‹ Littérature islandaiseChapitre 20 sur 22 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

JUR18PRUDBBICB £T SCIEirCBft DIVER8I8.

Les Norvégiens qui, au ix* siècle et au x* siècle, ëniigrèrenl tii Islande, n'élaicui point aussi grossiers qne réiat presque barbare de la plus belle partie de \ Europe à cette époque pourrait le faire supposer. Il existait alors dans les divers districts de la Norvège uoe certaine organisation provinciale et communale asses régulière. Halfdan le Noir, prie tic llaraid au\ Ct'au\ Cheveux, avait composé a 1 aide deXhorleifr, surnommé le Sage^ un code national.

Les chefs de Témigration fuyant le despotisme de Harald appartenaient aux premières familles du pays. En s^emharquant pour Flslande, ils emmenaient avec eux leurs serviteiii*s, leurs esclaves, leurs rlifiits et s'en allaient former sur 1 iie déserte une république aristocratique. Là, comme en Norvège, ils furent les juges de leurs subordonnés, et tant que dura le paganisme, chacun d*eux joignait à ses fonctions de jugecellesde prêtre et (le sacrificateur. L'autorité religieuse corroborait encore l'autorité administrative. Les séauces judiciai-

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rcs étaient établies près du {('nij)le des dieux, et Ton gardait surTautel d'Udii) l aimeau dW sur lequel juges et témoias devaient prêter serment.

Ces deux fonctions étaient tellement liées l*une à rautre, (|ue ceux des éroigrants qui n^avaient point exercé le sacerdoce dans leurs domaines de Norvège, n'osèrent s'arroger les altrihutions de juges en Islande. Pour les familles qui les possédaient, elles étaient un droit héréditaire qui se transmettait même aux femmes et aux mineurs, mais qui pouvait aussi être légué à d'autres et se vendre.

Si celte action judiciaire snllisail, ou à jxni près, dans les rapports du chef de district avec ses tenanciers, on comprend qu'elle pouvait être aussi la cause des conflits les plus (l^cheux, lorsqu'il s'élevait une contestation entre des chefs de clans, entre ces grands prêtres et ces grands juges qui ne reconnaissaient poinl (le loi comnujne, poiîit d'autre droit que leur droit individuel et leur privilège héréditaire. Chacun d'eux alors se laisait un pieux devoir de défendre ses prérogatives, et la force des armes était suhstituée aux débats de la légalité

Dans ce deplm al)lr < de choses, un Islandais éclairé, Ijlfliot, résolut de cliercher a prévenir ces dangereuses rivalités en astreignant tous les chefs de famille à une même juridiction. Pour accomplir son oeuvre, il s*en alla en Norvège consulter Thorleif le Sage. 11 |)assa près de lui trois années, et à son retour

* Histoire il'hlanttr, p. 64.

EN ISLANDE ET AU GflOËNLAND.

en Islande (1^28) il travailla de concert avec un de ses amis, Griai (ieitskot , a |)n»])a£îer son idée. L aunée suivante, le peii[)Ie fut appelé à se réunir au lieu choisi par Grim. lÀ fut la première séance de TAlthing. lit fut élu le juge suprême de Tile, le promoteur de la loi| le Logômadr, et d*une voix unanime Ulfliotfut appelé à exercer ces liantes fondions. C'était une juste récompense du service (ju'il venait de rendre à son pays.

La loi à laquelle Lifliot avait donné son nom ne subit , après la mort de cet homme intelligent , que quelques modifications, et subsista dans son essence jusqu'à radoption du christianisme (en Tan iOOO), qui ïlevait nécessairenienl apporter de grands changements a 1 ancienne législation.

Ën Tannée i 004, le Logmadr Skapte proposa et fit adopter la création d*un nouveau tribunal supérieur destiné à juger toutes les causes qui, par un défaut de forme ou pai ijuelcpie autre raison, n auiaienl pu être détinitivenicnt réglées aux séances annuelles de TÂlthing. « L'organisation de ce tribunal, dit M. J. F. W. Schlegel, prouve à quel point de sagacité et d'intelligence les Islandais en étaient venus, à cette époque lointaine, en matière de législation *. n

En 1117, le nombre des lois que Ton lisait régulièrement chaque année à TAlthing s était tellement accru, que le Logmadr Bei^hor Bafnsen proposa de les réunir toutes en un même code qu'une commission

' 0ns des garnie isfandske tm tig msbog Katdet Crtutgas, Nordisk TidsArift, t, l. Copenhague, 1892.

VOYAGë

serait chargée d'écrire, et qu'on lirait en trois reprises difféi entes aux séances de rAlthing, de telle sorle que la Iceture complète en fût aelievée en trois ans. ('ette proposition ayant été adoptée, la commission rédigea le recueil de lois coddu sous le nom de Gràgas, qui resta en pleine vigueur tant que Tislande conserva son organisation républicaine*.

A ce code national succédèrent les codes norvégiens dont nous avons donné l'indication dans 17//,^toire d'Islande*»

Ces différents codes ont occupé, à diverses époques, plusieurs commentateurs islandais et danois. L*évcque Johnson en a donné une juste appréciation dans son Histoire ecrlésiastiqne.

En même leiups que les anciens Islandais rédi> geaient leurs lois et composaient leurs chants héroïques et cosmogoniques, Us cultivaient aussi, dans une certaine mesure, les sciences. Leur vie guerrière, [Jeine de périls, les obli*;eail à étudier la médecine et la chirurgie \ Leurs expéditions aventureuses, leurs voyages lointains leur donnaient de nombreuses notions géographiques. On en trouve à chaque instant la trace dans leurs sagas. Enfin, ik n*étaient pas étrangers aux sciences physiques et aox traités de didactique.

Il existe dans la vieille lilU ralure islandaise deux ouvrages qui ne peuvent être classés ni dans Thistoire,

' liC recueil acte imprime avec une traduction latine en 1830 à Copenhague.

■ Page 295.

* Histoire d'Islande, p. i54.

EN ISLANDK ET AU GROENLAND. fS7

ni dans la poésie, et qui méritent d'être notés à part. Le premier est le calendrier ecclésiastique , connu sous le nom de Iif//iùeglaf le secood est le Kongs skugsio ( Miroir du roi ).

Le Hymbegla fut écrit entre le xn* et le xni* siècle. C'est un livre composé de paragraphes détachés sur les fêles, sur la division du temps , sur le cours du soleil, sur Tâge du monde ^ tout cela jeté péle-méle comme des notes d'énidit y comme les fkagments de lecture qu^amassait Jean-Paul. A côté d*un chapitre sur les évéques de rislande , voici venir Thistoire des empereurs rouiaiiis, et puis celle des rois d'Israël , et celle d Hector et Sémiramis. L'auteur a fait un étonnant mélange de connaissances réelles et d'idées fabuleuses. Par exemple, il croit sans hésiter à Texistence des cyclopes, des dragons, des basilics et des sirènes , comme il croit à celle d'isleifr , premier prélat (le Skalliolt. Il raconte avec la plus charmante crédulité ([u il y a bien sûr, des pays où les hommes n*ont pas de tête et portent le nez et les yeux dans la poitrine. D^autres ont une téte de chien et aboient quand ils veulent parler. D*autres viennent au monde sans bouche, et ne vivent (|uc du pailuai des i leurs cL de l'arôme des plantes'. Il y a quatre grands lleuvesqui découlent du paradis ; le Gange , le PSil, le Tigre et r£upbrate ^ et les voyageurs ont vu en Grèce un fleuve qui teint en blanc les moutons qui viennent s*y abreii-

• Les mêmes idées se lelroiivent dans Pline, dan^ saint Augustin, i'i ellt-s liaient rc|>anduc;> dan;» toute l'Europe au moyen âge.

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ver, et un autre qui les leint en noir. On a découverl aussi en Phrygie , uii lac où les pierres croissent comme des arbres, et beaucoup d'autres choses mer* veilleuses qu*on ne croirait pas, dit le naïf conteur, si elles notaient attestées par les philosophes.

Tout ce livre est ainsi fait de morceaux disjoints ; c'est en certaines parties un récit fort monotone , et

M. Leroitt de lincy a dlé dans aon livre de» légendes quelques fragoiettis du Miroir du monde. Ce poème curieux rnnferoie une longue description des merveilles de l'Inde. On y trouve le pesssge suivant :

M Autn^s geiu i a tous velus

Qui les poÏMoiu auwguent cru*

Et >i boivent la ner «alée

St f^a derien cele contrée

Bwfle* et home* la moitié

Et rcijx <jnt vni dois en lur pîét.

Mont par i a oribies liiestes

Qui ont cors d'ornes et de chiens t«stcs ,

Qui a loz ongles tout «rieattnt

Et de pieBOX de bicttee se vcttcnt.

Antre i resont ki n*ont c*tin «d

Fnms If front clair et vcrrad i»i r'a uns autres qui les vis Et la bouce ont eu mi le pis

Si r*a ven le Auere de Gange Une gent cottoiae et cstnnge Et ont droite faitute d*oaia

Qui de l'odor d'aucune pume ^ ivent SAW*, plus et si vont loing l^a pufue lor a tel besoing Que se nde pncv lenloienl Sanslapnmetantoct moarroioit »

EFC ISLANDE ET AU GROÊNLAND. «89 dans (1 auUes une ninsaïqfie curieuse de préjuj^rs populaires , de croyances superstitieuses. Sous ce rapport, il mérite d'être lu par tous ceux qui veulent se faire une idée complète des connaissances cosmogra* pbiques du moyeu âge \

Le l/Z/o/r (/m /w* resseinl)]e beaucoup pat sa (briiiG au Castoiement (tu/i père à son Jlls^ et à tous les livres du même genre. 11 renferme deux grandes disserta* tions sur le commerce et sur la cour. 11 devait y en avoir deux autres sur les prêtres et les laboureurs. L'auteur aurait ainsi embrassé les quatre classes de la socit'lé. On ignore s*iî a accompli son œuvre. Dans tous les cas, les deux premières parties seulement nous ont été conservées. Ce livre fut écrit par le mi» nbtre d*un roi de Norvège pour l'instruction d*uo prinoe , et je ne sache pas d*ouvrage qui puisse donner une idée plus étendue et plus nette de l'état du Nord au inoven âge. Ce niinistn est un homme fin et habile, homme du monde, honime de cour, façonoé à tous les usages de son époque^ fort instruit en beaucoup de choses, et, du reste y crédule comme les hommes de son temps. Si vous voyiez comme il apjirenci a son c lève le moyen d'être marchand, comme il lui recommande d'agir avec prudence, de ne pas se lier trop vite avec ceux qui viennent à lui , de ne pas placer dans la même entreprise tout ce qu'il possède, de peur de perdre tout à la fou; comme il lut indi-

^Rymbegla, <\\o rudinientum coroputi ecclesiastici. Go|ienliagiie, 1780, 1 vol.

mi VOYAGK

que bien ie secret de vendre à pmpDs, et la nécessité de ménager ses ressources. Ou croirait entendre uii vieux marchand de province confiant , d'une main tremblante, la gestion de ses affaires à son fib, en lui déroulant patiemment toutes les ruses de son métier.

Quand il passe de la iiKtison de commerce à la cour, il se fait encore plus timide et plus cauteleux. Le vieux ministre a vécu au milieu des grands, dans la demeure des princes , il sait avec quelle réserve il faut approcher ceux qui tiennent en main le pouvoir. Il parle de ce terrain glissant des cMteaux comme eut pu le faire un courtisan de Louis \IV, mais pas un courtisan n'aurait représenté rautorité royale sous un aspect aussi imposant. Que de précautions il faut prendre pour pénétrer dans la demeure du roi, et comme il faut être adroit, patient et mattre de soi-même dès qu on aspire à vivre aupiès de lui! Le roi n'est pas toujours de bonne humeur, il faut consulter son regard et l'expression de sou visage avant que de lui adresser une demande. S'il est assis à table» on aura soin de se tenir humblement à quelque distance de lui; s*il parle , on se gardera bien de détourner la téte , de se montrer distrait ou inaltenlif ; s'il fait un i;este, il faut pouvoir, le premier, interpréter ce geste et agir; s'il donne un ordre et qu'on ne le comprenne pas, on ne sera pas si hardi que de Tobliger à répéter ce qu*il vient de dire une seconde fois, on répondra qu*il a été enlendii et (ju il va être obéi; s il appelle uu courtisan, le courtisan se jettera a genoux devant lui, et ne se relèvera que quand le roi le lui aura commande.

KN ISLA^DE ET Al' GROKNLAM). i6l

Apres cela viennent d*aulres conseils sur la manière de se vêtir, sur les armes qu*on doit porter et sur l*équîtation. Car ce précepteur du prince est un homme

universel , et il a|>|)» t iiait à son élève tout ce qu'on savait vraiseniblablemeut en Norvège au xif siècle. Quand il lui a ainsi enseigné le respect qu'on doit aux rois, il lui enseigne, par des exemples tirës de la Bible, par Fhistoire de David, de Joseph, de Mardochée, la conduite que les rois doivent avoir. Puis, en lui parlant (les pays rpi^il peut parcourir^ il lui dit ce qu'il sait sur chaque pays , et alors nous retombons dans toutes les traditions étranges du Rymbegla et des au* très géographies du moyen âge. Il sait qu*il y a des phoques au Groenland, maisc*est pour lui un animal merveilleux qui a la fête, les yeux, les épaules comme un homme, et personne n'a vu le reste de sou corps'. 11 dépeint assez exactement Taurore boréale, mais il est dans un grand embarras pour expliquer d*oii elle provient. Cependant , dit-il , comme le Groenland se trouve à Textrémîté du globe, il est probable que celte lumière vient du cercle de feu qui entoure la terre, ou des étiucelles qui jaillissent des rayons du soleil quand il se couclie , ou peut-être du reflet des glaces qui couvrent toute cette partie du monde.

L'Irlande est surtout pour lui un vrai pays de prodiges. 11 y a là un lac qui change la moUie d'une

' Celte descriplion du phoque a été reproduite dans on ouvrage français : Reiatùm du GroëtUand, Paris, 1667. LWetir cite le Miroir du roi comme ane autorité.

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branche d'arbre en fer, Taulre en pierre. Il y a des sources qui teignent les cheveux, 11 y a une Ile où Taîr a une telle force vitale que personne ne peut y tomber

inaLule. Quand un lionime a atltjint 1 âge ([u il présume que Dieu lui destinait, on Temmeue dans un autre pays, pour qu*il puisse mourir, car jamais dans cette lie il ne pourrait mourir de maladie. Dans une autre lie, quand les habitants meurent, on ne les enterre pas. On les porte près de Féglise, et ils se promeueiil la IraïKjuilleiiienl et causent avec les passants.

L'Islande est aussi une terre assez curieuse. On y trouve des baleines dont les naturalistes de nos jours ne soupçonnent guère Texistencc, et il y avait autrefois une source qui devait singulièrement plaire aux Islan* dais. Cette source avait le goût de la bière. Mais si par un esprit de convoitise trop grand, le buveur voulait aller bâtir sa cabane dans ce lieu privilégié, Teau mer» veilleuse fuyait d*nn autre c6tè ; et s'il voulait y remplir ses flacons pour les emporter, elle redevenait à Tînstant comme l'eau ordinaire. Il fallait en user sobrement, et akus il n'y avait pas dans la denirut e du jarl, dans Je palais du roi, de boisson comparable à celle-là.

Le Miroir du roi fut écrit vers le milieu du xii" siècle, Il a été publié au siècle dernier avec une traduction latine et danoise et une dissertation de Tëvéque Johnson

* Kongs sktigsio utiogd a dan»kiift og latine*. Sorôe, 1768, 1 vol. in- 4.

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