‹ Littérature islandaiseChapitre 17 sur 22 · IS · texte numérisé non relu

IS

Dieu soit loué ! dit- il, je vois ce qu*il veut de moi ; « et il saisit une hache, se précipite sur son enueiiii et le tue. Un instant après ses yeux se ferment de nouveau, et il reste aveugle Dans la saga de Volsung, l'inipla* cable Sigui a juré de venger sur son époux Siggeir la mort de son père. Elle fait éprouver les deux fils quelle a eus de Siggeir, elles trouvant tiop faibles, ordonne (ju on les tue. Elle eufaule un nou\eau (ils, et quand celui-ci vient avec Sigmuud mettre le feu à la maison de Siggeir , les deux incendiaires essayent en vain de sauver Signi : « Non» s*écrie*t«elley vous avez rempli mes désirs. Mon œuvre est accomplie : je meurs avec joie, mon père est vengé, m Elle embrasse Sigmuud et SinfioUi, puis se jette dans les flammes*

Les femmes ont le même caractère hardi et opini&tre. Souvent ce sont elles qui encouragent leurs

frères au combat ; et si rajjjjui des hommes leur manque, elles saisissent le glaive pendu à la muraille et cachent leur vêtement de femme sous la cuirasse , et leurs longs cheveux sous le casque d'acier. La Hermrarsaga raconte Thistoire d*une jeune fille qui, pour venger son père , s*en alla , comme un des héros du Kœmpeviser, frapper à la poi le de son toiubeau, et lui demander sa redoutable épée. Puis , quand sou père s'est levé dans le cercueil , et lui adonné Tarme qu*il gardait à ses côtés « elle brave courageusement ses ennemis, combat et rentre chez elle victorieuse.

Une autre histoire , non moins singulière , est celle de Thombiœrg. C'est la fille d*an roi de Suède qui repousse les habitudes paisibles de son sexe, se revêt

d*une anniire, monte h cheval et sVInnce dans les combats. Son père lui confie le gouvernement d une province y elle quitte son nom de jeune fille pour prendre un nom d*bomme, et comme une autre Marie-Thérèse , ses sujets la saluent du nom de roi« Plusieurs guerriers illustres, plusieurs princes, viennent la demander en mariage, et comme la Brunhilde des Niebeiungen, elle lutte contre eux, les dompte, et les fait tuer ou mutiler. Il s'en trouve un enfin qui, après une guerre violente , parvient à se rendre maître d'elle. Alors elle retourne auprès de son père, et déposant devant lui son casque et ses armes: « Je vous rends, dit-elle, le pouvoir que vous m'aviez confié : je renonce à la gloire que je voulais acquérir , et je redeviens femme. »

A travers ces tableaux d*une vie aventureuse y ces

scènes sanglantes , on trouve cependant de temps à autre quelques idées tendres et gracieuses, quelques pages empreintes d'une douce mélancolie. Telles sont celles qui racontent la mort de Hialmar. U tombe sur le champ de bataille comme un héros, sans regretter la vie, sans exhaler un soupir ; mais tirant un anneau de son doigt , il le donne à Oddr, à celui qui Ta accompagné fidèlement dans tous ses voyages , et le prie de le porter à sa bien-aimëe. Oddr part aussitôt pour remplir sa mission, entre dans la salle où est

Ingeborg et lui remet Fanneau de son fiancé. La niaU heureuse jeune fille le regarde , ne prononce pas un mot, et tombe morte.

l ne chose curieuse à observer encore dans les sagas, c'est le caractère superstitieux dont elles sont empreintes. Les Islandais croient aux pressentimeutSi aux apparitions f aux rêves, ils rencontrent souvent des fées et des troUes. Us ont grande confiance dans Tadresse des nains, et redoutent la force des géants *. Il y a dans cette croyance un souvenir de leur cosmogonie, ils se rappelaient que leur terre avait été furmée avec les membres d'un gëant, et que, dès le jour de la création , les nains habitaient dans le flanc des montagnes. Ils croient aussi aux prédictions et à la magie. Dans la Fœreyînga saga, Thrandr, pour reconnaître les uieurhiers de Signuind et de ses deux compagnons, allume un grand feu et fait apparaître

' « n y avait autrefois , selon l'opinion du peui^e, dit Saxo le grammairien, trois espèce?! de tnAleSy qui, au moyen de la magie, produisaient toutes sortes «le (■lio'îes ôtranges. Les premiers étaient une sorte <)e monstres difformes f]ue, dans rantiquitc, on appelait géants. I l qui étaient beaucoup pins grarrd"? et plus forts que le peuple de nos jours. Les autres étaient bien au-dessous des géants pour la vigueur et la force; mais il^ les surpassaient de })eaucoup pour l'intelligence. Us connaissaient les secrets de la nature, et pouvaient prophétiser l'avenir. Après de longs combats, ces maîm Miderg finirent par Taîncre les ^kasskU , et non-seoleinent ils étendirent leur domination sur tout le pays, ma» il» dcTÎnmit dieux. Les troisièmes élaîent un mélange des deux |ire.mièm races, mais ils ne pouTsient se comparer ni aux géanu pour la puissance physique, ni aux seconds pour la science magique. » (Nis* tmre de Damanmit, liv. I.)

EN ISLANDE ET AU GROENLAND. m

suocessivemeDt les cadavres des trois victimes. Dans une autre saga , une femme change en ours Fhomme qui n*a pas voulu répondre h son amour; des nains

lahriquciit un arc merveilleux , et une fée donne à Oddr une armure avec laquelle il esl à Tabri du fer, du feu, de leau.

Du reste, les mœurs décrites dans ces vieilles tradi-^ tions ne présentent qu'un tableau grossier et quelque* fois hideux. Souvent la maison du pirate islandais est souiilée par Tadullère et par l'inceste. L'étranger qui y est reçu et qui y reste quelques mois séduit la fille de son hôte, et le père ne montre ni colère ni surprise. Les hommes de guerre passent à boire tout le temps qu'ils ne passent pas à combattre; ils se por* teut des dvïks avec la lar^^e corne pleine de bière ou d*hydromel, et chantent leurs exj)ioils jusqu'à ce que Tivresse les endorme. Les lois du Thing permettent le meurtre et Tincendie moyennant une certaine amende. Les princes entretiennent à leur cour des hommes qui portent le nom de berserkir, et dont ils se servent pour vider leurs querelles et assouvir leuis vengeances. Ces berserkirs sont de vrais bravi audacieux et terribles, aussi habiles à manier le poignard qu'à lancer le javelot, et se jouant de la vie des autres et de leur propre vie. Le guerrier islandais, fier de son indépendance , n'a pour ces scides de prince que de la haine et du mépris; partout où il les rencontre, il les attaque et les poursuit à toute outrance. Une saga raconte que, dans un de ces combats des berserkirs contre les Islandais, la terre, ébranlée par leurs

iiOO \i> \ Mit.

niups il r|iét% Irciiihlail roniilii* si file fùl rlé siis|;tfli' (lue il iiM fil.

la UtiN-^:! ! ^ 'iLi ^ l.i \/'//. I;i Sliahiii:^'! ui^fi , |iril\eill

être r»'i^îjnl«rs cuniinr tlt.s dt»» uiuculs aullteiiti<|U( s. J.U Sliit'liii)i:a sai;a est iiiic liistnin* Unile iiuti<mal<?, Diîsinirr i\r ( ittc Iwi'v arislocialie 4|ui ('liMuIlt son si'i plrc sur l iU' rnlirn'. 1 histoire de rcs Iroi*» puîs-

^;uil( •> l.imill(s i\r^ Stiitlo <|u<' I ;tiiilnh'»ii <li\is.i. (|ui (Icsuit J eiil ic j*a\.>> j).n l<ui > iuii^iK s guerres. <•! .nieaiilirciil leur pouvoir. <J'< si iiiu' iratlilioii %ér iiablt», racontée sans p!vt( iitioit , <lrpeii;nnnt bien le |>a\s, les persMniiaijes . I tj 'Mjne, cl représentant d un cùtt^ le 1(^111 (le roliiiai clii<' islaiid.iisr. dr I niit!p la tiii de la it'j)uhii'|ii<' . i,i leiiMKMi <l( 1 i^Liiidc; .1 la Ntir^t'-m'. ^ Mal saj^a esl la pluM iirieus* di inuies, sous le rapport des nururs, des « araclrres, des t^éueincnts qui y sont rai'onlus. et de la U'ittslation.

Huehpies autres satins sont des réeits tout poéti-

I |l l^^ . ;c>^( /, \ ij is < iirr u ('. ( l i olnl ( s a \ ('( ait . r«'N t't US

(1 iuia<;es 1 laules, eiili ( III» I» s de d( lail> rniuai)( S(jues. Je citerai [lor exeni|>l«* la Kon/uik , \ i-^gtiy la Gunnlauiit et la i-riihiofs s/ii^^t, quia fourni ii Tegiier' le sujet d un eliannaul pot'tiie.

Kniin, il <'st <raulres saiias *pii j (a^^ent à iw carac- U l e t videul t-l'aullu iUk ih de.s nouis ciuih oiivés el

• Tej-ner» ev(.*<iur* «te Uexh'o en Suétle, n<* dans la province de ^Venlt!:ln<l vu 178:2, ;M>t«.'iir de |>lusi«>in-s |Mirnies qui tous ont eu ni) (^rand %ur<-t".

EN ISLANDE ET AU GIU^LAND. «Oi

des fails iuia^iuaireft ou exà^érés. Elles fureut écriloi par quelques hommes qui aspiraient à composer une oeuvre à effet plutôt qu'une œuvre vraiment louable et digne de foi. fit cependant ne les blâmons pas trop :

les pauvres conteurs de saj^as n'avaient souvent pour toute récompense que l'emotiou produite par leur récit et le sourire approbateur de ceux qui les écoutaient. Pour ébranler leur auditoire, ils ne citaient que les faits les plus dramatiques, et ajoutaient à la gloire du héros et au résultat sanglant des combats. Pauvre naïve ambition ! Ces hisLuiiens voyageurs, assis à la table du jarl , quand une lamiUe réunie autour d'eux les suivait avec attention, quand un vieux guerrier applaudissait à leurs paroles. Ils se croyaient peut-être de grands hommes ; et pas un antiquaire n'a pu encore nous révéler leur nom.

Vers le xv' siècle , il se fit en Islande une espèce de révolution littéraire. Les écrivains abandonnèrent Tid^e nationale qui les avait guidés jusque-là et se mirent à Iradotre les romans de chevalerie étrangers. On transporta dans le bser , on récita à la veillée les aventures de Charlemagne et celles de la Table Ronde, la chronique merveilleuse de Fortunatus et celle de Tempereur Oclavien. L'auditoire islandais accueillit avec empressement ces nouveaux contes, et ceux qui s'étaient émus an récit des grandes batailles de Gunnar ou des hOLilTrances d'Inj^ehori; , écoutèrent avec la même émotion 1 histou e du valeureux Roland et celle de la belle Yi»euU. Il résulta de cette branche de hltérature exotique une nouvelle espèce de sagas, une

suite de contes singuliers, où quelques noms de héros islandais, quelques faits réels, dispanirenl dans un amas de noms étrangers et de faits imaginaires* Ici le

héros s'appelle Marsebille , Azius on Estroval : il est tendre ci i^alaiil; il ne se bat plus avec la hache sur mer, comme dans le temps ancien ; il joute contre les chevaliers. Les événements se passent encore en Islande ; mais souvent aussi Tauteur transporte ses per* sonnages dans Tlnde , dans la Tartane et dans toutes ces contrées labulcuses où s égaia l imaginalion féconde des romanciers du moyen âge. Ces œuvres d'iniitalion n'ont, comme on peut le croire, aucune valeur historique, mais elles font époque dans la littérature islandaise, et sous ce i-apport méritent au moins d*étre notées. Revenons aux vraies sagas.

1^ slyle de ces vieilles tradili iis est simple, dénué d'ornements , souvent fort uuiibrme , mais ferme et abondant. L*auteur ignore Tart de séduire son auditoire par des préliminaires attrayants et des tours de phrases ingénieui ; il dit ce qu^il sait, et comme il le sait; il comnicuce son bistoire comme nous commençons nos contes : Ilj- amit, etc. Puis le voilà parti, et il va , sans changer d'allure , de bataille en bataille et d'événement en événement. Souvent il se croit obligé de retracer toute la généalogie de ses héros et la mène aussi loin que possible. Souvent encore il fait inarcber de Iront rbisloire de cin(| à six personnages diilérents; et quand il en a assez de i un d'eux, il dit tout simplement : ceàu'-ci esi désormais hors de la sa" ga; et dès ce moment le lecteur n*en entend plus par-

Ki\ ISLANDE ET Al; GROENLAND. JOa

1er. Il aime la forme du dialogue^ et il remploie avec liabiletë, quoiqu'il ne s'applique pas à la rendre aussi vive, aussi dramatique qu^ellepourrail Tètre* Du reste,

il a un admirable sang-froid et une merveilleuse modestie d'historien. Il raconte sans s'émouvoir et sans se permettre une seule digression. Les actions héroi* ques s^encbalneot l'une à l'autre; les fiiits les plus étranges se succèdent » et il continue tranquillement son rëcit. If parle des apparitions de fôes, des nains qui labi i(|iR'nt des armures, des gëanls |)lus hauts que les montagnes , comme il parle des voyages les plus ordinaires et des réunions annuelles de l'Althing. C'est le récit de famille dans toute sa candeur, l'histoire dans toute sa nudité. Cependant il dépeint avec un soin minutieux les personnages qu'il met en scène. On les reconnaîtrait à leur regard, à leur démarc lie ; il trouve par lois sans les chercher de maguiliques comparaisons et des images grandioses; le calme avec lequel il raconte ses scènes de tragédie leur donne on caractère plus solennel, et la simplicité de ses paroles fait ressortir davantage encore les actions d*éclat dont il rappelle le souvenir. Ce sont de helles jiages d'histoire encadrées dans un conte d'eulant. Ce sont de grands tableaux qui se détachent majestueusement sur un fond sans relief^ dans une large salle à demi éclairée.

Millier fait remonter jusqu au xu' siècle les premières sagas. D'autres datent du xui", beaucoup du xiv', et quelques-unes du xvii* siècle. Les plus anciennes renferment des chants de scaldes qui s'étaient

iOi VOYAGK

|)ei*pé(tit's par la tradition dès le ix* siècle. Snorri SturieaoD s'est iui-inéiiie servi de ces cbants« L'Yoglioga saga a été fiiîte diaprés un poème en trente strophes,

composé par Thiodolfr pour le roi Harald. On rett ouve des traces évidentes des st aide s dans la Knjllwgn, ÏOrkne/inga, la Konnaks saga, et quelquefois ces fragments, emprunté aux poètes primitifs de l'Islande, servent à déterminer une date ou un bit. Au* trefois on peignait les sagas sur les murailles des matsuiis, on les iiiudait sut Icii tapisseries, on les gravait sur le bois ei sur 1 acier. Les Islandais portaient, comme les Grecs sur leur armure, le souvenir de leur gloire nationale et de leurs héros. Le jarl Uakon donna à Einar un houdier sur lequel étalent tracés des pas» sages de sagas , et entre les différentes lignes écrites il y avait des lames d'or et des pierres précieuses*. Olaf le Saint conduisit un jour le scalde ihorfin dans une chambre richement décorée, et lui dit de chanter les diverses scènes représentées sur la tapisserie. Thorfin jèta les yeux autour de lui , et reconnut Thistoire de Sigui d. Il improvisa sur le héros une strophe qui nous a été coiiseivée. Une autre tradition ra[)[)(irte que, vers la fin du siècle, un riche islandais, nommé Paa, fit peindre plusieurs sagas sur les murailles de sa salle à manger. Les blandais avait anciennement pour les ouvrages de patience la même aptitude qui les dislingue encore aujoutd Lui. ils se piaisaieui à orner

* Bon pan srk^adrfot-^esigam, Enn aHtmitli skriptatm vont ta^ dar ifir speùtgur qf gKiK ai tettr siem»$m. Egil «a^, p. 998.

EN ISLANDE rr AU GROÊNLAKD. S05

leurs iiieiibles de sculptures. Ils gravaient sur le pommeau de leur glaive, sur le cimier de leur casque, sur la proue de leur bateau, Timage de leurs guemei's, le nom d*uiie de leurs grande batailles. Ainsi , leur liistoîre se représentait à eux à tout instant et sous toutes les loniies. Ils la perpétuaient par le burin et par la parole. Mais tandis qu'ils s'attachaient à conserver leurs souvenirs nationaux, les autres peuples du ISord oubliaient qu'une même origine devait leur faire aimer les mêmes monuments, et les sagas, recueillies en Islande avec tant de soins, demeurèrent longtemps ignorées ou méconnues dans les autres lùals de la vieille Scandinavie. L. école savante des xvf et XVII* siècles, que Ton pourrait appeler Técole grecque et latine , tenait plus à quelques lignes de Démosthènes, à une page de Cicéroo , qu'à des Yoluroes entiers écrits en langue moderne.

Le premier qui révéla toute Timportance des anciens monuments littéraires du Nord, c'est Ole Worm, l'auteur du livre sur les runes; puis vint Torfesen* avec son histoire de Danemark et de Norvège , et Bartholin, et Suhm, et dans les derniers temps Geyer, Tbistoricn dt; la Suède. Mais il esL un homme qui s'est acquis des droits éternels à la recoLjnaissance des Islandais par le zèle avec lequel il a réveillé leui-s souvenirs historiques, et propagé leurs poésies et leura

• Tous ces écrivains buiit plus connus sous leur nom latinise • Olaus Vormius, Torfœus , etc. Il en est de même de MagDus»eii , que l'on nomme presque toigours Arnas Magoœus.

i06 VOYAGE

sagas. Cel liuinme est Arne Ma^nusseii. Nous parlerons de ses œuvres plus tard. Eu 1 772, une commission royale fut organisée pour procéder au dépouiiiemenl et à la publicalioD des manuscrits de Magnussen, et c'est de là que nous viennent ces belles éditions de sagas avec la trarhiction laline. Dt jMiis cette époque, la société des antiquaires tin Nord, composée eu grande partie de savants danois ^ a rendu d'immenses services aux lettres par ses travaux sur l'ancienne littérature. Nous citerons, entre autres, ceux de Nyemp, de Grondtvig, de Hafn, de Finn Magnussen, les travaux pliil()lo<Tiqu( s de Uask, et ceux de l'évéque Mùller qui a publié sur les sagas uu livre excellent', auquel il faudra avoir recours chaque fois qu'on voudra étudier cette longue série des traditions islandaises.

Si--

Page 1