‹ Littérature islandaiseChapitre 18 sur 22 · SAGA. 1>£ NIAL · texte numérisé non relu

SAGA. 1>£ NIAL

La saga de Niai date du xn* siècle. C'est non-seulement Tune des traditions islandaises les plus larges et les plus complètes, c est Tune des plus aïK lennes. Deux grandes iigures dominent dans cette saga ; Gun-

* Saga tfâUtfleA meH Ânmerkninger og indledetuic afkafidUager, 3 vol. Cofienhague.

EN ISLANDE ET AU GROËNLAND. i07 naret Niai; riiomiiie fort et 1 homme habile; le guerrier el le jurisconsulte. Un peu plus tard arrive le prêtre, et tout le moyen Age se trouve compris entre ces trois individualités j tout le moyen âge piimitif, bardé de fer, restreint par la loi, civilisé par le christianisme. Mais Tépoque à laquelle vivait Niai touche encore à l'âge liëroîque. Le soldat est au-dessus de tout ; le prêtre et le jurisconsulte viennent après lui. Le bruit des batailles passe avec un retentissement sî^^ nistre à travers tout ce long récit; le plaidoyer du lé- ^ste, le sermon du missionnaire, le couiprimeiiL (juelquetois, mais ne l étouffenl pas; bienlnt il se relève et tonne de nouveau au sein des familles, au milieu des grandes réunions. Le peuple se réveille au cliquetis du glaive, et reprend son bouclier et marche joyeusement au combat. Car là est encore sa vie et son orgueil : il vénère ceux qui le prêchent au nom de Dieu, mais il se passionne pour ceux qui le guident sur le champ de bataille; il encense ses prêtres à Tautel, mais il porte ses chefe sur le pavois; il canonise ses maityrsi malt il déifie ses héros.

Aussi voyez comme les vieux chroniqueurs d'Islande se sont phi à peindre leur guerrier favori, leur Gunnar : il est grand et fort ; il a le regard expressif, la téte couverte de longues touffes de cheveux et le visage beau; il est riche et généreux , adroit et liardi. Avec son arc et ses flèches il ne manque jamais le but, avec son épée il ne craint aucun ennemi ; il est si agile à la course que personne ne peut le suivre, et il nage comme un phoque* Auprès de lui, nul ne peut rester

iiidinVrcnl : on le iiail nii un l'ainu'f et un se iail Liicr (KKit le clrfi mite on |i(mr ir eniiihultie.

\ iiMé lie lui |iar;iit .Ni:tl, lioitiiiie t'iniiL inuis hahilf ,

< f tt ii- imm' pntir sa liiicss» d i » l sa sc ii-iirrcic

|ui ( 'liMill» . NkiI 11 ;( |M'iiil tir hailii . I es lii^lnruns {^neniers ilr t< i< ne ^)<>u\aienl sg ligmer (jn (iii

liotiiine ayant <le la baiiie < misaciàl sa vie à étudier U's liti>. (ouniai' el lui lininent ensemble un jiaif'ait rnnirasie. L tn» est iMUiilIniil e! ini|M'ln<'UX , I autre ( liiiK ( I M II. ( In : ( rliii-l.t ne m \c <|iic \M\:t^f>i e[ lailli ^, c( i(ii-< I n siv (tan {iiilicuicnL dans la denieme <|ue lui a lr|L;uéi! snii jic re. Mais souvent i inij»étuosité de (itninai' !e trompe; et il a recours à Niai. Le guerrier tombe tlans un daniier ou son coniaîîe est inutile^ cl la [.iinl< M<<' lin pin>i < >i:>iil!r le - aiive. Lt > ï^U'cli's l»aii>ans i.iniiUtiil ijiicl» |ui l( Ils li'»niinai;c a 1 mlcll»- ;4<'n< . . 11^ M . noiiissaient la tia^iiile du glaive el 1 auloiilî? de 1 esprit.

\ coté de ces deii\ j i sonnâmes iniporlantsse j»ronpenl <l autres li^^Muvs n<m mnijis rararlérisli<p»es

I\i .UIm ;j - I . Ir I h i rl. ri iti 1 1 1 1 1 1< t| 1 * if snll 1 1 t ! (\ i l i ,

l opiiii. il rr . ( I t min [jwit I loM. Il iaul rciiiarqucr encore lialli;< iiir, temiue de <iUiHiar, et Bcrt^tliora^ son eniH^iiiit*. La baine de ces *leu\ leimnes est un des plus puissants mobiles île cette lr)ni:!ie tradition. Les Ikhiiiih s s rnlir-iiK iiI k i pniu" «"lu II a la passion de iiall^eidi , couiinc dans k^ N i( l)clunj^eii, pour salistaire a la venjjjeance <le <>briinbilde.

\ peine (luniiar a*t-il appris à manier la bacbe pc^ saute el à bander un aie. <[ii il aspire à s'en aller

comme ses compatriotes sillooDer TOcéan , explorer

les côtes étrangères; il équipe un bateau et part avec Kolskeggr. Bientôt il rencontre un bâtiment comme le sien, il l'attaque et le pille. On lui dit qu'une troupe d'hommes intrépides vient d*aborder dans une baie ; il y court, engage le combat, et remporte la victoire. Il n*a point de route déterminée, il erre de côté et d'autre, conune le vautour qui cherclie sa proie. Là où la voile du navire se déroule au vent, là où il y a du sang à répandre el des hommes à piller, là est son but, là est sa joie, et il vogue, Tintrépide pirate, et le brait de ses exploits passe débouche en bouche*

De temps à autre, il aborde la terre, et les grands du jia\s i appellent à leurs fêtes, et se plaisent à l'entendre raconter ses voyages. Le jari iiakon lui douue un bracelet d'or et des providons pour son navire. Le roi de Danemark lui fait les offres les plus brillantes pour le garder auprès de lui, mais il ne veut pas renoncer à son pays d*ls1ande. Il aime à y rapporter les tUpouilîes de ses ennemis, et il est fier de voir son nom chanté par ses compatriotes. Quand il arrive dans sa demeure, sa vieille mère l'embrasse avec orgueil, et quand il se présente à TÂlthing, chacun se presse autour de lui. L'n jour, il rencontre au milieu des champs une jeune femme dont la beauté le frappe; elle portait une robe écariate , un corset brodé en argent, et ses grands cheveux blonds conmie 1 or tombaient sur ses épaules; c*est Hallgerdr, la iiUe d'un riche islandais; elle a été mariée deux fois, et deux fois son mari est mort de mort violente. Tout le monde dit que c'est

LitUramrt Ulandakê. 14

SiO VOYAGE

une mëchante femine ; maïs il n'y a pas dans toute la contré on regard plus doux que le sien et une figure pins allrayante. Giinnar en devitiiL aniaureux, et l'épouse malgré les représentations de ses amis, malgré les conseils de ^ial. Les noces se font au commence» ment de Tliiver, noces bruyantes, où les conviés arri* vent avec leurs armes comme à un rendez*vous de bataille, ou les tonnes de bière et d*hydromel se vident au milit n cio la salle; espèce de lice bacliii|iie où le pirate aguerri s applaudit de voir autour de lui ses adversaires tomber sous le poids de la boisson , comme il s applaudit de les voir tomber en rase campagne sous le poids de sa lance.

Une dispute ëdate entre Hallgerdr et Ber^hora , la femme de Niai , et alors commencent les guerres de familles. L'année suivante, Hallgerdr fait assassiner un valet de sa rivale et annonce ce meurtre à son mari. Gunnar, qui sait comment un homme d^honneur doit se comporter en pareil cas, va trouver Niai, et lui dit : « Ma femme a fait tuer un de les gens, combien te doisje? » Mal dtuiaiidt douze onces d'argent. Quelque temps après, Bergthora prend sa revancbe, et INial rembourse à Gunnar les douze onces d'argent qu'il a reçues. Une autre année même meurtre, mêmes re* présailles, et le même compte courant s*êtablit et se solde de part et d'aulre. C't'lail la loi de TAlthing ; la iuurt de 1 homme était laiifée, seulement le tarif variait pour le serviteur ei pour le maître, pour l'esclave et pour l'homme libre. Un Islandais pouvait tuer tant qu'il avait de l'argent^ mais il ne fallait pas qu'il fit

m ISLANDE ET AU GAOÈNLAND. 2H

banqueroute à Tassassioaty car alors la loi devenait

implacable pour lui, et le peuple le regardait comme un bomme sans délicatesse.

La femme de Gunnar ne se coDtentait pas d'envoyer de temps à autre un de ses émissaires décimer les gens de Niai ; elle étendait ses regards plus loin. Il était survenu en Islande une année de disette comme ce malheureux pays n'en a (jik- h op souvent éprouvé. Dans ce temps de calamité, Gunuar avait distribué tout ce qu'il possédait, et tomba lui-même dans le déiiû* ment. U souffrait sans se plaindre, mai^ Haligerdrn^avait pas la même patience» Un jour, pendant que son roart était k TAlthing, elle envoie un de ses valets piller la maison d un paysan, nommé Otkell, plus riche et plus avare que les autres. Le valet entre la nuit dans la demeure qu'on lui a enseignée , charge deux cbevaui de provisions, et pour qu'on ne s*aperçoive pas de son vol, met le feu au magasin et s'en revient. Quelque temps après, Gunnar s'aperçoit de cette nouvelle opu» lence et cU inande à sa femme d'où elle provient. « Que t importe ."^ dit Uallgerdr, il ne convient pas aux hommes de se mêler de pareilles choses, n Gunnar irrité lui donne un soufflet. « Je me souviendrai de cette oflènse, dit la fière Hallgerdr, et quelque jour je m'en vengerai. » Nous verrons plus tard comme elle se vengea.

Cependant Otkell a su par qui il avait été volé et veut user de représailles. Un jour on vient avertir Gunnar que Ton a vu passer non loin de sa demeure huit

hommes armés. « C'est sans doute Otkell, >»s*écrie-t-il;

et à l'instant il prend son épée et son casque, et s'é* lance après lui. Son frère Kolskeggr le suit en toute hâte. Le combat s'engage. Otkell est plein de courage, et ses compagnons le soutieoDent avec énergie; mais rien ne résiste à Timpétueuse ardeur de Gunnar. U pousse son cheval en avant, et de sa lourde lance de fer brise casque et cuirasse et renverse son eiiuemi .» ses pieds. Après une lulle aciiarnée, (îunnar s'en revient en triomphe avec son frère » et les huit hoounes ont cessé de vivre.

L*ëté suivant, quand il se présenta à rassemblé populaire, la foule se souleva contre lui. Les parents d Otkell avaient juré do le faire proscrire. Mais il ne (Icchit pas devant l'orage, et Niai vint à son secours. On gagna par des présents quelques*uns de ses ennemis, on adoucit les autres par des promesses , et Gunnar sortit de TAlthing plus puissant et plus redouté que jamais. A peine cette heure de crise était-elle passée, qu'il engagea une nouvelle bataille, et souleva de nouvelles animosités contre Uii. Celte Ibis, rsial eut peur, ir Prends garde, lui dit-il, la loi t'a absous, mais tes en-> nemis ne t*ont {Kts [jardonné. Ta popularité s'en va, et le nombre de ceux qui te haïssent augmente. A la prejuière occasion tu les verras se lever en masse contre toi , et alors nous n'aurons plus assez de force pour leur résister. »

Tous ces sages conseils du jurisconsulte étaient perdus pour Gunnar. Il ne pouvait ni vivre en repos dans

sa demeure, ni éviter une querelle. Peu de temps après il attaque eucore un de ses voisins et le tue. C'était un

KN ISLANDE ET AU GROKNiJkND. 213

homme noble, appartenant à une&mUle riche et puissante. I^s ennemis de Giinnar accourent k rassemblée populaire et crient vens^eance contre lui. L'un d'eux se lève et prononce la sentence d'eiil : « Qu'il soit banni) dit-il, chassé, privé de tout secours; que Ton partage ses biens en deux parts, Tune pour moi, Tautre pour les pauvres de son district, n Le peuple capricienx, le peuple cpii autrefois saluait avec amour son valeureux (lunnar, le peuple applaudit à cette sentence, Gunnar lui-même se défend mal, et ses partisans n*osent plus élever la voix pour le soutenir. Mais Niai ne Tabandonne pas. Il parle, il plaide, il intercède ; il se glisse au milieu des ^upes agités , et calme peu à peu leur efTervescence. Les plaintes portées contre Guunar étaient trop fortes pour qu il pût éli*e complètement absous, mais la sentence de ses adversaires fut adoucie, et les juges de T^thing le condamnèrent, lui et son frère, à une amende et à trois années de bannissement. « Va, dit Niai, soumets-toi à cet arrêt, et lu reviendras avec Ininneur dans ton pa>s. .Mais si tu braves encore la bainc de tes ennemis, je tremble qu'un grand malheur n'arrive. »

Gunnar s'éloigne avec tristesse et se résout à partir. 11 prépare le bateau qui doit Temmener, dit adieu à Niai , à sa femme, n ses îjens, monte à cheval avec son frère, et se dirige vers la côte; mais, arrivé à une certaine distance, il tourne la tête, regarde les montagnes d'Islande, et cet homme, dont rien jusque-là n avait pu ébranler la fermeté, s'émeut et s'attendrit à la vue du pays qu'il doit abandonner, «Oh! s'écrie-l*il, jamais

214 VOYAGK

ces champs ne in*ont paru si beaux, jamais ce ciel ne s ést montré si pur. Non, je ne partirai pas. .l'acceple tout ce qui peut m arriver. Je retourne dans ma demeure et j'y resterai, m

En vain Kolskeggr lui reprësenle-l4l la colère qui va éclater contre lui, les dangers qu*il va courir. L hoiiitiîe de guerre, le pii atc n a |j1ijs cju uiif pensée, l'amour de son pays, le dt-su de revoir sa demeure. Il sourit aux collines arides qui s élèvent devant lui, aux plaines de lave qui se déroulent à ses pieds, et écoute d*une oreille dbtraîle les remonlnmces de son frère. Kolskeg<^M part et s'en va en Danemark. Gunnar reste.

A celte noiix elle, la fureur s'empare de ses ennemis. Maiulenaul ils savent que la loi est impuissante à le dompter, ils se réunissent et jurent de s emparer de lui, ou par force, ou par surprise. Une nuit ils se glissent autour de sa demeure, tuent le chien qui lui servait de garde, et tentent d'escalader la chambre où il couche. Gunnar se réveille, saisit son arc, et l'homme qui s'était cramponné à la inuraille retombe par terre, (c Gunnar est*il là-haut? lui demandent ses compagnons. — Vous le voyez, » répond-il en montrant la flèche qui lui a traversé le cœur, et il expire. Un autre lui succède, et retombe coiunie lui. Au milieu même de Tobscurité, l'adresse de Guuuar ne le trompe pas; il dirige avec un coup d'œil sûr son arc contre ses adversaires. Chaque flèche atteint un homme, et chaque homme atteint est hors de combat. Déjà Fardeur des assiégeants se ralentit; ils voient leurs rangs se dégarnir, et regardent avec eflroi cette tèuélre ëlruite d ou

partent tant de flèches meurtrières, l/un d*eus propose d'incendier la maison, mais les an tics te[ toussent avec indignation ce moyen lâche et iiouteux. Le combat se ranime, et Gunnar est infatigable; du haut de sa demeure^ il semble se jouer de la colère de ses ennemb et de leurs efforts impuissants. Deux hommes sont morts devant lui et huit autres sont torturés par leurs blessuies. Tne voix s'élève encore pour denuiuder qu'on le brûle dans celte maison, mais cette voix n'est pas écoutée. Enfin un des assiégeants parvient à mon* ter auprès de ia fenêtre où se tient Gunnar et coupe la corde de son arc. Gunnar saisit aussitôt sa hache et lui fend la tête en deux. Un second veut le remplacer, et Gunnar lui abal les deux mains. Cependant il ne peut plus éloigner ses ennemis comme il le faisait avec ses flèches. Le malheureux les voit qui se pressent autour de sa demeure, et cherchent à Tescalader Tun après Taulre ; il appelle sa femme, et lui crie : « Coupemoi une trcisc de tes cheveux, et domie-la a ma mère pour la tordre et en faire une corde. — Ce que lu demandes, dit Uallgerdr, est-il pour toi d'un grand prix? — Il y va de ma vie, car mes ennemis ne 5*empareront pas de moi si mon arc est en bon état. — Eh bien, lui dit sa femme, souviens-toi du soufflet que tu ro*as donné. J'avais promis de m'en venger. Voilà le jour que j'attendais. » Gunnar jette sur elle un regard de mépris. H Je ne te demanderai plus rien, dit-il, i» et il se défend avec sa hache et son bouclier. luongtemps encore, il soutient ce rude combat, mab il est seid, le nombre de ses ennemis Taccable , sou sang coule de

2i6 VOYAGE

toutes parts, son bras s'affaiblit, et il tombe couvert de blessures.

On rensevelit avec des larmes; ceux qui l'avaieiU le plus haï vantaient son courage , et quelque temps après le peuple entourait sa tombe de prodiges et racontait avec enthousiasme ses combats et sa gloire.

Gunnar mort, la saga n*est pas finie. Les fils de Niai ont comme lui une vie de guerre et d'aventures; couinie lui, ils s'eniban^j'iji sur un bateau, et, confiants dans leur force , s'abandonnent au vent qui les pousse , à la vague qui les entraîne. Tout leur bonheur aussi est de se battre , tout leur orgueil est d'étonner les gens du peuple par leurs récits, les hommes de guerre par leurs trophées. De retour en Islande, ils ont de violentes disputes , el le vieux. Niai , à qui la mort de Gunnar semblait devoir rendre le repos, est obligé de se rendre encore chaque année à TAlthing , et de payer chaque année de nouvelles rançons. Mais le nombre de leurs ennemis s'augmente sans cesse, et bientôt la haine qu'on leur porte retombe sur leur père. Lu jour, ils attaquent à rimprovi&te un jeune homme fort aimé dans le pays, et le tuent. La femme de ce jeune homme s*en va elle-même sur le champ de bataille relever le corps de son mari; elle le dépouille de ses vêlements ensanglantés et les enferme dans un coffre; puis, elle convoque tous ses parents. Parmi eux il s'en trouvait un, nommé Flosi, dont elle connaissait Je caractère ferme et audacieux. Quand le banquet de famille est achevé, elle ouvre le coffre , et tirant ce vé-

m ISLAiNDE £X AU GROENLAND. Ul

tement de mort , cette robe de Gësar , elle prononce

le cri de? veugeatice. ious le répèleul après elle, tous jurent de la venger.

Dans le défilé étroit de rAUmannagià, au milieu de cette sombre enceinte de rocbers, Flosi rassemble ceux qui ont promis de le suivre, et arrête son plan de bataille contre Niai. Un d'eux les trahit, et va prévenir le vieillard du danger qui le irienace ; mais Niai ne veut pas fuir; il se fie à sa prudence et ses fils à leur audace. Les conjurés arrivent à l'entrée de la nuit, au nombre de cent. Les enfants de Niai veulent marcher au-devant d'eui , mais leur père les retient. « Nous sommes trente ici, dit-il, il nous est plus facile de nous (It lciidre. » Cette fois son esprit de pr«''visioii TabaïuJunuail. 1^ jeuoes gens cèdent à ses ordres , mais à regret. Cependant ils disposent leurs armes , lancent des flèches et tuent plusieurs hommes. Les conjurés, effrayés de cette attaque, entourent la maison et y mettent le feu. l.a flamme gagne rapidement les solives du toit, les lambris qui couvrent les murailles , les femmes soulTrent et se plaignent, et Niai leur dit : «c Rassurez-vous , ne cherchez pas Tune et l'autre à vous décourager. Ce n'est qu'une tempête passagère; Dieu est miséricordieuzet ne nous laissera pas 1)1 Lih i ainsi dans ce monde ni dans l autre. )> Le vieillard cherchait ainsi à les consoler ; mais les flammes s'étendent et enveloppent la maison. Niai s'avance sur la porte et demande si Flosi est assez près pour l'entendre. « Oui , répond Flosi , je peux l entendre. — Eh bien , veux-tu faire la paix avec

mes fils, ou veux-tu permet re à quelques-uns des

miens de sortir 1* — Il n'y aura puint de paix entre tes fils et moi , dit Flosi, et je ne m'éloi^erai pas d'ici avant qu'ils soient tous morts; mais je laisserai sortir les femmes, les enfants, les valets. » Niai rentra et dit : « Sortez, vous tous qui en avez k permission : sors aussi , Thorlialla , ('pouse d'Âsgrim , et emmène avec loi ceux (jui sont lil)reS' » Tliorljalla dit : « Je ne croyais pas me séparer ainsi de Heiga , mais j'engagerai mon père et mes frères à tirer vengeance d'un tel attentat. — Va , s'écria Pilai, tu seras beoreuscy car tu es une digne femme. » £Ue sortit et avec elle plusieurs personnes. Astridrdità Helga, fils de Niai : u V iens avec moi, je tr rouvrirai d'une robe, et je cacherai la téle sous une coilié de femme. » iielga ne voulait d'abord pas y consentir, mais enfin il céda à ses instances. Astridr lui mit une coifife; Thorhilldr le revêtit d*une robe; toutes deux remmenèrent avec elles et avec i liortçedi , lL d'autres encore. Mais Flosi s'écria en le voyant passer : « \ oilà une femme qui est bien grande et qui a les épaules bien larges ; arrétez^la et ne la laissez pas échapper. » A 'ces mots, Helga se dégage de son vêtement, tire son épée qu*il tenait cacbée sous le bras et en frappe l'homme qui se trouvait auprès dt; lui ; mais au ïucaie instaul l losi accourt, et lui abat la téte ; puis il s'approche de la maison enflammée et appelle Niai et sa femme. Niai se présente : f Je ne veux pas te laisser brûler ici sans défense, dit Flosi, tu es libre de sortir. — Non, répond iNial, je suis vieux et trop faible pour venger

EN ISLANDE ET AU GROENLAND. ttd

mes fils, mieui vatit mourir ()ue de vivre dans Tigiiominie. — Mais toi , dit Flosi à BeM gthora, il faut que tu sortes , tu ne dois pas périt ainsi. » Bergtliora répond : « J'ai été unie jeune à Niai , j'ai promis de partager son sort, j» Et tous deux rentrent dans leur demeure. « Que ferons-nous maintenant? demande tîerglhora. — Nous irons nous nu' lire dans noire lit, répond Nial^ la chaleur niefalis^ue.)) Bergtbora dit à Tiior, son petit-fils : « Je voudrais te voir sortir et échapper aux flammes. — - Ma bonne mère, s*écria<-t-il, tu m* as promis de ne pas me quitter tant que je voudrais être auprès de toi. J*aime mieux mourir avec vous que de vous survivre. » Bergtliora prit l'enfant et le porta dans le lit. — « Maintenant , dit f^ial à un valet, tu observeras Tendroit où nous nous plaçons et de quelle manière nous sommes couchés, car je ne sortirai plus d*ici, soit que le feu me consume ou que la fumée m'étouffe, et tu sauras où il faut chercher nos restes. » Le valet k pondit qu il remplirait ce devoir. Peu de temps auparavant on avait tué un bœuf et la peau était dans la chambre ; Niai le pria d'étendre cette peau sur le Ut. Le valet obéit. Le vieillard et sa femme se couchèrent et mirent l*enfant au milieu dVux; puis ils firent le signe de la croix , reconmiandèrerU leur âme à Dieu, et un instant après la maison s'écroula.

Leur iils Skarphedin essaya eu vain de se sauver. On retrouva, le lendemain, son corps à demi consumé par les flammes; mais leur gendre Kari s*élança à travers le feu , parvint à gagner un marais où il se tint caché, et se réfugia chez un de ses anus

m VOYAGE

Lui seul survit à une famille puissante. En quittant

son frère Skarpbedin, il a juré que s*il parvenait à se sauver, il le veiif^erait, et drsdi mais Kari dévoue sa vie à la vengeance. Nous oc comprenons plus guère aujourd'hui ces haines implacal^les, ces rêves sanglants qu*un homme emporte de longues années au fond du cœur. Mais à Tépoque où cette histoire se passe, cl j)Our ces farouches guerriers du Nord, c est jiresque u» sentimpnî rdij^ieux que la vriigcance. l u soldat se serait cru marqué d'une tache iurauiaatey tant qu'il aurait laissé une offense impunie, et il pen» sait que les valkyries Teussent mal accueilli au Valhalla, s'il s*y était présenté sans avoir vengé la mort d'un ami ou d'un frère.

Quelques jours après la nuit de niorl et d'hicendie, Kari retournait à la maison de Niai. Sous les poutres noircies par le feu, sous les pierres amoncelées, il chercha les restes du vieillard, ceux de sa femme et de ses enfants, et les enterra pieusement. Puis, ce premier devoir rempli , il ne songea plus qu à finir la rude tâche qu'il s'était imposée. On le vit alors courir à cheval dans toute la contrée. 11 s'en allait d'habitation en habitation, ne gardant qu'un seul désir, n*exprimant qu*une seule pensée, la pensée du meurtre et de la vengeance. A. ceux ([ui avaient connu Niai, il rappelle la sagesse d esprit, la douceur de caractère et les vertus du vieillard. Â ceux qui déjà haïssaient Flosi, il dépeint toute la cruauté de son attentat. Aux femmes, il raconte les souffrances de Bergthora , aux honnnes riiéroique défense de Skar*

phedin. Il intéresse ainsi plusieurs familles à sa cause, et plusieurs des principaux habitants du pays s engagent par serment h lui prêter leur appui.

De son côté Flosi comprend qu'il va se trouver dans une circonstance difficile, et voyage aussi pour s'assurer des auxiliaires. L'époque du thing arrive. I^s deux chefs de parti s'y présentent armés de pied en cap. Ils posent leur tente Tune en face de Fautre, et rangent autour d'eux leur cohorte. L'assemblée judiciaire disparaît, et la vallée ressemble à un champ de bataille. La cause qui occupait tous les esprits devait être plaidée lu lendemain devant le peuple. Kari s isite l'un après l'autre Ions les juges. Flosi s'en va trouver un jurisconsulte nommé Eyiolfr. La saga guerrière traite toujours fort mal les hommes de loi. Celui-ci ressemble à un avocat de comédie. — « De quoi me parlez-vous! » s*écrie-t-il avec indignation, quand Flosi le prie de lui donner un conseil; « ne connais-je pas toute la uoirceur de votre crime, et croyez- vous que vous puissiez venir me suborner et me faire manquer à ce que me prescrit ma conscience ? — Non , n dit Flosi , <c je respecte vos scrupules. Je voulais seulement vous donner un témoignage de c(jnfiance, et vous ofTrir comme une marque de respect et d' affection ce bracelet d'or. » Eyiolfr pèse dans sa main le bracelet et s'écrie : cf Maintenant je vois la droiture de vos intentions ; votre cause est juste, et je la défendrai, m

1-e lendemain la foule s assemble en tumulte autour des deux adversaires. Un homme se lève et prononce

22i VUïAGK

contre Flosi une sentence d'exil. Mais Eyiolfr le défend avec acliarnement. Il récuse les témoins, il récuse les juges; el les lujuiiiies de guerre qui accompagnent Kaii el son antagoniste, las de voir la discussion se prolonger, en viennnent aux mains. Il n y a plus de juges, plus d*avocats, plus de décision légale à prendre ; les dards volent, les boucliers résonnent sous le glaive qui les frappe, el le procès se plaide par le fer el par le sang. I*a bataille dura tout le jour el devait encore se prolonger. Cn vieillard, qui avait de Tascendant sur le peuple, s'avança au milieu des combattants et proposa de faire décider cette grande lutte par des arbitres. La proposition est acceptée. De part cl d'autre on nomme les arbitres, et Flosi et ses compagnons sont condamnés, comme Gunnar, à une amende el à trois années d'exil.

Mais la colère de Kari n*est pas apaisée. Il s'informe de la route qu*ont prise les meurtriers de Niai, el il court après eux. Il les poursuit dans cliaque défilé de montagne, dans clia(jue habitation. Malheur à celui d'entre eux qui reste à Técarl, Kaii se jette sur lui comme un oiseau de proie, et le poignarde au nom de Niai. Flosi quitte l'Islande et Kari quitte après lui rislande. Il traverse les contrées étrangères et Rari va comme lui de mer en mer, de rivage en rivage. Un soir il entre chez un jarl, au moment où un des compagnons de Flosi racontait Fincendie de la maison de Niai. 11 se tient immobile contre la porte et écoute. Ije jarl demande si Skarphedin a supporté avec courage la douleur que lui faisait endurer le feu. « Oui,

dans le commencement, » dit le compagnon de Flosi, « mais ensiiile il a pleuré. — Tu en as menti, n s*écria

Kari en htlanrant sur lui, et d'un coup de hache il 1 c-tend à ses pieds.

De longues années se passent ainsi. Les deux guerriers sont devenus vieux i et Tftge n*a pas éteint la haine dans leur cœur. Mais la l'eligion d*Odin était passée , et à la place où s*élevait naguère Tautel sanglant des sacrifices , le cln islianisme avait pose son mystérieux symbole. Kari el Flosi sont chrélieus. Le préire leur prêche la mansuétude du cœur et le par* don des injures. Flosi, touché de ses paroles, s*en va à Rome et se fait absoudre par le pape. Kari s'en va aussi à Rome el demande la même absolution. Quelque temps après ce pieux pèlerinage, i losi était au milieu dessiens, dans sa maison d'Islande. Un homme s*avance au-devant de lui : c'était Kari. Les deux vieillards se tendent la main et s'embrassent* Celte fois , c*en était fait des idées Scandinaves. La vieille Islande s élail I égeiiéi ée par le chrisliaiiisme. La saga de Niai commençait par uue guerre implacable et se terminait par un acte de repentir.

Celle saga a été imprimée à Copenhague en 4772. En 1809, Johnsen en a publié une traduction latine avec un excellent vocabulaire.

VOYAGK

S lî.

SAG\ DE GUHXLAUCJ.

A c6të de cette saga de Niai , si large et si féconde en ('véiH'iiH lits , en voici une li une action simple el habilriiit iii mcnai,M'e. Les noms (jui s y trouvent sont historiques, les faits qu'elle rapporte sont vraisemblables. La scène se passe dans des lieux conoos , à line époque décrite dans plusieurs traditions certaines , et Gunnlaugi , le principal personnage de cette saga, était un scalde assez célèbre dont il nous est resté quelques fragments. Mais ce récit auquel les dates j les noms de lieux donnent un caractère d'authenlidtë , a été embelli comme une iiction et se termine comme un romau. I^s chroniqueurs islandais y ont laissé Tempreinte de leur mde énergie ; mais on dirait qu une lemme , tl.uis une lieurede nonchalance, a pris plaisir à y jeter quelques -unes de ses douces et rêveuses pensées.

Un jour, Thorsleini le (ils d'Egil, a un rêve qui Fagite ; il lui semble voir sur le toit de sa maison un cygne* d*ane blancheur éclatante. Deux aigles aux larges ailes, à Tœil de sang, au bec de fer, s'arrélent près de ce cygne ^ et^ jaloux ïun de 1 autre, s'élancent dans les airs» se poursuivent, se déchirent i et tom-

* Alfi (cygne) en islandais est féminin.

EN ISLANDE £T AU GROENLAND. tfS

beat tous deux percés de coups et ioaDimés. Le cygne kft regarde avec douleur et pleure en les voyant mou* rir. Peu aprèft un autre oiseau arrive et s*envole avec lut.

Thorstein raconte ce réve à un de ses amis , qui le lui explique ainsi : « Il te uailra bientôt une fille fort belle ; deux iiommes puissants se tueront pour elle f mais un troisième arrivera après eux et l'épousera, n

Le commencement de cette prédiction ne tarde pas à se réaliser. La femme de Tliorstein met au monde une fille qui, en grandissant , se distingue par sa grâce et sa rare beauté. Celte fille se nomme Helga.

Non loin de la demeure de llelga vivait le père de Gunnlaugi ; c'était un Islandais riche et considéré , mais d*on caractère difficile y son fils eut une querelle avec lui et vint se réfugier chez Thorstein. lÀ , il connut Helga, et tous deux s'aimèrent, et tous deux passèreut de longs jours à travailler l'un près de l'autre, et de longues veillées d'hiver à se regarder et à causer ensemble. Gunnlaugi était grand et fort; il avait le courage du guerrier et Fimagiuation du poète. Quelques semaines auparavant, il eût bravé la mer et les combats pour réaliser un de ses rêves de gloire ; mainlenaot son plus beau réve était de rester là | de voir son Helga et de lui parler d'amour.

Un soir que tous, les gens de la maison étaient réunis dans la même chambre, il dit à Thorstein : «t II est une formule importante que je ne connais pAs et que je veux apprendre de vous, cest celle qu on prononce en se mariant, m Thorstein la lui enseigna.

K Attendez, » s'écria Gunnlaugi, et prenant la main de sa bien-aiméey il répéta avec enthousiasme le serment solennel. « Maintenant , ajouta-t-il, vous voyez que nous sommes bien légalement mariés, et j*en prends à témoin ceux qui m'onl entendu. »

Peu de jours après, il alla trouver son pere et revint avec lui demander formellement la main de Helga. «Je veux bien donner ma fiUe à Gunnlaugî, dit Tborstein , mais il est encore trop jeune ; qu*il voyage pendant trois ans ; à son retour je tiendrai ma promesse. »

Gunnlaugi part avec douleur et cepeudaut avec espoir; il avait des larmes dans les yeux en serrant la main de Helga ; mais il songea à son retour, et un rayon de joie dissipa la tristesse de son regard. A dix-

huit ans, rimai^ination est si riche et l'espérance si belle ! Comment duuter du sort quand on s emljai que avec des rêves de poésie , et un premier amour dans le cœur?

Gunnlaugi s*en alla donc commencer son pèlerinage ; il visita le Danemark et la Norvège , l'Angleterre et riilaïule. Srwi courage déjeune homme s'était affermi , son taleut de scalde s*était développé ; il sillonna la mer sans crainte | et s'arrêta avec joie dans les salles de festin où ses vers le faisaient rechercher. Les jarl et les rois aimaient à le voir séjourner à leur cour. Les uns lui donnaient des bracelets en or, d'autres de riches insiruuieuls. Quand il reçoit tous ces présents , il songe à Helga et se réjouit de lui eu fiiîre un jour hommage. Quelquefois plusieurs scaldes

EN ISLANDE Et AU GROÊNLAND. 227

se rassemblent chez le même jarl , et , oonnne Jadis S0U8 les chéoes de Mantouey ou comme, au moyeu âge y dans les murs gothiques de ia Warlbourg^ ils s^essayent Vun après l'autre à chanter, et Guonlaugi se distingue entre eux tous.

Un jour il arrive à Upsal, et trouve chez le jarl ua de ses compatriotes, voyageur et poêle comme lui. Cet homme s appelle Kafu. Il s'est acquis une certaine réputation comme scalde y mais c'est un scalde de la méchante espèce, car il 8*irrite du' succès des autres , et il a ràroe étroite et vindicative. Tous deux chantent devant le [)i ince chez lequel ils sont réunis, et tous deux blâment réciproquement leurs vers. Guonlaugi accepte sans murmurer la critique de son rival ; mais celui^ lui dit en le quittant : « Tu m'as offensé en (ace du jai l, je m*en vengerai. » Et il part pour l'Islande. Gunnlaugi retourne en Angleterre.

Rafn devient aaioureux de Helga , et la demande en mariage; mais le vieux Thorstein a la parole fidèle, le cœur loyal , et il répond : « J*ai promis ma fille à Gunnlaugi, je dois attendre encore six mois, s'il ne revient pas à cette époque , nous verrons. » Six mois se passent , tt puis un an, ( iuimlaugi est retenu enAngle» terre par des préparatifs de guerre avec le Danemark ; il ne peut, sans manquer à Thonneur, quitter dans de telles circonstances le roi qui Ta comblé de bienfaits. Pendant ce temps, Rafn, dominé tout à la fois et par l'amour que lui inspire la jeune fille, et par la haine qu il ^arde à son rival, renouvelle sa demande, et le mariage est décidé. A celte nouvelle, la pauvre Helga

%iS VOYAGE

pleure l>eaucoup, mais son père 1 ordonnait, el elle n'espérait plus guère revoir jamais son bien-aimë.

Gunnlaugi arrive le jour même où la décision venait d*étre prise, où Thorstein avait engagé sa parole, et il va à ta noce bien triste et fort découragé. Pendant que la ii^rande coupe d'hvdrnmel circule auluia de la table, llelga et lui se regardent et pensent à leurs entretiens d'autrefois, à leurs beaux rêves trompés, lis étaient trop loin Tun de l'autre , pour pouvoir se parler , mais après le dîner, il s'approdia d*elle et lui donna le vêlement doré cju'il avait reçu d un roi ; puis il s eu retourna douloureusement par le clieniiii qn 'û parcourait quatre années auparavant avec tant de joie et d'amour.

Quand Tété vint , il se rendit à TAlthing ; il avait Tàme désespérée , et 8*avançant au milieu de la foule,

il s'écria : « Kalh est-il ici? — Me voilà, dit Waïi), (|ue veux-tu ? — Tu m'as enlevé la femme que j aimais et je veux me venger. Je t'appelle en duel d'ici à trois jours. )» Rafn accepte.

Au jour indiqué , les deux adversaires arrivent sur le champ de bataille et s'attaquent avec colère. Rafn blesse légèrement Gunnlaugi ; celui-ci vnudi ait cuntmuer , mais leurs amis les séparent , et le lendemain on publia la loi qui interdisait formellement toute espèce de duel judiciaire en Islande^

* Le duel judiciaire s'appelait Holmganga. Ce inot vient de l'iia* bitude qu'on avait andennement d'aller se battre dans une petite ilf> ( HoUni), La loi qoi proscrivit ces dads lut promolgoée en iOll.

ËD retournant chez lui , Gunnlaugi aperçoit, au détour d'une rivière, Helga, qui le regarde et yient à lui. Us s'assoient dans un champ de gazon et causent longtemps ensemble du passi , et puis de Taveuir ; du passé plein de charmantes images y et de l'avenir bien long et bien sombre. Quand ils se quittent , Helga s'arrête encore pour le voir , et le salue de loin ; ce fut pour lui la dernière heure d*amour et le dernier rayon de joie. Quelques jours après , Rafn vint le trouver et lui dit : a On a suspendu notre duel en Islande , je viens te proposer de le continuer en ISorvëge; là du moins nous serons libres, et personne n'essayera de nous réconcilier. »

Gunnlaugi accueille avec bonheur cette proposition, et 5 le printemps venu , ils s'embarquent, arrivent en Norvège , et se rendent avec deux témoins dans une plaine écartée. Les témoins se battent , et tombent les premiers, les deux scaldes restent seuls. Ils s'élancent l*un contre l'autre avec Impétuosité , brisent leurs glaives , fracassent leurs boucliers , et Gunnlaugi coupe la jambe tle son adversaire. Mais Rafn s'appuie contre un arbre et ne tombe pas. k Te voilà vaincu, dit l'amant de Helga , tu ne peu.x plus combattre , je te fais, grâce de la vie. — Ah 1 s'écrie Rafn , je combattrais bien encore si je pouvais apaiser la soif qui me tour* mente, n

A ces luuLs , (uuinlau^i cijurt l\ la source voisine, puise de 1 eau dans son casque, et la lui rap[)orte en toute hâte , mais au moment où son perfide adversaire saisit d'une main le casque , de Tautre il donne à Gunn-

230 VOYAGK

laugi un grand coup d*épée. La lutte se renouvelle plus ardente > plus passionné que jamais. Enfin Rafn eipîre sous le glaive , mais Gunnlaugi était couvert de

blessures et inounil trois jours après.

Quand on apprit cet évriienieiit eu Islande , Helga prit le deuil , et ne parla pas de Rafn , mais souvent de Gunnlaugi ; puis elle céda encore aux instances de son père et se maria de nouveau. Biais dans ses moments de solitude , sa grande joie était de prendre le vêtement que son amant lui avait donné , et de rêver en le regardant.

Il arriva dans ce temps une épidémie en Islande , et la jeune femme en fut atteinte. Quand elle sentît sa fin venir, elle appela son mari et le pria de lui apporter le vêtement de (Juunlaugi; elle le posa sur elle, le pressa sur son cœur , ferma les yeux et s'endormit.

La saga de Gunnlaugi, comme celle de Niai, ûûsait partie des livres légués par Magnussen à TUniversîté lie Copenhague. CNi en a publié, en 1 775, une très-belle

îdiiiou iu'V, a\ ec un glossaire^ des notes et deux dissertations fort intéressantes.

S in-

SAGA DR FATTHIOF.

Cette saga date de la fin du xni' ou du commencement du XIV* siècle. Elle a été vraisemblablement com-

EN ISLANDE ET AU GROENLAND. ft3i

posée d'après les chants de scaldes qui y suut en partie iutercaiés ; elle ne présente ni la valeur historique de celle de Niai y ni la variété de faits qui se trouve dans celle d*£gil| elle est courte, mais énergique y et comme tableau de moeurs elle mérite d*étre consultée. Le héros de cette saga, Frithiof, est un type des guerriers Scandinaves. Un l'appelle Frithiof le Hardi (Frithiofen Fraskn)» Et il est noble et généreux , loyal et galant; son histoire a été très^populaire dans le Nord. Les paysans de la Suède » de la Norvège, de Tlslande, Tont souvent répétée, et les poètes Font chantée.

Il y avait aulrctbis en NcrvL-î;c, dit la saga, un roi nommé Béli; il avait deux tiis : Helgi et Halfdan, et une Me, qu'on appelait Ingehoi^ la belle (Ingiùiorga hùui fagra). Non loin de la demeure du roi vivait un homme fort riche et puissant; c'était Thorsieiny le père de Frithiof.

Ingeborg et Frithiof avaient été élevés ensemble. Tout jeunes encore, ils avaient appris à s'aimer, et ils avaient juré de s'aimer toujours; leurs pères observaient avec joie cette sympathie mutuelle. Quand Béli mourut, il recommanda a ses fib de rester fidèlement attachés à la famille de Thorstein ; quand Thorstein mourut , il pria Frithiof d'être a jamais dévoué aux enfants de son roi.

Frithiof grandissait , et chaque année on voyait se développer en lui une nouvelle force et une nouvelle vie ; il était de tous les jeunes hommes de la Norvège le plus adroit et le plus fort, le plus beau et le plus fier, et quand il eut hérité des grands biens de iiior'

93t VOYAGE

stem, il se trouva plus nclje que les jarl^ il marchait de pair avec les pnnces. De toutes parts on euteadait fiiîre son éloge, et ces louanges cootiDuelles eKchèrent Tenvie et la haine des fils de Bélî; eux aussi avaient hérité des biens de leur père , et ils étaient devenus rois ; mais ils avaient Tespril injurie , la mam iaible , l'âme étroite.

Frithiof vient leur demander la main d'ingeborgi et ils la lui refusent durement. Le fils de Thorstein, qui connaissait sa foroei leur dit : « Vous me dédaignez maintenant, vous viendrez un jour implorer mon appui et vous ne l'obtiendrez pas. n Dès ce jour il quitte la demeure royale et n'y reparait plus.

Un autre roi de Norvège, Hring, apprend que Frithiof s*est séparé de Helgi et de Haifdan, et comme c'était le seul honmie qu'il craignit, bien sûr désormaisde n'avoir plus à lutter contre lui , il déclare la guerre aux deux jeunes rois. Les fils dv lirli envoient alors prier Frithiof de les secourir ; mais le héros répond à leur message par des paroles de mépris. Forcés de se mettre en campagne, Helgi et Halfdan enferment Ingeborg dans une forteresse, ils lui donnent huit femmes pour la garder, el défendtiil a I ritliiof de venir la voir.

A peine sont-ils partis (jue Frithiof revêt ses plus beaux habits, entre dans la forteresse, et demande à voir sa bîen-aimée. « Gomment, lui dit la timide Ingeborg, comment as-tu osé braver la défense de mes frères?^ Que m'importe la défense de tes frères 1 répond Frithiof. Mieux vaut les irriter à tout Jamais que de passer un jour sans te voir, n £t les deux amants s'as-

EN ISLANDE ET AU GROtNLAND. 233

soient Tuo auprès de l'autre, et ils renouvellent leurs serments d*amour| et ils échangent leur anneau d*or. L*auteur de la saga n*entre pas dans de longs détails sur

ces entretiens mystérieux ; il ne dit qu*un mot, mais ce mot est expressif : w Frilhiof accourait au château et il se réjouissait près dlngeborg. » (Ok skemti sèr vid JngiiHcegur.)

Pendant ce temps, Helgi et Halfdan marchent à la . rencontre de Hring. Mais Faspect de l'armée ennemie

leur fait peur. 1^ roi Hring demande à épouser Ingeborg, et pour en avoir plus lût fini, ils y coubentent. Le mariage est décidé, et la pauvre Ingeborg est contrainte d'oublier ses amours pour obéir à la volonté de ses frères. Ce n'est pas d'aujourd'hui, comme on le voit, que les filles de rois se marient par convenance puliiiqiu . Les princesses norvégiennes du temps de Fritliiol étaient comme les renies du xix.* siècle.

Cependant Helgi et Halfdan apprennent que Fri* tbiof a pénétré dans la demeure qui lui était inter<> dite. Pour le punir, ils lui ordonnent, en leur qualité de rois, de quitter le pays et d'aller aui Iles Orcades chercher le trihui qui leur est dû.

Frithioi obéit. Il rassemble dix-huit hommes courageux et dévoués, et s*embarque sur fEllide, le meilleur navire qu'on ait jamais vu en Norvège. Mais à peine le bâtiment est-il en pleine mer, qu'une tempête violente éclate. Le vent gronde, les vagues mu* gissent. Pas un bras n'est assez adroit, pas une rame n'est assez forte pour soutenir le navire qui bondit sur les Aots et menace à tout instant de s'engloutir.

Au milieu de 1 orage , Frithiof se souvient de son amour et chante son Ingehorg. 11 n'attribue cette tempête ni au hasard, ni à la colère des dieux, mais à la méchanceté de deux sorcières envoyées par son ennemi. « Je vois, dit-il, je vois au milieu des flots deux sorcières envoyées par Helgi. w

Se ek ii œlikonur Twœr à Baru Thar hefir Helgi Hingat smàn*

Cette idée ne fait que lui donner une nouvelle ardeur. U ranime le courage de ses compagnons, il rame avec force, et après avoir été ballotté par la mer et jeté sur ime côte lointaine, il arrive aux lies

Orcades. Le jarl Angantyr l'accueille avec amitié : « Je ne te donnerai rien, lui dit-il, pour tes deux rois que je méprise, mais je te donnerai à toi tout ce que tu voudras* » Frithiof reste quelque temps auprès de lui et se remet en route.

En arrivant dans son pays, il apprend que Helgi et Halfdan ont, pendant sou absi iire, incendié sa maison, pillé son domaine. Tous detix célébraient alurs la féte de Balder. U s'avance dans le temple, jette la bourse qu*U a rapportée à la téte de Helgi et lui casse les dents ; puis il incendie le temple et s'en va. Les deux rois veulent le poursuivre, mais Frithiof a brisé leurs vaisseaux, et il n'eu reste pas un seul dout oii puisse se servir.

Le hardi guerrier s éloigne. Uft*embarque de nouveau sur PEliide; il 8*ëlance sur les vagues et s'en va comme lèvent lepousse, de rivage en rivage. Ses deux ennemis

ledéclart lU proscrit. Maistjue lui importe ? lia conquis un autre doiuaine; il est devenu roi de la mer. Cependant il n'exerce pas d'indignes pirateries comme les autres vikingr. lls*attaque avec joie aux riches et aux forts, mais il prend pitië du pauvre pécheur et respecte la barque du marchand.

Trois années se passent ainsi , et son nom devient célèbre, et de tout côté on raconte ses aventures, un célèbre sa valeur et sa noblesse d'âme* Pour lui, il se souvient sans cesse de son Ingeborg; illa regrette, et après avoir en vain cherché à se distraire par une vie aventureuse, il prend la résolution d aller la \ nii .

11 se revêt d'un déguisement et se présente sous un faux nom dans la demeure du roi Hring; mais le roi le reconnaît aussitôt et le fait asseoir à sa table. 11 n'ignore pas que Frithiof a été Tamant d'ingeboi^ ; il devine le motif qui Famène ; mais il sait aussi quelle est sa luyaiité, et il a confiance en lui. Bientôt le jeune guerrier jusiitie cette conliance. Le roi et Ingeborg traversaient un lleuve couvert, en apparence, d'une épaisse couche de glace. La glace se rompt sous eux. ib tombent dans Tablme, et c'est Frithiof qui les sauve au péril de sa vie. « Merci, » lui dit le roi qui ne veut pas montrer qu'd le reconnaît, » vous avez agi avec héroïsme, et Frithiof n'eût pas mieux tait. »

Un autre jour, Hring va à la chasse; il s'égare dans la forêt, s*éloigne de ses compagnons, et Frithiof est

«36 VOTAGE

fieul auprès de lui. u Je suis las, dit-il, j ai l>esoin de me reposer; » et il tombe au pied d'uD arbre^ épuisé de fatigue, et s^endort d*uD profond sommeil, Fritbiof, le voyant seul, loin de tout secours , sans

dt'lense, coriiprentl aussitôt les tentations auxijueiks il va être en proie. Cet homme qui repose ainsi devant lui, c'est un rival heureux, c'est Tépoux d'Ingeborg, c'est celui qui Tempéche de s*unir à celle qu*il aime et dont il est aimé. Une pensée sinistre traverse son esprit, mais de peur d*y succomber, il lire son épée et la jette loin de lui.

Le roi en s'éveillant aperçoit d un coup d'œil tout ce qui s est passé. « J'étais sûr , dit-il , que je pouvais me fier à toi. Je f ai reconnu dès le premier jour , et je t^ai fait asseoir à côté de moi comme un frère d'armes. Reste ici. Je suis vieux , nies enfants sont jeunes; (juand je serai mort, lu prendras soin d eux el tu gouverneras mon royaume* m

Frithiof reste« Quelque temps après , le vieux roi meurt. Fritbiof épouse Ingeborg et règne avec elle. Ses anciens ennemis viennent encore Tattaquer, mais il en lue un, s'empare de sea £lats, el oblige Taulre à lui payer tribut.

EN rSLAIlDE ET AU GROENLAND. 237

vwwvwwwwvViVWvwww www v%/wvww vvvvwwwvvvvvvwwvvvvvvvvvvvwvvwwv

GUAPiTAË y.

Page 1