‹ Litterature italienneChapitre 28 sur 56 · Voir ci-dessus, l'Introdiiction, p. 6 et suiv · texte numérisé non relu

Voir ci-dessus, l'Introdiiction, p. 6 et suiv

sance à ce qu'on peut appeler le sens de Thistoire : on découvrit tout à coup que, si l'homme est essentiellement le même en tous temps et en tous lieux, les formes extérieures de la civilisation, les mœurs, les pensées elles-mêmes se modifient profondément d'âge en âge; et l'on apprit ainsi à dégager de toutes les contingences ce qu'il y a de permanent et d'immuable dans l'âme humaine. Ce sens historique et critique, qui a renouvelé l'activité intellectuelle sous toutes ses formes, les hommes du Moyen Age n'en avaient eu aucune idée : pour eux le monde était immobile, et les guerriers grecs, les défenseurs de Troie, comme les héros de Rome, n'avaient dû différer en rien des chevaliers aux pesantes armures qu'ils voyaient combattre autour d'eux. Les sentiments n'avaient pas dû changer plus que les modes, moins encore peut-être; aussi avait-on pu lire force livres anciens sans en tirer grand profit, faute de savoir sortir de soi-même et de son temps.

D'ailleurs ce culte rajeuni pour l'antiquité mieux comprise ne s'adressait pas expressément aux idées que les anciens ont formulées; ce qui frappait peut-être davantage, c'était la beauté de leurs œuvres. Un peuple qui vit par les sens autant ou plus que par l'esprit doit nécessairement accorder à la forme une place prépondérante dans ses préoccupations littéraires ; il doit produire plus d'artistes que de philosophes, et c'est en effet ce que confirme l'Italie de la Renaissance. Dès le milieu du xiv* siècle, un livre comme le Décaméron ouvre la voie à ces œuvres, dont le Roland furieux reste le parfait modèle, où l'art se justifie sans avoir d'autre but que lui-même, ou du moins ne paraît pas avoir d'autre objet que d'embellir la vie.

Il va sans dire que cette révolution — car c'en est une.

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et il ne s'en est guère accompli de plus considéiable dans le domaine de l'esprit — ne s'est pas faite en une fois : d'abord on ne vit se manifester que des aspirations, et pendant longtemps se produisirent des résistances. Les aspirations sont fort reconnaissables chez Dante; les résistances ne manquent pas dans l'entourage de Pétrarque et de Boccace, dans leur conscience même et dans quelques-uns de leurs ouvrages; elles s'incarnent à la fin du XV* siècle, avec une force inattendue, dans les prédications du fougueux Savonarole. Tout compte fait cependant, ce qui domine dans l'œuvre de Dante, c'est l'inspiration mystique et didactique du Moyen Age ; chez Pétrarque, chez Boccace, chez les contemporains de Laurent le Magnifique, l'intérêt purement humain et le désir de plaire l'emportent sur toute autre préoccupation. Les divisions auxquelles on a recours pour marquer clairement les grandes étapes de l'art et du goût n'ont donc qu'une valeur relative; il importe plus que jamais de ne pas l'oublier en abordant l'étude de ces premiers ouvriers de la Renaissance, qui ne pouvaient pas, qui ne voulaient pas briser d'un seul coup tous les liens qui les unissaient au passé, ou pour mieux dire à un présent encore très vivace.

Le premier en date et le plus grand de ces précurseurs est Pétrarque, Fils d'un exilé fiorentin, Ser Petracco, qui avait dû quitter sa ville natale en même temps que Dante, il naquit à Arezzo le 20 juillet 1304. Francesco Petrarca — telle est la forme plus harmonieuse et plus docte qu'il lui plut de donner à son nom

LES GRANDS PRECUnSEURS DE LA UENAISSANCE 125

— suivit ses parents d'Arezzo a Pise, et de Pise en Provence. Avignon était devenu depuis peu la résidence des papes, et c'est là que l'eniant commença son éducation grammaticale. Son père, désireux de le voir embrasser la profession lucrative de jurisconsulte, l'envoya étudier d'abord à Montpellier, où il resta quatre ans, puis à Bologne, où il en passa trois; en 1325, il rentrait en Provence. Ses parents étaient morts ; libre alors de disposer de lui-môme, il se voua tout entier à la poésie, après s'être engagé dans la carrière ecclésiastique qui devait lui valoir d'importants bénéfices. D'ailleurs, s'abandonnant à sa nature ardente, il mena d'abord, avec son frère Gérard, une existence purement mondaine au milieu de la société élégante et peu sévère de la ville des papes. Nombreuses furent les relations qu'il y noua avec les hommes d'église et les savants de toutes nations, mais particulièrement français et italiens, qui se rencontraient à la cour pontificale : les uns, tels les Colonna, devinrent pour lui d'actifs protecteurs; les autres restèrent ses amis, ses correspondants, et contribuèrent à répandre au loin sa réputation et son influence.

Sur ces bords du Rhône qu'il maudit tant de fois, Pétrarque trouva encore l'inspiratrice à laquelle il doit sa renommée de poète. Nous tenons de lui qu'il rencontra le 6 avril 1327, en l'église Sainte-Claire d'Avignon, celle qu'il a immortalisée sous le nom de Laure, mais sur la famille, sur la condition de laquelle il a gardé un secret jaloux, demeuré impénétrable. En vain quelques biographes se sont-ils flattés de reconnaître en elle certaine Laure de Noves, qui ne donna pas moins de onze enfants à son légitime époux Hugues de Sade : les origines de cette surprenante identification sont plus que suspectes, et les preuves alléguées n'ont jamais pu être contrôlées.

Force est donc de nous en tenir à ce que le poète a bien voulu nous dire lui-même, bien peu de chose en vérité. Au début, sa passion fut très vive, et sa cour pressante, mais découragé par les froideurs de Laure, l'amour se calma peu à peu, s'idéalisa, sans cesser pourtant de dominer dans son cœur. De tous les amours de sa jeunesse — ses enfants, Francesca et Giovanni, témoignaient assez haut qu'il avait aimé d'autres femmes que Laure — Pétrarque n'a voulu conserver le souvenir que de celui-là.

Grand voyageur, il parcourut la France méridionale — en 1330 il s'avança jusqu'à Lombez, — puis, en 1333, il visita Paris, Gand, Liège, Aix-la-Chapelle, Cologne; en 1337, pour la première fois il se rendit à Rome, où il fit un second séjour en 1341, à l'occasion de son couronnement solennel au Capitole, en revenant de Naples ; et, dans les années qui suivirent, il parcourut encore l'Italie en tous sens, s'arrêtant de préférence à Parme. Après chaque voyage, il rentrait à Avignon, ou plutôt à Vaucluse; là, dans la solitude d'un site pittoresque et sauvage, il s'était fait, depuis 1337, une retraite propice à la rêverie et à l'étude, hors du bruit de la « moderne Babylone », assez près d'elle cependant pour ne renoncer à aucune des joies qu'il demandait encore au monde. En 1353, Laure étant morte, il quitta définitivement la Provence, et se fixa dans l'Italie du Nord d'où il ne s'éloigna plus qu'à deux reprises, pour se rendre comme ambassadeur à Prague (1354) et à Paris (1360) ; Milan le posséda huit ans; puis il habita Venise, Padoue, et enfin le villao-e d' Arqua, au milieu des gracieuses collines Euganéennes ; c'est dans le silence studieux de ce séjour champêtre que la mort vint le surprendre le 19 juillet 1374. Il laissait le souvenir d'un grand savant, d'un grand

poète, d'un ami sûr et loyal, en un mot d'une des personnalités les plus hautes et les plus charmantes dont l'histoire des lettres ait conservé la mémoire.

Plus que les événements de sa vie, c'est la physionomie de l'homme qui nous attache, en Pétrarque. Chacun de ses traits s'oppose de la façon la plus nette à ceux de Dante : en regard de cette âme fière et inflexible, inébranlable dans ses affections comme dans ses haines, qui s'est dépeinte sous l'image d'un roc solidement assis sur sa base : Ben tetragono ai colpi di çentura, Pétrarque est essentiellement ondoyant et divers, impressionnable, souvent inconséquent avec lui-même, partagé entre plusieurs affections contraires : attaché aux joies de la terre par tous les liens d'une nature avide de plaisir, de gloire et d'honneurs, il est tourmenté par le remords, par le désir de s'arracher à tant de séductions trompeuses ; son amour ne lui donne aucune des consolations qu'il en attend, et il se décrit lui-même avec toutes ses contradictions dans un sonnet fameux :

Pace non trovo e non ho da far guerra; E temo e spero ; ed ardo e son un g-hiaccio ; E volo sopra '1 cielo e giaccio in terra ; E nulla stringo e tutto '1 mondo abbraccio '.

Ces perpétuelles alternatives d'enthousiasme et d'abattement, indices certains d'une nature passionnée et d'une volonté faible, mettent dans l'âme de Pétrarque un sentiment profond de mécontentement et de mélancolie, alors tout nouveau dans la littérature. Dévoré par la soif de s'instruire non moins que par le besoin de se

1. « Je ne trouve pas la paix, et je n'ai aucune occasion de guerre; je crains et j'espère, je brûle et je suis de glace; je m'élance dans le ciel, et je reste attaché au sol; je veux saisir le monde entier dans mon étreinte, et je n'embrasse rien. »

distraire, il voyage, non par devoir ou par métier, mais pour le simple plaisir de voir, comme le jour où il entreprit de faire l'ascension du mont Ventoux; il est le premier touriste, le premier alpiniste des temps modernes. Partout il regarde curieusement et observe; mais partout il se retrouve lui-même, avec ses passions et ses faiblesses.

Ce n'est guère que dans la seconde partie de sa vie, après la mort de Laure (1348), quand l'âge eut refroidi ses ardeurs juvéniles, qu'il réalisa ce bel équilibre, cette tranquillité, cette piété 'sereine qui ont fait l'admiration de ses familiers. Ame sincèrement religieuse, Pétrarque était cependant fort éloigné de l'ascétisme des générations précédentes, et l'idéal de vie cbrétienne dont il donna l'exemple fut encore une œuvre d'art, dans laquelle il associa des éléments réputés jusqu'alors inconciliables : ses pieuses méditations ne faisaient aucun tort à sa passion pour l'antiquité, à son culte pour les auteurs profanes, non plus qu'au soin qu'il prenait de ses écrits et de la gloire qu'il en attendait. Sa retraite d'Arqua, comme jadis celle de Vaucluse, rappelait bien plus les Sapientum templa serena que les déserts de la Thébaïde.

De toutes les incertitudes qui caractérisent la pensée de Pétrarque, les moins curieuses ne sont pas celles qui se rapportent à ses sentiments politiques. Exilé volontaire, à l'inverse de Dante — car il ne tenait qu'à lui de rentrer dans sa patrie, et les Florentins essayèrent de l'y attirer, — il ne passa qu'une fois par Florence, en 1350, pour n'y plus revenir. Ses voyages, ses longs séjours en Provence peuvent le faire regarder comme un « citoven du monde », s'élevant de la notion de patrie à celle d'humanité. Il fut pourtant profondément italien,

et s'il dédaigna les agitations mesquines de la poliiique municipale, il eut l'ambition de travailler au relèvement de l'Italie. Par malheur, au service de cette noble cause il apportait les conceptions idéales et sentimentales d'un poète, plutôt que le coup d'oeil pénétrant et sûr de l'homme rompu aux affaires. Ses principes n.êmes étaient bien flottants : d'une part le souvenir de la grandeur de Rome, à l'époque républicaine, le hantait à tel point qu'il put croire au succès de la folle entreprise de Cola di Rienzo (1347) : il se flatta de voir effectivement rétablie l'institution du tribunat, et cette illusion prouve assez qu'il jugeait mal la situation réelle de Rome, comme la valeur du tribun. D'autre part, il continuait à demander, comme Dante, le salut de l'Italie au relèvement de Rome, par le retour des papes et l'intervention de l'empereur. Mais Pétrarque ne sait guère qu'adresser à l'un et à l'autre de chaleureuses exhortations au service desquelles il déploie toutes les séductions de son éloquence; puis lorsque Charles IV, venu en Italie en 1354, eut troaipé son attente, l'exhortation se changea en invective. Entre temps, il se laissait toucher par les honiicurs que lui prodiguaient certains princes, aussi peu respectueux de la morale que des libertés italiennes, comme les Visconti de Milan; devenu leur hôte, il s'attirait de son ami Boccace une sévère réprimande. Le spectacle des divisions qui désolaient l'Italie lui causait une profonde tristesse, et il essaya de s'interposer entre ces deux adversaires irréct)nciliables, Venise et Gênes; mais c'était encore une singulière illusion de croire que ces républiques de marchands, également décidées l'une et l'autre à anéantir leur rivale, pour s'assurer l'empire de la mer, se laisseraient fléchir par de beaux discours!

En somme, avec beaucoup de généiosité, Pétrarque

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n'a pas eu un sens exact des réalités de la politique, et l'influence, incontestable pourtant, qu'il a exercée à cet égard, doit être cherchée tout entière dans les beaux vers de sa canzone fameuse à l'Italie, dans l'expression touchante qu'il y donne à sa tendresse pour le sol natal *, dans son désir ardent de concorde et de paix, dans la confiance avec laquelle il annonce le réveil vengeur du sentiment national italien^. Les accents que lui ont dictés son amour et sa foi patriotiques ont passé pardessus son siècle ; recueillis par Machiavel, ils n'ont pas cessé de faire vibrer les cœurs des Italiens.

Aucun poète n'a été, de son vivant, entouré de plus d'honneurs que Pétrarque; aucun peut-être n'a pris plus jalousement, plus adroitement soin de sa propre gloire. Lorsque le l*' septembre 1340 lui parvint, simultanément de Paris et de Rome, une invitation à recevoir la couronne de laurier des poètes, on peut croire que les démarches de ses amis n'avaient pas été étrangères à cet hommage inusité; lui-même n'avait rien négligé pour porter au loin la réputation des ouvrages qu'il avait déjà composés, ou de ceux auxquels il travaillait encore. C'est de ses œuvres latines surtout qu'il s'agit ici, et en particulier de ce poème épique, VAfrica, où il célébrait son héros favori, Scipion, et avec lui la grandeur romaine ; puis ce sont les livres historiques, en prose. De viris illustribus etRerum memorandarum, demeurés inachevés, où Pétrarque, après avoir marché sur les traces de Virgile, s'inspirait de Tite-Live et de Valère Maxime. Dans ses lettres, adressées aux plus grands personnages de son temps, aux hommes célèbres de l'antiquité, et même à la pos-

1. Canzone Italia mia, particulièrement la st. 6' : Non è questo il terren ch'io toccai pria? etc.

2. Ibid. • Virtà contra furore Prenderà l'arme, e fia '/ combatter corto.

LES GRANDS PRECL'RSF.UHS DE LA REXAISSAXCE 131

térité, il suit plutôt l'exemple de Cicéron; au recueil monumental de sa correspondance il faut ajouter soixantesept épîtres en vers, dont Horace lui a fourni le modèle, et douze églogues virgiliennes. Certains traités de longue haleine ont un caractère tout personnel, comme le dialogue, en trois livres. De contempla mundi, intitulé aussi Secretum, parce que l'auteur, qui y retrace la grande crise morale de sa maturité (vers 1342-1343), ne le destinait pas — du moins l'affirme-t-il — à la publicité ; il faut encore citer quelques ouvrages purement ascétiques : De vita solitaria, De ocio religiosorum. De remediis iitriusque fortunée. On conçoit que Pétrarque ait passé auprès de ses contemporains pour riiomme le plus savant de son siècle, le digne émule des plus fameux écrivains anciens.

Cette opinion était justifiée. Lecteur infatigable, il posséda de l'antiquité classique une connaissance qui n'a sans doute plus été dépassée. Ne sachant pas le grec, il s'était du moins procuré, vers la fin de sa vie, une médiocre traduction d'Homère qu'il déchiffrait patiemment dans ses loisirs d'Arqua. Il ;ivait peu h peu réuni une bibliothèque considérable, unique pour son temps; au cours de ses voyages, et grâce à des amis qu'il avait intéressés à ses recherches, il était à l'aff'ùt de tous les livres rares, et c'est ainsi qu'il eut la joie de tirer de l'oubli plusieurs œuvres de Cicéron. S'il ne pouvait acheter un manuscrit, il le faisait copier ou le copiait luimême; ses amis savaient qu'aucun genre de cadeaux ne lui était plus agréable.

Pétrarque neut pas seulement de l'antiquité une connaissance plus étendue que ses prédécesseurs; il la comprenait, il la jugeait tout autrement qu'eux. Sans doute Dante et plusieurs de ses contemporains avaient aimé les anciens d'un amour presque égal; le Padouau

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Albeilino Mussato, mort en 1329, couronné poète dans sa ville natale, auteur d'ouvrages historiques à la mani re de Tite-Live et de Salluste, d'une tracrédie dans le iroùt de Sénèque sur un sujet moderne, et de poésies élégiaques et religieuses, mérite plus que tout autre d'être considéré comme un précurseur de Pétrarque. Mais l'homme du Moyen Age ne réussit pas à distinguer les conditions propres à la vie antique de celles de son siècle; il ne peut reconstituer la perspective qui donne aux idées, comme aux formes, leur véritable valeur. Là est la très grande supériorité de Pétrarque, et c'est à son heureux génie qu'il en est redevaljle, à la pénétration de son esprit, à cette faculté, alors si nouvelle, de se dégager de tout ce qui l'entourait; il a pu ainsi se plonger tout entier dans l'antiquité, l'aimer pour ellemême, la revivre pour son propre compte, la ressusciter dans ses œuvres et la présenter à ses contemporains comme le modèle suprême.

Ajoutons à cela que le latin de Pétrarque est beaucoup plus clair, plus correct et plus élégant que celui de ses devanciers; on y sent la main d'un artiste affranchi de la tradition médiévale. Ses œuvres latines ne sont même pas les lourdes compilations indigestes que l'on pourrait croire : dans ses lettres, en prose et en vers, dans le Secretum, dans tel épisode de VAfrica ou des églogues, on reconnaît sans peine un accent profondément personnel. Cet érudit a donc été surtout un grand poète, et cela explique l'influence exceptionnelle qu'il a exercée. Aussi est-ce le poète qu'aujourd'hui encore on admire en lui, mais seulement le poète des Bimc et des Trion/l; car VAfrica ne trouve plus guère de lecteurs.

Quand on lit les vers de Pétrarque, c'est à Laure que va d'abord toute l'attention. On ne saurait guère échapper à cette impression; et pourtant, à regarder de près, ce n'est là qu'une curieuse illusion d'optique II est bien vrai que tous ces sonnets, ces canzoni, ces sextines, ces ballades et ces madrigaux, sauf une trentaine sur plus de trois cent soixante pièces, parlent constamment de Laure, de ses yeux brillants « qui dissipent les ténèbres autour d'elle », de ses joues qu'anime une douce rougeur, de sa « bouche angélique, pleine de perles, de roses et de suaves paroles », de ses mains fines et blanches, de sa démarche, de son sourire, de son salut et de ses larmes; nous la voyous passer en bateau, puis en voiture; la voici dans un décor printanier au pied d'un arbre dont les fleurs pleuvent autour d'elle; ou bien elle se présente devant un grand personnage, de passage à Avignon — sans doute l'empereur Charles IV de Luxembourg, peu avant son élection, — et, distinguée entre toutes par le noble visiteur, elle reçoit de lui un baiser; ici elle se montre gracieuse et riante ; là nous la voyons soucieuse, affligée, et son doux visage porte les traces de la maladie. Elle est donc partout; mais le résultat le plus clair de cette ubiquité est peut-être qu'elle n'apparait nulle part sous une forme complète et définitive : c'est un profil vague et fuyant, une ombre obsédante et insaisissable. Tous les traits charmants qu'accumule le poète pour la peindre demeurent épars : ils ne se rejoignent pas. Nous apercevons une série d'attitudes; nous ne réussissons pas à évoquer une image concrète, un portrait en pied de Laure. Non seulement nous ignorons qui elle fut dans la

vie, ce qui n'importe guère; mais nous ne lui découvrons même pas une physionomie nettement déterminée, c'està-dire que son caractère propre et ses sentiments demeurent incertains, mystérieux, incohérents.

A-t-elle aimé Pétrarque? 11 ne semble pas, et sa vertu reste au-dessus de tout soupçon. Mais alors pourquoi ses froideurs ont-elles alterné avec des moments de bienveillance, où elle faisait au poète un accueil engageant et joyeux, où une pâleur subite trahissait son émotion parce qu'il s'éloignait d'elle, lui dont elle dédaignait pourtant les vers, et à qui elle ne témoignait que la plus parfaite indifférence? A cet angoissant problème Pétrarque ne trouva guère qu'au bout de vingt ans une solution plausible, mais purement imaginaire. Nous inclinerions à croire que Laure fut une vertueuse et froide coquette, si d'autre part il ne fallait se dire que les divers tableaux évoqués par le poète sont des « états d'âme » plutôt que des peintures parfaitement exactes d'une réalité objective. L'image de Laure ne nous arrive qu'analysée, décomposée (et qui pourrait dire à quel point déformée ?) par un prisme puissant : l'âme agitée, inquiète, merveilleusement sensible de Pétrarque. Aussi ces visions successives nous éclairent-elles beaucoup mieux sur le cœur du poète que sur l'exquise et décevante figure de Laure, personnage effacé et muet dans le drame que les Rime nous racontent.

C'est Pétrarque qui joue le rôle principal, ou plutôt unique : il remplit la scène à lui seul; l'action se réduit à un monologue. Le secret de cette poésie, si jeune, malgré ce qu'elle peut contenir de démodé, est là tout entier : elle est le reflet vivant, vibrant, d'une personnalité attachante, suffisamment rapprochée de l'humanité moyenne pour que chacun y reconnaisse un peu de soi-

même; c'est le portrait d'une âme en proie à la passion, au doute, au remords, pleine de contradictions, capable de généreux élans et de faiblesses, douée d'ailleurs d'une merveilleuse clairvoyance pour lire en elle-même, pour s'observer et s'analyser. Si donc on tenait à voir dans ces vers un roman d'amour, ce ne saurait être quun roman tronqué, dont on ne nous présente qu'un seul personnage. Par compensation, ce personnage est supérieurement analysé; car, en dehors même de ses sentiments amoureux, nous sommes initiés a ses émotions patriotiques, à son culte de la gloire, à ses amitiés, à ses préoccupations religieuses.

On ne peut douter qu'à l'origine la passion de Pétrarque pour Laure n'ait eu un caractère sensuel : la vertu ou la froideur de la dame réussirent à contenir une ardeur qui fut peut-être indiscrète; mais Laure ne repoussa jamais définitivement des hommages qui, sans doute, ne lui déplaisaient pas. Ainsi ballotté entre ces dédains et ce qu'il prenait pour des avances, Pétrarque soufiVit cruellement dans son amour, qui était profond et sincère : l'expression de ses espérances, de ses joies, de ses déceptions et de ses plaintes forme la matière principale de ses chants. Peu à peu cependant d'autres pensées, d'autres amours aussi, se partagèrent le cœur de Pétrarque, et sans doute la passion très vive des premières années fit place à un sentiment plus pur et plus idéal. Néanmoins le poète ne fut jamais infidèle à celle qui lui était apparue comme le type parfait de la beauté, comme l'image accomplie du bonheur que peut donner l'amour. En vain voulut-il faire de sa « Laure » le symbole de ce « laurier m poétique dont il ceignit son front, de cette gloire dont il fut si épris : rien ne pouvait arracher de sa pensée que ce bonheur dont il avait eu la

vision ne lui était pas destiné. Partout les traits de cette femme le poursuivaient, pour le consoler tour à tour et le désespérer; car entre le rêve de félicité qu'il ne cessait de caresser, et la réalité trop prompte à dissiper ces douces chimères, le contraste était douloureux, déchirant. Ainsi s'expliquent les accès de mélancolie que les Rime décrivent si poétiquement, ce besoin de fuir la société des hommes et de se réfugier dans la solitude, ou au contraire la peur de se trouver face à face avec soimême, et parfois les idées de suicide qui l'obsèdent. Et ce n'est pas tout : à ces causes de mécontentement et d'inquiétude s'ajoutaient les scrupules religieux de Pétrarque, le désir d'arracher son cœur aux passions terrestres pour le tourner vers Dieu.

Cependant Laure meurt le 6 avril 1348, vingt et un ans jour pour jour après la première rencontre; et aussitôt après l'explosion de douleur que provoque cette séparation, tout s'apaise et s'harmonise dans le cœur de Pétrarque. Il se sent libre enfin d'aimer sans péché, sans remords, et d'idéaliser, sans que rien fasse obstacle à ses rêves, celle qtii l'a si longtemps troublé. Dès lors il vit par l'imagination ; il se forge une félicité conforme à ses aspirations, et jamais Laure, dans ses vers, n'a été plus humaine, plus touchante, plus vivante même; jamais Pétrarque ne lui a plus complètement appartenu. Nouvelle Béatrice, elle veille du haut du ciel sur son poète; et souvent elle vient le visiter pendant son sommeil, le consoler, essuyer ses larmes, lui montrer le chemin du ciel; car elle l'aime, et ses froideurs n'ont été que des artifices destinés à sauvegarder la pureté de leur amour. Même ainsi idéalisée, Laure n'est pourtant pas Béatrice : plutôt que la science divine, elle figurerait la beauté et la bonté célestes; elle s'adresse moins ii l'intellisence

qu'au cœur, et reste essentiellement femme. La conversion à laquelle elle conduit le poète n'est pas celle d'un mystique ou d'un illuminé, mais d'un croyant que leb passions terrestres n'ont jamais cessé de troubler, et qu'il faut calmer à force de sourires et de caresses.

La sensibilité et l'imagination de Pétrarque font donc passer sous nos yeux une série de tableaux où chaque lecteur peut retrouver quelque chose de ses inquiétudes et de ses rêves. Il n'en faudrait peut-être pas davantage pour justifier le succès persistant de ces sonnets et de ces canzoni depuis cinq siècles et demi. Mais il y a autre chose encore : Pétrarque a été un merveilleux artiste, et les Rime sont une admirable œuvre d'art.

Peut-être à cet égard est-on exposé h se laisser tromper par certaines apparences, et par le dédain, peu sincère, avec lequel le poète a parlé de ces « bagatelles ». Nous n'avons pas ici sous les yeux un journal poétique, où auraient été enregistrées au jour le jour, sous la dictée des événements, les impressions d'un amant malheureux ou d'un chrétien tourmenté par le remords : ce recueil de vers est une œuvre longuement méditée, patiemment retouchée, où rien n'est laissé aux hasards de l'improvisation. Avant 1350, Pétrarque sans doute n'avait jamais songé à réunir ses « poésies éparses » ^ pour les publier. Mais à partir de cette date, et jusqu'à sa mort, il reprit ses brouillons, les classa, les corrigea, les fit recopier ou les recopia lui-même dans un ordre déterminé, excluant maintes compositions, en ajoutant de nouvelles, sans réussir pourtant à donner à son œuvre une forme qu'il considérât comme définitive. Les poésies sont divisées en

1. « Rime sparse », tel est le titre qu'il semble avoir voulu donner à son livre, à en juger par le premier sonnet; le titre latin Rerum vitlgarium fragmenta revient aussi à cela.

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deux parties, de longueur fort inégale, dont la seconde seule est entièrement achevée. Elle comprend les pièces relatives à la conversion du poète, écrites sous l'empire de la pensée de la mort, la plupart, mais non toutes, après la mort de Laurel Comme cette inspiration était celle qui, après 1350 surtout, répondait le mieux aux préoccupations intimes et constantes de Pétrarque, les poésies qui en relèvent sont celles qui présentent le plus d'unité ; la belle canzone à la Vierge en forme la conclusion logique.

La première partie n'a pas une signification aussi nette. Outre que Pétrarque n'a pas achevé d'en classer les dernières pièces, on ne saisit pas bien de quels principes il s'est inspiré pour disposer ses matériaux. L'ordre chronologique n'est pas suivi avec rigueur; par endroits, sont groupées des poésies se rapportant à une même inspiration ; ailleurs, peut-être, certains contrastes ont été recherchés. Mais ce qui ne paraît pas douteux, c'est que Pétrarque a délibérément éliminé de son recueil toutes les pièces dont il aurait eu à rougir pour des raisons faciles à comprendre : des amours de sa jeunesse, il a voulu qu'un seul surnageât, le plus pur et le plus profond de tous. Laure se dresse sans rivales au milieu du sanctuaire poétique élevé à sa gloire.

Œuvre de mûre réflexion, et non de passion spontanée, les Rime renferment donc une analyse minutieuse de tous les sentiments du poète : on sent qu'il se complaît dans l'observation de lui-même, et qu'il détaille avec amour les plus fugitifs aspects de son « moi ». 11 lui arrive

1. La pièce qui ouvre la seconde partie est la belle canzone F vo pensando, contrairement à la division adoptée dans la plupart des éditions modernes, pour lesquelles on a inventé une division en quatre parties, qui n'est pas de Pétrarque.

LES GRANDS PRÉCURSEUUS DE LA liEXAISSANCE 139

même, à cet égard, de tomber dans la recherche et la subtilité, l'envie nous prend alors de retourner contre lui ce vers, où il a exprimé une incontestable vérité :

Chi puô dir com' egli arde è n picciol foco *.

C'est là une critique à laquelle Pétrarque ne peut échapper. La réalité de son amour n'est pas ici en cause; mais il faut bien reconnaître que le poète et parfois le virtuose étoufifent en lui l'amant ; or ce virtuose n'a pas toujours un goût assez sévère. Il accorde une trop large place à de purs artifices de mots ^, et cultive avec trop de complaisance certaines combinaisons savantes de rythmes et de rimes, qui n'ajoutent rien à la vérité du sentiment ni à la beauté de l'expression^. Ces défauts sont devenus particulièrement choquants chez les imitateurs de Pétrarque, chez les « Pétrarquistes » du XVI® siècle. Si réels qu'ils soient dans l'œuvre du maître, ils ne doivent pourtant pas faire oublier l'art consommé qui se révèle dans ce style musical, concis, expressif, où était notée alors pour la première fois toute la gamme des sentiments les plus délicatement nuancés de l'âme humaine.

Pétrarque affectait d'ignorer l'œuvre de Dante ; par là il s'attira, en 1359, avec quelques reproches mérités, un cadeau de Boccace : un exemplaire de la Divine Comédie. Il est difficile de croire cependant que, avant cette date, Pétrarque n'ait rien su ni de la Vita Nuova ni du grand poème de Dante. Toujours est-il que, dès 1352, il entre-

1. « Celui qui peut dire à quel point il brûle, n'est pas en proie à un feu bien redoutable » (Son. Pià lu'le già,,.).

2. On connaît les variations qu'il a exécutées sur le nom de Laure : Vaura chcU verde lauro e Vaureo ci'ine, etc.

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