CHAPITRE III
Pendant les deux premiers tiers du xv^ siècle, le latin relègue à l'arrière-plan l'usage de la langue dite a vulgaire ». Les œuvres écrites en italien, peu nombreuses, ne révèlent guère que des tendances individuelles. Aussi est-il difficile de grouper et de caractériser des essais dépourvus, pour la plupart, d'intentions artistiques; tout au plus peut-on distinguer deux ou trois courants principaux.
C'est d'abord l'influence persistante des traditions du XIV® siècle. Entre 1450 et 1460, le Florentin Matteo Palmieri (1406-1475) compose un long poème philosophique en tercets, où l'imitation de Dante est fort reconnaissable, la Città di vita, demeuré inédit parce qu'il renfermait une opinion condamnée par l'Eglise. A côté de la Divine Comédie, les Triomphes de Pétrarque exercent une action considérable sur la poésie allégorique, et la première manière de Boccace, celle de YAmeto et de VAmor-osa visione, se retrouve dans la
Philoniena de Giovanni Gherardi da Prato, qui commenta publiquement les œuvres de Dante à Florence de 1417 a 1425. Le même G. Gherardi imita en prose le style et la composition du Décaméron en un curieux ouvrage, intitulé par son éditeur moderne il Paradiso degli Alberti, où sont rapportés les entretiens, tantôt savants, tantôt joyeux, auxquels se complaisait l'élite de la société florentine. Quant à la poésie amoureuse, elle s'était mise à l'école de Pétrarque, sans originalité, sans profondeur de sentiment, avec Buonaccorso da Montemagno (mort en 1429) et Giusto de' Conti (mort en 1449).
C'est d'un autre côté qu'il faut porter ses regards si l'on veut trouver quelque spontanéité. Sans prétendre faire œuvre d'artistes, beaucoup de bourgeois florentins avaient alors coutume d'écrire au jour le jour leurs impressions et leurs souvenirs, sortes de chroniques familiales où ils consignaient, au profit de leurs enfants, les fruits de leur expérience, dans la langue simple et savoureuse des conversations quotidiennes; ils écrivaient aussi des lettres où leurs sentiments intimes s'exprimaient naïvement, sans aucune préoccupation littéraire. Les recueils de ce genre abondent au xv' siècle; quelques-uns ont un charme pénétrant, comme certaines pages des Diari de Giovanni Morelli ou de Buonaccorso Pitti, et surtout les lettres d'Alessandra Macinghi, femme de Matteo Strozzi, écrites de 1447 à 1470 à ses fils exilés, documents d'une inappréciable valeur au point de vue de 1 histoire des sentiments, des mœurs et de la langue.
Ce style populaire ou bourgeois pénètre même dans le domaine plus sévère de la prédication, et saint Bernardin de Sienne (1380-1444) ne dédaigne pas d'émailler ses sermons de contes tournés avec une vivacité char-
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mante. D'ailleurs, sans se soucier d'imiter Boccace, le peuple raconte de joyeuses histoires avec une bonne humeur exempte de toute prétention. Plusieurs de ces récits nous ont été conservés, et tel d'entre eux — la nouvelle du Grasso legnaiolo , par exemple , farce datelier où l'architecte de la coupole de Florence , Brunelleschi, joue un rôle important — sont des modèles de malice et de fine observation, que font encore mieux valoir le naturel du style, l'absence de tout artifice.
Ces essais ne sont pas isolés; les premières années du xv^ siècle voient se développer une littérature considérable : la poésie chevaleresque, venue de France, et solidement implantée dans la vallée du Pô*, se répand dans l'Italie centrale, colportée de carrefour en carrefour par les « Cantastorie ». Des romans en prose, destinés à la lecture, reprennent la matière de toutes ces chansons de geste et leur assurent une nouvelle diffusion. Andréa da Barberino, né vers 1370, rédige ainsi ses Reali di Fvancia^ où il s'efforce de donner une liaison logique et une apparence raisonnable à une série d'histoires fabuleuses sur les origines de la dynastie de France, jusqu'aux exploits de jeunesse de Charlemagne et de Roland. Ecrivain maladroit et monotone, Andréa da Barberino occupe cependant une place importante dans l'évolution italienne de la littérature chevaleresque, et le succès de ses œuvres a été considérable : un de ses romans, plein des plus surprenantes aventures, Guerrino il Meschino, n'a pas cessé de faire les délices du public populaire d'Italie.
Nés en Ombrie du mouvement franciscain-, le cantique