CHAPITRE II
Renoncer à l'usiige de la langue populaire pour recourir à celle des grands écrivains de l'antiquité, travailler à reproduire tous leurs artifices de style et de composition, mais surtout s'approprier dans la mesure du possible leur tour habituel de pensée, tels sont les caractères essentiels du phénomène littéraire connu sous le nom d'humanisme. Pétrarque et Boccace avaient donné l'exemple, lorsque délaissant l'idiome vulgaire, ils avaient consacré tous leurs soins à des œuvres latines qui faisaient leur orgueil, et dont l'influence immédiate fut considérable. Leurs efforts pour écrire dans un latin plus pur et plus souple que celui de Dante, et pour répandre une connaissance plus exacte, une intelligence plus claire de la civilisation et de la pensée antiques provoquèrent un grand enthousiasme; les esprits les plus distingués d'Italie, dès la fin du xiv^ siècle, rivalisèrent d'ardeur pour restaurer l'usage du latin dans toutes les branches de la littérature.
« Singulière aberration! — disent quelques historiens; les récents chefs-d'œuvre de Dante, de Pétrarque et de Boccace étaient méconnus, le développement normal de la littérature brusquement interrompu, l'italien lui-même compromis comme langue littéraire! Tout un fatras de compilations latines, que personne ne lit, sont une maigre compensation, en regard de toutes les œuvres vivantes et fortes que l'humanisme a rendues impossibles. » — Et pour expliquer ce curieux phénomène, on admet volontiers que, au lendemain du superbe essor de la civilisation florentine et de sa poésie, toute force créatrice était épuisée; à un si grand labeur devait succéder une période de lassitude et de repos. « L'humanité se repose chez les humanistes », a-t-on écrit spirituellement.
Mais comment parler d'épuisement et de fatigue, à propos de la génération qui a donné à l'Italie, dans le domaine de l'art, un Jacopo délia Quercia, un Brunelleschi, un Ghiberti, un Donatcllo, un Luca délia Robbia, un fra Angelico, un Masaccio, pour ne rien dire de ceux qui viennent un peu plus tard, les deux Lippi, Botticelli, Ghirlandaio? Quel signe d'impuissance découvre-t-on dans l'extraordinaire labeur d'un Marsile Ficin, une des plus belles intelligences dont se glorifie l'histoire de la Renaissance? Admettre que les humanistes se soient livrés à l'étude et à l'imitation de l'antiquité par simple distraction, par paresse, et parce qu'ils n'étaient pas bons à autre chose, c est méconnaître la signification réelle de leur œuvre : ils ne pensaient pas pouvoir faire un plus noble usage de leurs facultés. Libre à chacun de déplorer leur erreur; mais c'est un déni de justice que de parler de décadence et d'afTaiblissement intellectuel. En réalité l'humanisme marque un moment de recueillement nécessaire et de féconde préparation.
Que cette préparation ait été féconde, les chapitres suivants le montreront; que ce recueillement fût nécessaire, les pages qui précèdent l'auront fait pressentir. Ne parlons pas de Dante, dont l'œuvre ne pouvait ouvrir de nouvelles voies à la littérature ; mais Pétrarque et Boccace étaient visiblement trop supérieurs encore h la moyenne de leurs contemporains, par leur culture, par leur sens artistique et par la distinction de leur forme. Pour que leurs œuvres fissent vraiment école — on le vit bien un siècle plus tard — il fallait que le goût fût façonné par un commerce plus étroit avec les grands écrivains anciens. C'est par l'étude de l'antiquité seulement que devaient se former et se généraliser le sens critique, l'esprit de libre recherche et de libre discussion; c'est à cette école enfin que, sous les apparences variables de l'humanité aux différentes étapes de son histoire, on devait découvrir l'homme, dans ce que sa nature a d'universel et de permanent. Tout cela, Pétrarque et Boccace l'avaient aperçu; mais leur exemple ne suffisait pas à dessiller tous les yeux. Les humanistes ont dignement continué leur œuvre, en reprenant par la base l'éducation du gcénie italien.
Pour mériter le nom d'humaniste, il ne suffit pas d'écrire en latin : il faut encore vouloir sortir de son temps, et savoir se faire une âme antique. Dante, qui avait composé en latin de savants traités sur les rapports de l'autorité pontificale avec l'empire, et sur la langue vulgaire, n'avait pourtant rien d'un humaniste. Le principal précurseur de Pétrarque fut Albertino Mussato,
dont le nom a été déjà prononcé (p. 132), et au souvenir duquel on peut associer un historien, écrivain assez châtié, Ferreto Ferreti de Vicence (mort en 1337). Mais personne, au xiv* siècle, n'a réalisé plus complètement que Pétrarque le nouvel idéal de la littérature latine ressuscitée, surtout dans son Africay son De viris illustribus et ses lettres; personne n'a plus fait pour propager le culte de l'antiquité par ses œuvres, par la passion avec laquelle il s'était constitué une bibliothèque, alors unique en son ffenre.
De tous ses amis, Boccace lut celui qui marcha le plus brillamment sur ses traces. Ses traités biographiques {De casibus virorujn illustrium, De claies mulieribus) et son dictionnaire géographique [De montibus, silvis, fliiminibiis, etc.) sont des compilations utiles, mais dépourvues d'art et d'originalité; au contraire, son grand ouvrage, en quinze livres, sur les généalogies des dieux païens, lui assure une place fort distinguée parmi les interprètes de la mythologie classique. Latiniste moins correct que Pétrarque, surtout en vers (son BucoUcuin cainien se compose de seize églogues), il eut sur son grand ami l'avantage d'apprendre h déchiffrer Homère dans le texte : un Calabrais frotté de grec, Léonce Pilate, que Pétrarque avait découvert, et que Boccace hébergea pendant trois ans, fit sous ses yeux la première traduction intégrale — mais combien imparfaite ! — de V Iliade et de VOdyssée.
Le véritable héritier et le continuateur de Pétrarque, dans le domaine de l'humanisme, fut Coluccio Salutati (1331-1406), chancelier de la Seigneurie de Florence à partir de 1375, et auteur de divers ouvrages latins, en prose et en vers. Comme Pétrarque, c'est par sa vaste correspondance qu'il agit sur ses contemporains; il fut le
chef reconnu d'un groupe d'hommes distingués dont l'influence rayonna au loin. Pendant que Florence voyait paraître Niccolô Niccoli, Ambrogio Traversari, Palla Strozzi et vingt autres, la Vénétie, la Lombardie, Rome et Naples rivalisaient avec la Toscane. De toutes parts les esprits s'élancèrent à la conquête de l'antiquité, et tout d'abord on travailla à reconstituer son patrimoine intellectuel, en arrachant à l'oubli tous les textes qui pouvaient être sauvés. Salutati avait retrouvé le recueil des lettres de Cicéron Ad familiares; d'autres chercheurs, enflammés d'un beau zèle, furent plus heureux encore : le Pogge (Poggio Bracciolini, 1380-1459) exhume, ou contribue à rendre au jour Quintilien, Lucrèce, les Sihes de Stace, les Puniques de Silius Italiens, les Argonauti~ ques de Valerius Flaccus, plusieurs discours et traités littéraires de Cicéron, entre autres le Brutus, douze comédies de Plante. De toutes parts, les manuscrits anciens sont avidement recherchés, recopiés, achetés à prix d'or.
Ces ouvrages qui reparaissaient à la lumière, et ceux que l'on connaissait de longue date, on s'aperçut alors qu'on les comprenait parfois mal; il fallait donc corriger les fautes, imputables à l'inattention ou à l'ignorance des copistes, soit en comparant entre eux plusieurs manuscrits, soit par voie de conjectures. Ainsi furent inaugurées les études critiques sur les textes anciens, aussitôt complétées par d'abondants commentaires grammaticaux, littéraires et historiques. Nombreux sont les humanistes qui s'y consacrèrent; mais entre tousLorenzo Valla (1405- 1457) se distingua par sa hardiesse. Excellent grammairien, il fit surtout preuve d'un sens critique solide dans l'examen des traditions historiques si souvent déformées par les légendes, et dans la discussion des opinions philo-
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sophiqiies, théologiques et juridiques. Personne plus que lui nu battu en brèche la science médiévale, n'a réfuté d'erreurs invétérées, et n'a contribué à fonder, sur des bases inattaquables, la méthode de la philologie classique. D'autres humanistes se vouèrent plus particulièrement à l'instruction de la jeunesse, ouvrirent des écoles, et renouvelèrent entièrement le système d'éducation jusqu'alors en usage; parmi les plus célèbres pédagogues du temps, on cite Guariuo de Vérone et Vittorino da Feltre^ qui enseignèrent a Ferrare et à Mantoue dans la première moitié du xv^ siècle.
A côté des textes littéraires et historiques interprétés avec soin, les monuments de l'antiquité, avidement interrogés par les archéologues, vinrent apporter leur contribution pour reconstituer la vie du monde ancien. Un commerçant, Ciriaco dei Pizzicolli, d'Ancône (1391-1455), frappé de la beauté et de l'intérêt des ruines qu'il avait visitées au cours de ses voyages, abandonna tout pour se consacrer à en donner des descriptions exactes, et parcourut l'Italie, la Grèce, l'Egypte, en quête de tous les monuments figurés, et en particulier des inscriptions, qu'il pouvait découvrir.
Un autre élément de rénovation intellectuelle fut l'hellénisme, importé en Italie non plus par un Léonce Pilate, mais par des Grecs pourvus d'une solide culture littéraire. Dès 1397, sur la demande de Coluccio Salutati, Manuel Chrysoloras était appelé par la Seigneurie de Florence à enseigner le grec au « Studio » de cette ville. Beaucoup d'Italiens se rendirent à Constantinople, y étudièrent, comme Guarino de Vérone, et en rapportèrent tous les manuscrits sur lesquels ils purent mettre la main, tel le Sicilien Giovanni Aurispa. Dès lors on se mit avec ardeur à traduire en latin les œuvres d'Homère, de
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Platon, de Détnosthène, de Xénophon. En 1438-1439 se réunit à Ferrare, puis à Florence, un concile dont le but était d'opérer un rapprochement entre les Églises d'Orient et d'Occident, et, à cette occasion, les Italiens se trouvèrent en contact avec quelques-uns des représentants les plus considérables de la civilisation néo-£frecque, entre autres Georges Gémiste Pléthon, fervent platonicien, qui fut écouté h Florence comme un oracle, et l'évêque de Nicée, Bessarion, qui plus tard s'établit à Rome. La prise de Constantinople par les Turcs, en 1453, ne fit donc que confirmer le triomphe, dès lors certain, de l'hellénisme en Italie; la plupart des universités s'assuraient le concours de maîtres comme Jean Argyropoulos, Démétrius Ghalcondylas et Constantin Lascaris.
De cette familiarité avec les Grecs, les Italiens ne retirèrent pas seulement le grand avantage de mieux comprendre tant de chefs-d'œuvre, jusqu'alors méconnus : un courant philosophique se dessina, qui devait exercer une influence considérable sur l'orientation de l'art et de la poésie de la Renaissance. Le Moyen Age avait eu pour Aristote un respect superstitieux : c'était l'oracle suprême de la scolastique. A partir du xv® siècle, le platonisme ressuscité refoule dans l'ombre, avec les autres traditions médiévales, l'autorité exclusive du Stagyrite. Ce fut une révolution; et bien que les artistes et les poètes de la Renaissance ne fussent guère philosophes, leur conception du beau, de l'homme, de sa destinée, de ses rapports avec Dieu, s'en trouva profondément modifiée.
Trois noms, à ce propos, doivent être retenus : ceux de Gémiste Pléthon, dont le passage à Florence excita pour le platonisme un ardent intérêt ; de Cosme de Médicis, l'Ancien, le fondateur de la puissance de sa maison, qui, dans son enthousiasme, conçut le dessein
de restaurer la philosophie de l'antique Académie ; enfin et surtout de Marsile Ficin (1433-1499), le véritable artisan de cette révolution, exemple peut-être unique d'aptitudes absolument conformes à la mission spéciale que lui imposa son protecteur. Ce fut sur l'invitation de Cosme en efiFet qu'il traduisit en latin toutes les œuvres de Platon, puis celles de Plotin, y ajouta un abondant commentaire, et exposa méthodiquement leur doctrine dans sa Theologia platonica en dix-huit livres. A dire vrai, la philosophie de Marsile Ficin n'est pas le platonisme pur ; c'est plutôt le néo-platonisme des commentateurs alexandrins du maître ; ■.nais cette doctrine convenait beaucoup mieux à la tournure d'esprit du mystique florentin, constamment préoccupé de concilier la philosophie platonicienne avec le christianisme.
L'influence de Marsile Ficin s'exerça par ses écrits, par son enseignement au « Studio » de Florence, et surtout par les longues discussions qui s'engageaient dans le cercle d'amis toujours prêts à se réunir autour de lui. Ces doctes entretiens sont connus, dans l'histoire de la Renaissance, sous le nom d'Académie Platonicienne; mais il va sans dire que cette Académie n'avait rien de commun avec les assemblées qui, dans la suite, ont été organisées un peu partout sous ce titre. Tout ce que Florence a compté d'esprits cultivés, dans la seconde moitié du xv* siècle, a fréquenté ces réunions, ou en a subi l'influence : qu'il suffise de rappeler ici les noms de Leon-Battista Alberti, de Pic de la Mirandole et de Cristoforo Landino qui, dans ses Disputationes Camaldulenses, nous a laissé un tableau aussi élégant qu'instructif des conversations tenues par les néo-platoniciens de Florence dans les cadres les plus poétiques : celles-ci se déroulent au milieu des forêts qui entourent l'ermi.
tage des Camaldules , dans la haute vallée de l'Arno. L'Académie florentine eut aussitôt des émules dans d'autres villes. L'Académie romaine, fondée par Giulio Pomponio Leto (1428-1498), et dont fit partie, entre autres, Platina (1421-1481), eut un caractère plus exclusivement classique ; l'affectation des sentiments et du langage propres au paganisme y alla même jusqu'à inquiéter le pape Paul II, lorsque la légitimité du pouvoir temporel parut mise en doute par ces humanistes, mais les destinées de l'Académie ne furent pas sérieusement compromises par des rigueurs momentanées. A Naples, où un humaniste médiocre, connu surtout par un recueil d'épigrammes obscènes, Antonio Beccadelli, surnommé « il Panormita » (1394-1471), vint achever une carrière assez agitée, une Académie fut instituée par ses soins; mais l'homme qui y a vraiment attaché son nom fut l'écrivain délicat qui prit la succession de Beccadelli, Gioviano Pontano, qui a laissé une belle réputation comme poète latin.
Non contents en effet de reconquérir, par un travail critique incessant, la littérature et la civilisation du monde ancien, les humanistes entendaient créer en latin une littérature originale. Leurs écrits, considérables par le nombre et la longueur, ne sont pas aussi dépourvus de valeur qu'on est disposé à le croire sans les lire. Assurément l'intérêt que l'on y peut trouver est des plus limités : ce sont des œuvres mort-nées ; mais elles contiennent en germe quelques-uns des caractères distinctils de la littérature italienne renouvelée, telle qu'elle
devait réapparaître au temps du Politien et de Machiavel A ce titre une revue rapide des genres cultivés en latin au xv^ siècle est ici nécessaire.
L'histoire surtout eut la faveur des humanistes. Léonard© Bruni, surnommé « l'Aretino » (1370-1444), traducteur d'Aristote, de Platon, de Démosthène et de Plutarque, héritier de Coluccio Salutati, son maître, dans les fonctions de chancelier de la république florentine, retraça en douze livres l'histoire de Florence jusqu'à l'année 1402. Le Pogge s'attacha au récit des guerres soutenues par ses compatriotes de 1350 à 1455; Lorenzo Valla raconta les événements qui marquèrent le règne de Ferdinand d'Aragon, roi de Naples. En Lombardie, Pier Candido Decembrio (1399-1477) écrivit la vie de Filippo Maria Visconti et celle de Francesco Sforza; enfin Flavio Biondo (1388-1463), secrétaire apostolique et auteur de travaux archéologiques fort estimés, entreprit de retracer en trente et un livres l'histoire d'Italie, depuis la chute de l'empire jusqu'à son temps. Quelques-unes de ces œuvres se distinguent par un esprit critique et un souci de la composition que ne soupçonnaient pas les anciens chroniqueurs : l'ordre chronologique est abandonné et fait place à une disposition plus rationnelle des matières; on y reconnaît un effort, souvent heureux, pour découvrir les causes des événements et leur enchaînement. Les légendes fabuleuses, qui encombraient tous les débuts de chroniques, sont rejetées; les sources auxquelles puise l'historien sont indiquées, contrôlées, discutées. Peu importe que le résultat laisse encore à désirer : la méthode est trouvée. En outre, on remarque dans la conception générale de l'histoire d'Italie, un changement profond : pour les humanistes, la dignité impériale, dont se parent encore les souverains allemands, n'est plus.
comme pour les hommes du Moyen Age, la continuation légitime de l'empire romain. La grandeur de Rome, à leurs yeux, finit avec la république ; l'institution de l'empire marque le début de la décadence, et ce titre d'empereurs, dont se targuent des barbares, n'a été qu'une arme entre leurs mains pour asservir l'Italie déchue. Nous voilà beaucoup plus près assurément des idées de Machiavel que de celles de Dante, et même de Pétrarque.
Il est vrai que ces historiens ne sont pas sans reproches. A force d'imiter Tite-Live, Salluste ou Suétone, et avec leur manie de draper leurs héros à la romaine, ils altèrent la physionomie de l'époque qu'ils prétendent faire connaître, et commettent de véritables anachronismes. Ces défauts seront peu à peu corrigés, grâce au goût sans cesse croissant pour l'observation directe. Il en restera pourtant toujours quelque chose, par exemple dans l'habitude de prêter des discours de pure convention aux principaux personnages, et dans une certaine affectation de majesté trop peu exempte de rhétorique.
La même tendance se retrouve dans les exercices oratoires et même dans les lettres des humanistes. Leur caractère individuel se marque en traits plus saillants dans les mémoires et les pamphlets, comme ceux d'iEneas Sylvius — devenu pape sous le nom de Pie II, en 1458, — car son récit du concile de Bâle est une œuvre de parti, au moins autant qu'une page d'histoire. Plus curieuses encore, par l'exaspération de la personnalité, sont les invectives violentes, et souvent grossières, que ces savants irascibles se lançaient pour le prétexte le plus futile. On y voit se trahir ingénument la susceptibilité, l'intolérance, l'orgueil démesuré qu'ils puisent
dans la conscience de leur valeur, et dans la considération dont ils sont l'objet de la part des princes les plus puissants : leurs moindres opinions sont sacrées; la plus légère critique leur semble un afTront intolérable.
Nous touchons ici au point faible de la civilisation du XV* siècle : si l'humanisme affinait les esprits, il ne fortifiait pas les caractères. C'est à ce moment que la littérature devient, pour beaucoup, une profession ; or l'homme de lettres n'a eu, pendant de longs siècles, d'autre ressource que la munificence des grands, au service desquels il entrait comme conseiller, comme ambassadeur — on disait alors « orateur » — ou comme dispensateur infaillible d'une gloire dont les moindres tyranneaux se montraient affamés : chacun pensait être un Achille, pourvu qu'il trouvât un Homère. Ce métier de courtisans, tous ne l'exercèrent pas aussi effrontément que l'arrogant Francesco Filelfo (1398-1481), qui, non content de composer la Sforziade à la solde de Francesco Sforza, se faisait payer à part les épisodes qu'il promettait d'y insérer en l'honneur de tel ou tel personnage, quitte à changer ses éloges en satires s'il n'obtenait pas le prix demandé; mais il est certain que la Renaissance a vu trop souvent se répéter ces scandales. On reconnaît sans peine chez Filelfo les germes d'un art encore grossier, que le fameux Arétin portera à sa perfection.
La Sforziade prétendait être une moderne Iliade; les réminiscences homériques abondent aussi dans un poème en treize chants, que Basinio Basini (1425-1457) composa en l'honneur de Sigismond Malatesta, seigneur de Rimini, l'un des plus curieux mécènes de cette époque. Ces pauvres essais montrent assez que les temps n'étaient pas propices au genre épique. Au contraire, dans la poésie légère, les humanistes ont déployé des
qualités plus personnelles, en composant soit de courtes pièces d'un tour familier ou épigrammatique, à la manière d'Horace ou de Martial, soit des élégies amoureuses, dans le style d'Ovide, de Catulle ou de Properce, non sans quelques réminiscences de Pétrarque. Deux d'entre eux ont même su faire preuve, en latin, d'un véritable tempérament poétique; ce sont Gioviano Pontano et le Politien. Ce dernier occupera dans le chapitre suivant une place trop importante pour qu'il soit nécessaire d'insister beaucoup ici sur son rôle comme humaniste; il faut cependant rappeler que cet infatigable interprète des classiques ne se livra pas toujours à des travaux aussi sévères que la traduction de V Iliade, entreprise à quinze ans : il tourna en latin d'aimables et fines poésies, et composa même des épigrammes en grec. Si le charme de ces pièces réside surtout dans un style a la fois ingénieux et naturel, plus que dans la pensée, certaines élégies du Politien, dont une tout au moins, sur la mort d'Albiera degli Albizzi, est restée célèbre, possèdent une valeur plus haute, grâce à l'heureuse adaptation de la forme classique à l'expression de sentiments vrais. En latin, comme dans ses trop courtes œuvres italiennes, le Politien a eu le privilège de savoir faire entendre des accents personnels h travers une série presque ininterrompue de réminiscences.
Ombrien de naissance, mais Napolitain d'adoption, Gioviano Pontano (1426-1503), n'a jamais éprouvé le besoin de manier en vers d'autre langue que celle de Catulle et de Properce; le latin suffit à tous ses besoins. Est-ce parce qu'il sait excellemment le plier aux moindres caprices de son imagination, ou parce que sa pensée a d'elle-même le tour païen et voluptueux, dont la poésie latine offrait des modèles accomplis ? Le fait est que,
chez Poiilano, l'expression des sentiments ne saurait être ni plus aisée ni plus musicale. L'amour tient la première place dans ses vers, l'amour sensuel, tout en langueurs et en caresses, sans violence passionnée, sans profondeur d'émotion ni de pensée. Mais Pontano chante aussi les chagrins et les joies de sa vie familiale, car il se met volontiers en scène; et les couleurs dont il sait relever de légers croquis d'un charme tout intime, comme le babillage du petit enfant et de sa mère, échappent à toute convention. Pontano réussit même à faire entendre, dans ses hexamètres et ses hendécasyllabes, certains échos de la vie populaire, des refrains de chansons, des légendes et des superstitions napolitaines. Par cette union harmonieuse et spontanée entre l'élément réel, vécu, personnel, et l'élément classique, la poésie de Pontano est une des manifestations les plus caractéristiques du génie de la Renaissance.
D'autres humanistes, du reste, le Pogge dans ses Facéties, yEnas Sylvius dans son Histoire de deux amants, font servir le latin à la peinture des mœurs contemporaines et à la transcription des bons mots, des joyeux propos que l'on colportait sur la place publique ; tous savent peindre un coin de paysage ou une scène d'après nature, car tous ont le goût de l'observation. Ainsi dans cette littérature fondée sur l'imitation, la vie italienne pénètre peu à peu de toutes parts, et une incontestable originalité se dégage de ce labeur trop souvent pédantesque, qui semblait condamné à la stérilité. Toutefois ce n'est pas dans les genres les plus sérieux, ce n'est pas dans leurs œuvres les plus longues que les humanistes font le mieux paraître ces heureuses qualités : ce qu'il y a de trop ambitieux dans leurs discours ou dans leurs essais d'épopée donne plus de relief à la
puérilité de leur imitation et aux vains artifices de leur style. Au contraire les courtes descriptions, un peu superficielles peut-être, de tout ce qui les entoure, se prêtent bien h l'emploi de la mythologie; leur imagination prend sans effort un tour idyllique, auquel il leur est aisé d'associer quelque écho de la vie réelle; et aux grâces raffinées de l'églogue ou de l'élégie latine, ils aiment à unir les accents naïfs de la muse populaire. Or ces caractères seront précisément ceux de la poésie italienne à la fin du xv* siècle : mythologique, descriptive, idyllique, populaire et au besoin villageoise, d'ailleurs pauvre en émotions profondes, et à peu près incapable de s'intéresser à des idées abstraites.
Le rôle initiateur de l'humanisme était alors entièrement terminé. Longtemps encore pourtant la littérature latine resta en honneur. La première moitié du xvi® siècle vit paraître de nombreux poèmes, les uns religieux, le De parla Vb'ginis (1526) de Sannazar, ou la Christias (1535) de G. Vida, descriptifs ou didactiques comme ceux de Sadolet, G. Frncastoro et Manzolli. Le lyrisme latin fut cultivé même par les plus célèbres écrivains italiens : Bembo, Castiglione et l'Arioste; — mais Giovanni Cotta, Andréa Navagero et Marcantonio Flaminio ne durent qu'à leurs vers latins la grande renommée dont ils ont joui. Néanmoins cette poésie, de plus en plus factice en son élégance aristocratique, était condamnée à la répétition indéfinie des mêmes artifices. Le cicéronianisme triomphant, en interdisant l'emploi de locutions et de tournures étrangères aux œuvres du grand orateur, privait le latin de la seule ressource dont il disposât pour lutter avec les langues vivantes, celle de prendre librement, partout où ils se rencontrent, les mots nécessaires a l'expression des idées modernes, et d en forger de
nouveaux au besoin. Depuis lors, la poésie latine est restée un amusement d'érudits, sans influence sur la littérature proprement dite, presque sans contact avec elle. Quant h la prose latine, elle a longtemps survécu, et beaucoup plus légitimement, comme langue savante; on a même parfois regretté qu'elle ne se soit pas maintenue comme langue internationale. Mais ce rôle, qu'elle a si utilement joué pendant des siècles, sort entièrement des limites de ce chapitre.