circonstance que nous venons de mentionner s'ajoutent des traités dogmatiques : et ceux-ci ne sontils pas encore des écrits de circonstance? Le plus important d’entre eux est intitulé Contre les Ariens, et comprend trois livres; le livre quatrième des manuscrits et des éditions étant en effet inauthentique, d’après la plupart des historiens récents. On n’y cherchera pas une théologie profonde et subtile de la Trinité ou de l’Incarnation, car saint Athanase n'a rien d'un métaphysicien de profession, et les événements ne lui permettent guère de s’attarder en
chemin. I] lui suffit d'établir fortement le dogme catholique, en s'appuyant sur les enseignements de l’Ecriture inspirée. L'examen et le commentaire d'un passage des Proverbes (VIIT, 22), dont les Ariens faisaient le plus grand cas, occupe dans son ouvrage presque un livre entier. À plusieurs reprises sont cités par lui des textes empruntés aux protagonistes de l’hérésie : la réfutation de ces textes complète heureusement l'exposé positif dont ie thème est emprunté aux livres saints.
D'autres ouvrages, De l'Incarnation et contre les Ariens: Sur le passage : Toutes choses m'ont été livrées ; Exposé de la
foi, sans avoir la même importance que les discours Contre :
les Ariens, en précisent la doctrine sur des points de détail. Bien des titres seraient encore à citer, car l'héritage littéraire, que nous a transmis l'antiquité sous le nom d'Athanase, est considérable. Mais il comporte un assez grand nombre de faux. Il était naturel que l’on abusât, dans certains milieux, de l'autorité extraordinaire du grand docteur, pour lui attribuer des écrits anonymes, et même, à l'occasion, pour lui faire couvrir telle ou telle hérésie. Les Apollinaristes surtout ont employé ce stratagème : un ouvrage Sur l'Incarnation du Dieu Verbe, un autre Que le Christ est un remontent jusqu’aeux. D’autres encore y ont recouru, qui étaient orthodoxes : ainsi les auteurs inconnus du quatrième livre Contre les Ariens, du traité Sur l'incarnation contre Apollinaire, des cinq dialogues Sur la Trinité, des deux dialogues Contre les Macédoniens, et bien d'autres encore, dont il y aurait lieu d'étudier les œuvres de plus près qu'on ne l’a fait jusqu'ici.
Faut-il enfin mentionner les écrits exégétiques d’Athanase et ses écrits moraux? La Vie de saint Antoine, biographie édifiante plutôt qu’histoire au sens strict, est certainement de lui. Mais l'authenticité d’un écrit Sur la virginité est au moins douteuse: et la plupart des fragments exégétiques qui portent son nom ne sont pas assurés. Nous
savons, par les auteurs anciens, que le grand évêque avait trouvé le temps d'écrire Sur les titres des nsaumes, sur Job, sur l'Ecclésiaste : autant dire que nous n'avons rien ou presque rien de tous ces travaux.
Peu à peu, nous nous laissons aller à traduire, sous la forme d’un catalogue, la multiple activité de saint Athanase. Rien pourtant ne pourrait donner une idée aussi fausse de son œuvre qu’une liste systématique où seraient observées les classifications traditionnelles. Lorsque cet homme écrit, c'est qu'il ne peut agir autrement, ou qu'il juge que le livre est encore une forme de l’action. Toute sa vie est dirigée par l'unique pensée de défendre la foi des trois cent dix-huit Pères : hors de là, il ne veut rien savoir. Mais quand cette foi est en jeu, tout le reste ne compte plus. L'évêque monte sur la brèche et sonne le clairon. Inutile, en de telles conditions, de faire l'éloge de sa langue, de son style, de ses qualités littéraires. Il se donne et cela suffit, Lorsque l’éloquence naturelle l’entraîne, il est incomparable. Cela arrive souvent, et c'est tout de même ce qui vaut à saint Athanase une place de choix dans l’histoire des lettres chrétiennes.
Sérapion de Thmuis.— Parmises contemporains,un petit nombre seulement sont à signaler. Sérapion, évêque de Thmuis, de 339 environ à 360, nous est déjà connu comme le destinataire des lettres de saint Athanase sur le Saint-Esprit. On lui doit un Traité contre les manichéens et quelques lettres. On lui attribue surtout un Euchologe, recueil de prières et de formules liturgiques, publié pour la première fois en 1899 : ce petit livre, dont on ne sait pas au juste pourquoi il porte le nom de Sérapion, est du plus haut intérêt pour l’histoire du culte chrétien.
Moines. — L'Egypte est le pays des solitaires : la vie monastique y prit naissance et s'y développa considérable ment durant le IV® siècle. Comme de juste, les moines ont
peu écrit. Ils n'étaient pas faits pour cela. On doit pourtant à quelques-uns d’entre eux des lettres et des règles, plus ou moins retouchées par la suite. De saint Antoine (251- 356), saint Jérôme connaissait sept lettres à divers monastères; de saint Pacôme (vers 290-346), nous avons encore une règle traduite en latin par saint Jérôme, et quelques lettres, également traduites en latin par un inconnu.
Plus importante serait l’œuvre de Macaire d'Egypte, (vers 300-390) à qui l'on attribuait jusqu'à ces dernières années, cinquante Homélies spirituelles, si leur origine véritable était mieux établie. Les critiques récents semblent s’accorder pour voir dans ces homélies l’œuvre d'un hérétique messalien.
Evagrius le Pontique, né dans le Pont à Ibora, vers 345, est le plus célèbre des disciples de Macaire. Il avait été ordonné lecteur par saint Basile, diacre par saint Grégoire de Nazianze. Ce ne fut qu'après le concile de Constantinople qu'il quitta le monde et vint en Egypte où 1l passa les dernières années de sa vie. Tous ses ouvrages, et ils étaient nombreux, sont écrits pour les moines et traitent des problèmes de la vie spirituelle. Parmi eux, les auteurs anciens estimaient surtout l’Antirrhétique ou Traité des huit pensées de malice, qui enseignait aux solitaires à lutter efficacement contre la gourmandise, la luxure, l’avarice, la tristesse, la colère, la paresse, l'envie et l’orgueil; le Moine, recueil de cent sentences pour les commençants: le Gnostique, cinquante sentences pour les plus avancés; les Problèmes prognostiques, six cents maximes ascétiques; les Maximes aux Moines et aux Vierges, etc. La mémoire d'Evagrius a malheureusement souffert des querelles origénistes auxquelles elle a été mêlée, surtout du temps de Justinien. Plusieurs des ouvrages du Pontique ont disparu : d'autres n’ont été conservés que dans des versions syriaques ou latines; d’autres encore ont subi des altérations où il est assez difficile de se reconnaître.