Voir la canzone Mai non co' pià caniar
prit dt, composer une série de « Capitoli » en tercets, destinés à former une trame plus serrée que les «Rime », et dans laquelle le symbolisme moral et chrétien, s'unissant à la glorification de la femme aimée rappelle singulièrement, avec maints détails secondaires, la conception même de la Divine Comédie. Cette œuvre, à laquelle il travaillait encore quelques mois avant sa mort, porte le titre de Triomphes : voici d'abord l'Amour qui subjugue le monde, et traîne derrière son char l'humanité enchaînée ; mais la vertu d'une femme, Laure, triomphe de l'Amour; il est vrai qu'elle ne tarde pas à être terrassée à son tour par la mort. La gloire donne aux hommes l'illusion qu'ils pourront vaincre même la mort, simple illusion que le Temps dissipe en refoulant toutes choses dans l'oubli et le néant; Dieu seul, immuable en son éternité, ne peut décevoir ceux qui mettent leur confiance en lui.
Cette conception peu originale est présentée dans le cadre d'une vision, où tout n'est pas d'une netteté parfaite ; les chants même, au nombre de treize, ne s'enchaînent pas avec rigueur; bien plus : quelques-uns rentrent avec peine dans le plan général, et contiennent de longs épisodes hors de proportion avec les énumérations rapides et monotones de personnages historiques ou légendaires, qui remplissent les chants voisins. Pétrarque, dans les Triomphes, a montré une aptitude médiocre à concevoir et à suivre un plan d'une certaine étendue; les parties épiques et philosophiques du poème sont infiniment au-dessous de la Divine Comédie '. Mais il
1. On peut comparer, par exemple, l'épisode de Sophonisbe {Tr. de l'Amour, II : Siaiiccj già di mirar...) avec celui de Françoise de Rimini {Enfer, V), que Pétrarque a essayé de refaire.
reprend tout son avantage dans les parfies lyriques, lorsqu'il décrit la beauté de Laure à son lit de mort :
Pallida no, ma più che neve biaiica... {Tr. Mort, I, fin);
ou lorsqu'il raconte le long entretien dans lequel sa dame, qui lui apparaît en songe, lui révèle tout son amour et lui explique les motifs des froideurs qui l'ont désespéré (TV. Mort, II). Ces pages vraiment sublimes ne se rattachent au sujet des Triomphes que par un lien fragile; elles sont le complément nécessaire des Rime. Pétrarque n'a rien écrit de plus parfaitement plastique, de plus suave et de plus ému.
Après Pétrarque, la personnalité la plus saillante du XIV* siècle estBoccace. Peut-être même le joyeux conteur, artiste moins consommé que le poète des Rime, accuse-t-il d'une façon plus franche, plus brutale si l'on veut, la nouvelle orientation des esprits. Si l'œuvre de Pétrarque était toute ditlérente de celle de Dante, celle de Boccace, grand admirateur pourtant de la Divine Comédie, en est le contre-pied, et comme la négation. Telle est du moins l'impression qui se dégage des ouvrages en langue italienne qu'il composa jusqu'à Tàge de quarante ans environ; dans la suite, la tournure de ses idées se modifia. Il importe donc de considérer d'abord, en elle-même et séparément, cette première période de sa vie et de son activité littéraire.
Giovanni Boccaccio est né, en 1313, à Paris, où son père, le marchand Boccaccio di Chellino, avait su gagner
le cœur d'une Française appartenant, semble-t-il, à la classe aisée, sinon noble. Il fut ramené en bas âge à Florence, et vécut d'abord assez tristement entre un père dur et intéressé et une belle-mère qui le trouvait apparemment de trop dans la maison. Son père l'en fit bientôt sortir : le destinant au commerce, il le mit en apprentissage chez un marchand qui l'emmena à Naples, Giovanni achevait alors sa quinzième année.
Ce premier séjour de Boccace à Naples devait durer douze ans, période décisive pour la formation de son caractère et de son talent. Il y grandit dans une liberté relative : au milieu d'un des sites les plus enchanteurs que les poètes aient célébrés, vivait, autour du roi Robert d'Anjou, une cour brillante et voluptueuse qui dissimulait à peine, sous son élégance et son goût pour les joies de l'esprit, une corruption profonde et une incurable frivolité. Ardent au plaisir, doué d'une imagination et d'une sensibilité très vives, on devine que le jeune Boccace se livra sans résistance à tant de séductions. Les succès qu'il obtint auprès de cette aimable société furent des plus flatteurs, puisque la femme qu'il a chantée sous le nom de Fiammetta, et qui fut pour lui tout autre chose qu'une Béatrice ou une Laure, était la comtesse Maria d'Aquino, la propre fille du roi Robert.
C'est donc à Naples que Boccace eut la révélation de la nature, de l'amour avec tous ses transports et ses douleurs — car Fiammetta ne tarda pas à le trahir, — de la gloire littéraire enfin, vers laquelle il se sentait irrésistiblement attiré. Des savants, des lettrés avaient trouvé auprès du roi Robert un accueil empressé, voire même des honneurs et des charges enviables ; l'exemple de leur fortune enflamma le zèle du jeune Florentin, en même temps que leurs conseils dirigeaient ses premiers pas
dans la voie des études classiques. Non loin de Naples, au pied du Pausilippe, se voyait le tombeau qui passait pour contenir les restes de Virgile : Boccace y vint souvent rêver et consulter cette grande ombre comme un oracle, et il apprit d'elle que seule la poésie produit la vraie gloire, seule elle donne l'immortalité. Il ne résista pas à de si pressantes invitations, auxquelles se joignirent celles d'une femme aimée : renonçant au commerce, renonçant aux études juridiques, auxquelles son père avait voulu l'astreindre, il se fit romancier, poète et conteur. On n'exagère donc rien en disant que Naples a exercé sur le génie de Boccace une influence décisive : c'est là qu'il a composé, ou tout au moins conçu les romans, en prose et en vers, qui marquèrent le commencement de sa carrière littéraire, à partir de 1336.
Rappelé en Toscane, h la lin de 1340, par son père qui était devenu veuf, il trouva, dans la continuation de ses ouvrages encore inachevés, les consolations dont son cœur meurtri avait besoin : Florence, cette république de marchands, partagés entre le souci du gaiu et les passions politiques, ne ressemblait guère à l'insouciante cour de Naples ! Boccace ne s'y plaisait pas, et jamais il ne s'y fixa définitivement. Quand son père se fut remarié, il voyagea : on le trouve en 1346 à Ravenne, à Forlî en 1347, et de nouveau à Naples en 1348. La mort de son père, qui lui laissa la tutelle d'un jeune frère avec la gestion d'un modeste patrimoine, le ramena à Florence, et c'est là, de 1350 à 1353 environ, qu'il composa son chefd'œuvre le Décaméron.
Lorsque l'on parcourt les œuvres de jeunesse de Boccace, on est d'abord frappé de la place démesurée qu'y occupe l'imitation classique : il fait preuve d'un pédantisme qui va jusqu'à l'enfantillage, dans les titres
mêmes de ses ouvrages : Filocolo, Filostrato, Decameron^. Ce Filocolo, dans lequel l'auteur a entrepris de refaire à sa manière le roman français de Floire et Blanchefleur , est déparé par un extraordinaire abus de mythologie ; la Fiammetta, ce récit tout brûlant de passion, œuvre vraiment admirable par l'intensité du sentiment qui l'inspire, renferme de longs morceaux qui sont de simples paraphrases d'Ovide ou de Sénèque. Dès ce moment — deux siècles avant le Trissin et Alamanni, — Boccace se préoccupe de remettre en honneur les genres classiques tombés en désuétude : en écrivant la Teseide, il a conscience de doter la poésie vulgaire d'une épopée. Plus heureux dans l'imitation de l'idylle mythologique à métamorphoses, renouvelée d'Ovide, il donne à la littérature italienne une de ses œuvres les plus charmantes, il Ninfale Fiesolano. Une nymphe de Diane, Mensola, est aimée du berger AfFrico, mais leur amour est traversé par le courroux de la déesse : Mensola meurt, et Affrico se tue de désespoir. La mort réunit les deux amants, car, métamorphosés en deux ruisseaux qui descendent parallèlement de Ficsole, ils confondent leurs eaux dans celles de l'Arno. Si l'on fait abstraction de certaines longueurs, et d'inexpériences où se reconnaît un essai juvénile, l'idylle amoureuse, puis tragique, d'Affrico et de Mensola est racontée avec une simplicité naïve et une sincérité d'émotion qui en font le témoin le plus authentique des véritables aptitudes de Boccace dans la poésie.
Le but auquel visent toutes ses œuvres est simplement de divertir, de divertir les femmes, et en particulier les
1. Pour Boccace la racine philo devait signifier amour. Filocolo a la prétention de vouloir dire : celui qui travaille et souffre par amour (on a narfois corrigé arbitrairement ce non-seus en Filocopo) ; Filostrato, celui qui est abattu par l'amour; Decameron, les dix journées.
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femmes amoureuses. Il entreprend le Filocolo pour répondre à un désir formel de Maria d'Aquino ; la Fiammetta porte exactement ce titre : « Libro chiamato Elegia di Madonna Fiammetta, da lei a tutte le donne innamorate mandato. » Pour se distraire lui-même pendant une absence de sa dame, il écrit le Filostrato; et voici comment débute la conclusion du Décamèron : « Très nobles jeunes femmes, c'est pour votre satisfaction que j'ai entrepris ce long travail. » Que nous voilà loin des luttes âpres et tragiques de la vie communale, et des préoccupations politiques, morales et religieuses de Dante! Ici tout parle d'amour, de joies terrestres, de plaisirs sensuels; on ne soupire, on ne verse de larmes, on ne rugit de colère ou de douleur que pour la perte de ces plaisirs et de ces joies. Pour Boccace, le seul bonheur qui compte ici-bas réside dans la satisfaction de tous nos désirs, dans la plus grande somme possible de jouissances. Le contraste entre les conceptions morales et poétiques de Dante et celles de Boccace n'est nulle part plus sensible que dans les œuvres où le voluptueux conteur a voulu imiter son grand devancier, dans VAineto, où Boccace a fait de l'allégorie un usage assez déconcertant, et surtout dans V Amorosa Visione, poème en tercets où l'influence dantesque est particulièrement remarquable. L'intention déclarée de l'auteur est d'y enseigner le chemin qui conduit à la félicité éternelle; mais avant de nous introduire par la petite porte, étroite et basse, la « porte de vie )), dans la fière citadelle qu'il nous présente, il parcourt le royaume des vanités mondaines, gloire, richesses, puissance, plaisirs, et telle est la séduction qu'exercent sur lui ces salles somptueusement décorées et ces jardins délicieux où il retrouve sa chère Fiammetta, qu'il ne songe plus à en sortir : la vision finit sans que
nous ayons entendu décrire d'autre félicité que celle de la terre et des sens. Les joies que lui procurent l'amour, la nature, l'art et la poésie ne laissent pas au poète le loisir de concevoir un bonheur distinct de celui-là.
Les meilleures pages des œuvres juvéniles de Boccace sont donc celles où l'auteur a simplement dépeint les passions amoureuses, telles qu'il avait pu les observer en luimême et autour de lui — dans \e Filosiraio, le Ninfale Fiesolano, XdiFiammetta ; ou encore celles où il a décrit un coin de cette société napolitaine au milieu de laquelle il avait vécu ses plus belles années — dans un épisode célèbre du Filocolo, qui constitue une intéressante esquisse du cadre plus vaste et plus riche, dans lequel il enchâssa plus tard les cent nouvelles du Décaméron. Ce chef-d'œuvre lui-même doit toute sa beauté à ce qu'il contient une peinture réaliste et plaisante de la vie humaine, avec les passions, les ridicules, les laideurs qui peuvent y frapper un observateur pénétrant et malicieux. Les problèmes de l'au-delà ne viennent jamais troubler la sérénité du conteur, ou, s'ils se présentent à lui, il les aborde avec un esprit libre de tout préjugé, et sur le ton de la raillerie la plus impertinente.
La frivolité du Décaméron est encore soulignée par l'horreur tragique des premières pages, par le tableau fameux de la peste qui désola Florence en 1348. Il ne faut exagérer ni le mérite de ce contraste saisissant, qui n'est pas sans exemple chez les contemporains mêmes de Boccace', ni la valeur de cette description tant admirée.
1. Le Jugement du roi de Navarre, de Guillaume de Machault, débute par une lugubre description des fléaux qui s'abattirent sur l'Europe de 1347 à 1349, et en particulier de la peste; la suite du poème est tout aimable et même badine. G. de Machault parait avoir composé celte a?uvre dès la fin de 1349; il ne connut donc pas le Décaméron.
mais dont nous sentons trop le caractère artificiel : l'observation personnelle y tient moins de place que la rhétorique, et le style du conteur nous plaît davantage lorsqu'il est moins ambitieusement oratoire.
Pendant que sévit le terrible fléau, sept jeunes Florentines tiennent conseil un matin, en l'église Sainte-]Marie- Nouvelle, sur les moyens les plus propres à se soustraire aux lugubres spectacles que la ville leur offre de toutes parts. L'arrivée de trois jeunes gens de leurs amis, qui se montrent disposés à leur servir de cavaliers, les décide à chercher un refuge à quelque distance de Florence, dans une splendide villa située au milieu d'un beau parc, sur les pentes de Fiesole : les bruits de la ville n'arrivent pas jusque-là, et d'ailleurs on fera tout pour oublier les misères de l'heure présente. La vie de la joyeuse bande est décrite avec charme, en dépit de quelque monotonie : chacun à tour de rôle remplit les fonctions de roi ou de reine, et préside aux plaisirs des diverses journées; ce ne sont que banquets, promenades sous de frais ombrages, contes, danses et chants. Grâce à cette ingénieuse disposition, plusieurs journées empruntent un caractère particulier à la personnalité du roi ou de la reine, et quelques-uns des interlocuteurs ont une physionomie propre, qui constitue un élément d'intérêt et de variété. Bien difierent en cela des Cento Novelle Antiche, le Décaméron est un organisme savant, un tableau aux multiples perspectives, où circulent l'air et la lumière; c'est une véritable œuvre d'art.
Le caractère le plus généralement connu des nouvelles de Boccace est leur immoralité, et l'on peut affirmer que, pour cette raison, le livre est trop souvent mal jugé. Sans doute la liberté de certains contes est grande, mais on ne doit pas oublier que Boccace n'est grossier
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ni comme tel auteur français de « iableau «, ni comme son cadet le Lucquois Sercambi. Il excelle à donner un tour spirituel aux épisodes les plus graveleux; jusque dans ses paillardises, il conserve une certaine tenue d'homme qui ne s'oublie que dans la mesure où il le veut bien. Mais surtout il ne s'oublie pas perpétuellement! Il y a, dans le Décainéron, une variété de sujets, de tons et de styles que fait trop perdre de vue la mauvaise réputation du livre. A côté des histoires d'amours vulgaires, il y a place pour des récits héroïques ou tragiques ; la quatrième journée est particulièrement riche en contes de ce genre, les uns farouches — comme ceux de Gliismonda, de Lisabetta ou du troubadour Guillaume de Cabestaing, — ou touchants, comme ceux de Simona et Pasquino, de Girolamo et Salvestra*. La dixième journée il son tour renferme de nobles exemples de générosité, de courtoisie et de dévouement : tels sont les contes du roi Pierre d'Aragon, des deux amis Tito et Gisippo, de messer Torello et de Saladin, et surtout celui de la patiente Griselda", dont la constance, sublime jusqu'à l'invraisemblance, nous touche peut-être moins que ia fidélité de la Génoise Ginevra'. Ce sont encore d'attachantes pages que la belle histoire de Federigo degli Alberighi*, ou celle de Nastagio degli Onesti, dont l'épisode principal se déroule dans le décor fantastique de la « pineta » de Ravenne (V, 8). D'autres nouvelles encore contiennent le récit d'aventures compliquées,
1. A. de Musset a imité ces deux derniers contes daxis Simone et Sylvie.
2. Pétrarque a voulu honorer ce beau conte d'une adaptation latine de sa façon, dans laquelle il a donné à l'héroïne le nom, derenu plus célèhre en France, de Grisélidis.
3. Journ. II, nouv. 9; c'est le sujet de Cymbeline, de Shakespeare.
4. V, 9; voir \e. Faucon de La Fontaine; beaucoup d'autres poètes, de tous pays, se sont inspirés de ce sujet.
romanesques et même merveilleuses * ; ou bien ce ne sont que de brèves anecdoctes, d'inofFensives malices (journ. VI), attribuées parfois à des personnages connus, comme Guido Cavalcanti et Giotto; et tout cela forme, on en conviendra, un ensemble fort riche et varié, où s'entre-croisent les éléments les plus divers.
Au milieu de cette variété de tons, les nouvelles populaires où nous trouvons une peinture exacte de la vie italienne et florentine du xiv® siècle, sont assurément celles qui retiennent le plus notre attention. Des personnages comme Ser Ciappelletto et le bon moine qui reçoit sa confession (I, 1), Frate Cipolla et son serviteur ^\ II, 10), Andreuccio de Pérouse et les rencontres qu'il fait dans les bas-fonds de Naples (II, 5), Monna Belcolore et son curé (VIII, 12), ou encore Calandrino mystifié par ses amis, les rapins Bruno et Buifalmacco (VIII, 3, 6, et IX, 5), sont des fiçrures qui se gravent dans notre mémoire en traits ineffaçables. Boccace a su communiquer une vie intense à ces types qu'il emprunte à la réalité la plus vulgaire, autour desquels il a finement campé quelques silhouettes secondaires, et qu'il a placés dans le milieu, dans l'atmosphère qui leur sont propres; ce sont des peintures achevées. L'art du conteur réside en eflTet tout entier dans l'agencement du récit, dans le choix des détails pittoresques, dans les gestes et les propos de ses personnages. L'imagination créatrice n'a presque aucune part dans la composition du Décaméron; Boccace n'a peut-être pas inventé une seule de ses nouvelles. Beaucoup, sans doute, circulaient de bouche en bouche; un plus grand nombre se lisaient dans maints recueils où
1. Par exemple II, 4, 6, 8; V, 2, 3, etc. La magie entre pour une part importante dans la nouvelle X, 5, dont les sentiments de courtoisie et de générosité constiliient d'ailleurs le fond.
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nous les retrouvons. Mais qu'il les ait empruntées à la tradition orale, ou puisées dans les livres, son originalité n'en souffre que peu, car elle est tout entière dans le parti qu'il a su tirer de thèmes qui, jusqu'alors, avaient appartenu à tout le monde, c'est-à-dire à personne.
Bien que l'influence classique soit moins sensible dans le Dècamèron que dans ses œuvres précédentes, Boccace cependant y déploie un art raffiné. S'il sait faire parler les gens du peuple dans le langage qui leur convient, son style n'en a pas moins un cachet aristocratique caractérisé. Il n'a qu'un but : plaire, embellir la vie, et ajouter aux autres joies de l'existence ce plaisir, réservé aux seuls esprits supérieurs, qui consiste à s'offrir le spectacle de la sottise humaine. Ce terrible railleur qui ne respecte rien, sauf la passion, nous enseigne que la vertu la plus nécessaire en ce monde est l'esprit. Ne lui demandons pas d'autre leçon.
S'il excelle à créer des personnages, Boccace est peu apte à s'analyser lui-même : sa vie intérieure est à peu près nulle, et voilà pourquoi son Canzoniere, en dépit de quelques bonnes pièces, est si inférieur à celui de Pétrarque. Ses meilleures poésies lyriques — les charmantes ballades du Dècamèron — ne sont guère que des variations, d'ailleurs fort agréables, sur des thèmes < onnus : la coquette, la jalouse, l'amante heureuse ou délaissée.
En résumé, aucun écrivain, avant l'Arioste, n'a plus hardiment mis en pratique la théorie de l'art pour l'art; personne, dès le milieu du xiv*^ siècle, ne s'est plus intrépidement posé en adversaire des traditions du Moyen Age.
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Une révolution aussi rapide et aussi profonde ne pouvait triompher en une seule fois; les temps n'étaient pas mûrs. Quel que fût le succès obtenu par les Rime de Pétrarque et par le Dècaméron, ces œuvres ne devaient pas faire immédiatement école; trop de traditions demeurées vivaces résistaient à l'exemple de ces novateurs.
L'un d'eux même, comme effrayé de son audace, hésite et recule. A partir de 1354 environ, Boccace n'est plus le même homme. La quarantaine est venue, et l'amitié si noble, si fidèle, qui l'unit à Pétrarque depuis peu d'années, ne contribue pas seulement à orienter ses efforts vers les études classiques; elle éveille en lui des pensées de conversion et de pénitence. Boccace se débat douloureusement entre ses passions, qui ne veulent pas céder, et les avertissements de sa conscience. Dès 1355, il compose contrôles femmes, qu'il avait tant aimées, une invective, le Corbaccio, dont la violence va jusqu'à la grossièreté.
En 1362, il reçut l'étrange visite d'un chartreux, qui le bouleversa en lui parlant de sa mort prochaine : dès lors sa conversion fut complète. Peu s'en fallut qu'il ne brûlât ses livres; du moins renia-t-il son chef-d'œuvre, puis il s'adonna aux pratiques d'une piété étroite, qui cependant ne l'empêcha pas de travailler sans relâche, soit à ses œuvres latines, soit à ses traités de biographie ou d'exégèse dantesque. Il mourut à Certaldo, berceau de sa famille, le 21 décembre 1375.
Le succès du Déco méron suscita beaucoup d'imitateurs; mais aucun d'eux n'approcha de la belle ordonnance et
de la perfection du modèle. Un Florentin dont on ne connaît que le prénom, Ser Giovanni, s'en inspira gauchement dans son Pecorone (vers 1378), sans verve ni coloris, sans ombre d'originalité. Un Lucquois dépourvu de toute culture, Giovanni Sercambi (1347-1424), composa 155 nouvelles d'où le sentiment de l'art est tout aussi absent; et s'il a plus de vivacité que Ser Giovanni, Sercambiestaussi beaucoup plus grossier. Le meilleur héritier de Boccace fut encore celui qui songea le moins à l'imiter: Franco Sacchetti (1335-1400 environ), honnête bourgeois florentin, ami d'une douce gaîté, mais à qui la vie fut dure, écrivit vers l'extrême Hn du siècle, et de sa vie, pour sa distraction personnelle et celle de ses amis, trois cents nouvelles, dont 223 nous sont parvenues. L'auteur n'a pas cherché à resserrer tous ces contes par un lien qui eût donné quelque unité à son livre : ce sont des anecdotes, des historiettes de toute espèce, tantôt brèves, tantôt développées, qu'il rapporte sans prétention, et trop souvent sans choix, mais avec une bonne humeur charmante. Sacchetti n'était pas un lettré de profession : la nature avait plus fait pour lui que l'étude. Cependant s'il ne connaît pas les savants artifices de Boccace, il n'en faut pas conclure qu'il manque d'art. On peut regretter que la composition de ses nouvelles n'ait pas plus d'ampleur, et que ses personnages soient décrits un peu superficiellement, dans une seule attitude ; mais il possède à un haut degré le sens de la caricature et le don du mouvement, surtout dans la peinture des bousculades populaires. C'est d'ailleurs un citoyen sincèrement affligé de la décadence politique de sa patrie, et c'est en outre un chrétien convaincu, dont nous possédons certaines méditations pieuses, intitulées Serrnoni evangelici. Aussi moralise-t-il volontiers, sur le mode triste.
comme il convient à un vieillard aux yeux de qui tout va de mal en pis ; et cette sévérité morose se greffe parfois assez bizarrement sur des nouvelles plutôt lestes. En somme, si la chronologie ne nous apprenait le contraire, nous serions tentés de regarder Sacchetti comme un précurseur de Boccace, et comme un continuateur distingué du Novellino et de Francesco da Barberino.
La chroflique fut, vers la même époque, représentée à Florence par Giovanni Villani — la chronique et non l'histoire. Car, malgré son intention de composer une sorte d'histoire universelle, en douze livres, depuis la tour de Babel jusqu'à son temps, Giovanni Villani a entassé sans critique et sans choix les légendes bibliques, classiques ou populaires les plus hétérogènes; il ne s'élève à aucune considération générale sur la liaison des événements entre eux, et s'en tient à l'ordre strictement chronologique. Mais ce marchand, qui fut directement mêlé à la vie publique de Florence, était un observateur clairvoyant, et quand il en vient h parler de ce qu'il a pu voir et entendre par lui-même, son récit, si gauche qu'il soit, prend un intérêt inattendu. Nul ne nous a mieux renseignés que lui sur maints détails de la vie politique et économique de Florence au xiv" siècle Œuvre d'art médiocre, la chronique de Villani a, pour l'historien, une inappréciable valeur. Giovanni étant mort en 1348, Matteo, son frère, puis Filippo, son neveu, continuèrent son récit jusqu'en 1364; et l'on aurait peine à compter tous les chroniqueurs qui résumèrent, remanièrent, s'approprièrent, chacun à sa façon, même sous forme de contes, et même en vers, cette œuvre devenue aussitôt populaire.
Cependant les ouvrages ascétiques et didactiques continuaient à se multiplier; il faut rappeler ici les noms de
trois dominicains, Domenico Cavalca (mort en 1342), Jacopo Passavanti (mort en 1357) et Giovanni Dominici (1356-1419), et ceux de deux Siennois, dont les lettres sont aussi appréciées pour la suavité du sentiment chrétien que pour la pureté de la langue : Giovanni Colombin» (mort en 1367) et surtout sainte Catherine (Caterina Benincasa, 1347-1380). De cette dernière on possède 333 lettres, à l'aide desquelles cette modeste fille du peuple exerça sur les hommes de son temps une influence considérable, par la seule force de sa piété. C'est à cette époque aussi qu'appartient un recueil de légendes dont le charme naïf est encore vivement senti de nos jours, i Fioretti di San Francesco, traduction d'un original latin de peu antérieur. Parfois enfin une intention didactique se glisse dans un ouvrage historique et même romanesque, comme l'ennuyeux Avventuroso Ciciliano, attribué sans motif plausible à Bosone da Gubbio, que l'on doit considérer comme à peu près contemporain du Dé améron.
Pas plus que Boccace dans la prose — moins que lui peut-être, — Pétrarque n'a fait immédiatement école dans la poésie : le pétrarquisme apparaîtra beaucoup plus tard. L'influence de Dante reste encore longtemps dominante. Pétrarque l'a subie lui-même dans ses Triomplies, et Boccace, après avoir si singulièrement altéré l'inspiration du modèle qu'il voulait imiter, entreprit de glorifier la personne et l'œuvre du grand poète, dans sa Vita di Dante, puis dans un commentaire, interrompu au chant XVII de l'Enfer. Il le composa lorsque, à la fin de 1373, la Seigneurie l'appela à lire et à expliquer publiquement la Divine Comédie. Dès cette époque, les commentateurs du poème deviennent légion. De leur coté quelques rimeurs essaient en vain de marcher sur
les traces du cfrand homme : Cecco d'Ascoli fFrancesco Stabili, mort en 1327 sur le bûcher, par ordre de l'Inquisition) avait entrepris de réfuter les opinions de Dante en une œuvre in(or me, VAcerba; Jacopo Alighieri, fils du poète (mort en 1348), compose un Dottrinale prosaïque et monotone; Fazio degli Uberti(mort après 1368) rédige sous forme de voyage à travers le monde une sorte d'encyclopédie géographique et historique, il Dittamondo; Federigo Frezzi dans sou Quadrir-egio, commencé en 1394, terminé en 1403, parcourt les quatre royaumes allégoriques de l'Amour, de Satan, des Vices et des Vertus. Toute cette pauvre littérature, comme la plupart des commentaires contemporains, trahit une intelligence médiocre du génie de Dante : la Divine Comédie n'est pas alors regardée comme un extraordinaire monument de poésie individuelle et subjective, mais bien comme une encyclopédie, dans laquelle le poète a exprimé, sous le voile de l'allégorie, les plus profonds secrets de la science humaine et divine. On imitait donc la Comédie dans ce qu'elle avait de moins vivant, de moins conforme aux aspirations nouvelles de l'art et de la poésie.
Le lyrisme, hésitant encore entre la tradition du dolce stil nuovo et l'influence naissante de Pétrarque, trouve quelques accents sincères dans l'inspiration politique. Mais c'est seulement dans l'expression toute simple et naïve des sentiments populaires que la poésie lyrique fait entendre une note nouvelle. Cette veine fraîche et limpide commence à jaillir au xiv^ siècle : Sacchetti s'y désaltère à l'occasion ; mais celui qui la représente le mieux est Antonio Pucci, type accompli du « popolano » florentin, naïvement fier des beautés de sa ville, qu'il célèbre avec complaisance, plein de bon sens et de
verve, auteur de sonnets facétieux, satiriques ou même didactiques, et de poèmes plus développés, qu'il composait pour l'instruction et l'amusement de ses compatriotes.
Cette inspiration populaire ne devait rien à l'exemple des grands « Trecentistes », et il lui était réservé seulement un siècle plus tard de constituer un courant assez fort pour rajeunir la poésie italienne. En attendant, celle-ci se trouvait comme paralysée dans l'incertitude, l'hésitation, le désarroi intellectuel qui ne sont pas rares dans les périodes de transition, quand on ne peut se résoudre à reconnaître que le passé est mort, et quand l'avenir ne se dessine pas encore clairement. La littérature de la Renaissance, glorieusement annoncée par Pétrarque et Boccace, ne devait sortir fortifiée de cette crise que gnlce à l'œuvre des humanistes.