CHAPITRE IV
Dans la première moitié du xvi* siècle, l'intimité des Italiens avec l'art et la pensée antiques, porte ses fruits : l'imagination, la sensibilité, la raison, façonnées à cette grande école de l'humanisme, sont parvenues aune pleine maturité. La personnalité de l'artiste ou du penseur est complètement formée, dégagée de toute servitude : elle est purement italienne. Le sentiment de l'art, la recherche du beau dominent tout, mais n'étouffent rien : l'Arioste peut, en des chants consacrés a célébrer des exploits imaginaires, s'abandonner librement à sa verve, sans autre préoccupation que de plaire; mais un Machiavel, un Guichardin, un Castiglione, sans rien sacrifier de leur souci de la forme, s'appliquent surtout à observer la vie, dans le passé et dans le présent, avec une clairvoyance parfaite, pour en dégager des leçons pratiques.
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Né à Florence le 3 mai 1469, Niccolô Machiavelli ne reçut pas une éducation d'humaniste; dès sa jeunesse il se voua à la pratique des affaires publiques. A vingtneuf ans, il obtint un emploi de secrétaire auprès de la Seigneurie de Florence, et le conserva jusqu'au jour où le retour des Médicis (1512) mit fin au régime républicain restauré par Savonarole. Dans cette première période de sa vie, Machiavel se trouva donc directement initié aux questions de politique intérieure et extérieure; il eut toute facilité pour étudier de près les problèmes les plus variés de gouvernement, d'administration, de finances, d'organisation militaire et de diplomatie. Diverses légations lui permirent d'observer également ce qui se passait hors de sa ville natale ; car il fut envoyé auprès de Catherine Sforza, comtesse d'Imola et de Forlî, de César Borgia, duc de Valentinois (dont les efforts pour se constituer une principauté en Romagne l'intéressèrent au plus haut point), à Venise, à Rome, en France à quatre reprises, auprès de Louis XII, et en Allemagne auprès de Maximilien I*''. Il se convainquit de la nécessité d'enlever aux mercenaires la défense des libres institutions de Florence pour la confier aux citoyens armés, et consacra une bonne partie de ses efforts à réaliser cette grande pensée de toute sa vie. Les remarques qu'il était amené à faire ainsi peu à peu étaient consignées dans une série de rapports fort curieux, où, en dépit d'inexactitudes inévitables, se révèle la singulière acuité de son observation; l'écrivain s'efforce déjà, non sans succès, de donner à ses idées la précision et le relief nécessaires; il s'essaie même à rédiger une chro-
nique rimée des événements dont il a été spectateur [Décennale primo, 1504; Décennale seconda, interrompu en 1509), et ces compositions peu poétiques nous apprennent du moins ce qu'on chercherait en vain dans ses rapports d'affaires : la douleur qui l'étreint à la vue des maux dont soujffre l'Italie, son penchant à l'ironie ou même au sarcasme, et sa confiance illimitée dans la puissance de la politique pour remédier à tout.
Lorsqu'en 1512 une conspiration renversa le gonfalonier Pier Soderini, et rendit le pouvoir aux Médicis, Machiavel perdit son emploi de secrétaire, et dut se retirer avec sa nombreuse iamille à San Casciano, où il vécut dans la gêne pendant quelques années. Mais ce qui lui coûta le plus, après ces quatorze ans d'activité incessante, ce fut d'être réduit à l'oisiveté, — épreuve bienfaisante, qui mûrit son génie par la réflexion et l'étude, et d'où sortirent coup sur coup le Prince, les Discours sur Tite-Live et les dialogues sur VAi^t de la guerre. Le secrétaire de la Seigneurie de Florence fait alors la théorie de ses expériences.
Le Prince nous révèle les préoccupations politiques qui agitaient ^lachiavel en 1513 : pour chasser les « barbares » établis dans la péninsule, il fallait qu'un homme réussît à constituer, à tout prix, un Etat assez fort pour devenir le centre de la résistance nationale et réaliser l'unité de la patrie. Ce libérateur, Machiavel l'attend, il le cherche avec une sorte d'angoisse, et l'appel qu'il lui adresse, au nom de l'Italie esclave, est d'une éloquence, d'une chaleur, d'une beauté, qui n'a guère été surpassée. Le livre n'est que l'analyse minutieuse des conditions dans lesquelles paraissaient alors possible la création et le développement d'un Etat de ce genre Tous les moyens sont bons pour y parvenir : sans doute
le prince doit posséder certaines qualités, mais il lui suffit souvent d'en avoir les apparences, et à l'occasion la violence ou la trahison seront ses armes. Qu'il tâche de ne pas se faire haïr; mais il vaut encore mieux être craint qu'aimé, et il y a souvent un intérêt supérieur à se montrer sans pitié, ou même à violer les promesses faites (ch. xvii et xviii). Toutes ces considérations, déduites avec une logique impeccable, et appuyées d'exemples nombreux, constituent ce qu'on appelle le « machiavélisme », en vertu duquel l'auteur parle, sans gêne apparente, de « belles vengeances » et de « vertueuses trahisons * ».
Cette immoralité politique a fait scandale, et a valu au nom de Machiavel la plus triste réputation. Mais s'il est vrai que ces préceptes sont odieux, il n'est pas équitable de prétendre que Machiavel les ait érigés en doctrine. Le problème qu'il se pose, et qu'il retourne en tous sens avec une implacable rigueur de raisonnement, est plus particulier, plus limité qu'on ne le croit communément : il se place sur le terrain des faits contemporains et de l'action immédiate, non sur celui des principes éternels; son enquête a un caractère nettement scientifique, et, comme telle, elle demeure étrangère à la morale. Le chirurgien, qui n'hésite pas à entreprendre une opération désespérée, n'a pas un instant la pensée que les pratiques dangereuses auxquelles il se livre doivent être généralisées. Lui oppose-t-on que « La fin justifie les moyens » est un précepte immoral? De même Machiavel s'est convaincu que l'Italie, dans l'état où il la voyait, pouvait encore être sauvée si un prince adoptait telle ou telle
1. On sait que, pour les contemporains de Macliiavel, la virtà ne désigne nullement ce que nous appelons vertu, mais simplement le déploiement de l'énergie individuelle, l'aptitude à l'actiou.
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I ligne de conduite, faute de quoi la ruine était certaine; et la vérité est que la décadence politique de l'Italie se précipita, ce prince ne s'étant pas trouvé : César Borgia, que Machiavel avait vu à l'œuvre, et dont le souvenir est présent h chaque page du livre, était mort en 1507; Julien de Médicis, dernier fils de Laurent, en qui l'auteur mit un instant son espoir, mourait en 1516; le neveu de celui-ci, Laurent, à qui Machiavel découragé dédia son ouvrage, sans en attendre autre chose qu'un peu d'argent — encore fut-il déçu! — disparaissait à son tour en 1519, et le Prince resta inédit jusqu'en 1531.
Les Discours sur la première décade de Tite-Live, commencés avant le Prince, mais terminés plus tard, renferment à peu près les mêmes idées sous une forme différente. C'est une série de dissertations, parfois un peu décousues, inspirées à Machiavel par la lecture de rhistorien latin ; elles roulent sur les sujets auxquels sa pensée s'attachait le plus volontiers : la fondation des Etats, les causes habituelles de leur ruine, et les moyens propres a les en défendre. Convaincu qu'un souverain absolu peut seul présider à la naissance et à l'organisation politique d'une cité forte, Machiavel estime en retour qu'un régime de liberté est plus propre à conserver leur solidité et leur souplesse aux institutions, car il permet de les adapter graduellement aux besoins sans cesse renouvelés des peuples, et seul il fait appel à la collaboration de tous les citoyens pour veiller au salut commun. La république idéale de Machiavel est un gouvernement où l'élément populaire, avide de progrès mais turbulent, est contre-balancé par une oligarchie naturellement conservatrice. D'ailleurs il n'envisage à aucun moment les intérêts des diverses classes de citoyens ni ceux des particuliers : le bien de l'Etat est sa seule préoccupation;
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tout s'efFacf^ devant elle ; rien n'a de valeur que par rapport à cet intérêt unique. Les sentiments et les scrupules les plus respectables doivent lui être impitoyablement sacrifiés; la religion, par exemple, n'attire l'attention de Machiavel qu'autant qu'elle peut servir à gouverner.
Avec tout ce qu'elle comporte de dur et d'immoral, cette conception de la politique a pourtant sa grandeur : il est impossible d'imaginer un culte plus absolu de la chose publique, joint aune confiance plus illimitée dans les ressources de l'intelligence et de la volonté humaine Machiavel ne tient aucun compte — et c'est là sa principale erreur — de certaines forces qui constituent une si large part de Xa. politique moderne : la prospérité des nations fondée sur leur développement économique, la volonté des peuples mieux informés de leurs droits, l'autorité morale que donne à un gouvernement le respect de la justice. Pour lui, le génie politique de l'homme — d'un homme — doit suffire à prévoir et à surmonter tous les obstacles; et si, ayant tout fait pour réussir, il échoue, Machiavel ne sait voir dans cet insuccès que l'intervention d'une puissance mystérieuse qu'il appelle la Fortune.
Pour déjouer les trahisons de cette force jalouse, la précaution la plus essentielle semblait être la constitution de milices recrutées parmi les citoyens eux-mêmes. Cette idée, longuement indiquée déjà dans le Prince et les Discours, est reprise dans un ouvrage particulier, les dialogues sur VArt de la guerre, en sept livres. Renonçant à exposer ici ses réflexions en son propre nom, l'auteur donne la parole à un homme du métier, Fabrizio Colonna; il imagine un entretien dans les célèbres Orti Oricellari (jardins des Rucellai), où se réunissait alors une société d'érudits, de lettrés, de poètes, et que
Machiavel, se rapprochant peu h peu des Méclicis, fréquenta régulièrement de 1516 à 1522. Bien qu'un pareil livre, par la nature même de son sujet, fût condamné à vieillir assez vite (par exemple, l'importance des armes à feu y est méconnue), Machiavel a déployé dans son traité d'art militaire une faculté d'intuition d'autant plus surprenante qu'il n'avait en la matière aucune compétence personnelle.
De la pratique des affaires publiques, l'ancien secrétaire de la Seigneurie s'était élevé à la théorie ; il n'avait plus qu'un pas à faire pour passer de la théorie à l'histoire. Il s'y essaya vers 1520, en composant une vie de Castruccio Castracani, aventurier qui se rendit maître de Lucques, et mourut en 1328; mais c'est moins une histoire véritable qu'une sorte de roman historique, car les faits les mieux établis y sont librement modifiés, et la source favorite de Machiavel est la vie d'Agathocle par Diodore de Sicile. Castruccio n'est ici qu'un prétexte, un exemple, destiné à mettre en action quelques-unes des théories chères à l'auteur. Néanmoins cet essai témoignait hautement de ses aptitudes pour l'histoire proprement dite, et peut-être ne fut-il pas étranger à la décision en vertu de laquelle lui fut confié, à la fin de 1520, le soin d'écrire l'histoire de Florence. L'instigateur de cette mesure fut le cardinal Jules de Médicis, auquel l'œuvre fut en effet dédiée en 1525; le cardinal était alors devenu le pape Clément VII.
Le plan adopté dans la composition de ces huit livres révèle une conception large du sujet, et une vue très nette de ses grandes lignes. L'événement central, pivot de ce grand drame historique, est la supériorité définitivement conquise par la famille des Médicis en la personne de Cosme l'Ancien, quand celui-ci, exilé de Florence, y fit
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en 1434 une rentrée triomphale (fin du livre IV). Les faits antérieurs à cette date sont résumés, pour l'ensemble de la péninsule, dans le livre I, et pour les révolutions intérieures à Florence dans les livres II-IV; les quatre livres suivants nous font assister aux vicissitudes, désormais inséparables, de Florence et de l'Italie après 1434; le huitième, entièrement consacré à Laurent le Magnifique, s'achève avec sa mort, laissant entrevoir les discordes entre Etats italiens, qui allaient suivre la disparition de cet arbitre de la paix, et leur conséquence fatale, l'ingérence étrangère.
Le détail du récit, comme le plan général, met constamment en lumière l'enchaînement logique des événements. Machiavel ne croit pas à l'intervention de la Providence dans les afiaires humaines : c'est dans les institutions et dans l'usage qu'en font les hommes qu'il trouve l'explication des révolutions, des victoires et des défaites. Ainsi l'histoire, dégagée de l'étroite méthode des vieilles chroniques, s'élève d'un coup d'aile à l'interprétation des lois qui régissent la vie des peuples :; elle devient une philosophie de la politique, et, pour Machiavel, la vérification des théories qu'il professa toute sa vie. Conception originale et féconde, mais dangereuse, car elle expose l'historien à négliger les détails qui ne rentrent pas dans son système, ou à en fausser la portée et la signification. Machiavel ne s'intéresse pas aux faits pour euxmêmes, et l'on s'en aperçoit à sa façon arbitraire d'utiliser ses sources : précurseur à tant d'égards de la méthode historique moderne, il n'a cependant pas saisi l'importance d'une sévère critique des témoignages.
Telle qu'il l'a comprise, l'histoire est un art au moins autant qu'une science ; par le mérite de la forme, on peut même dire que Machiavel en a fait une œuvre d'art,
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Sans se draper, comme les humanistes, dans la toge de Tite-Live — son récit est toujours animé, et vise à la précision plus qu'à l'ampleur, — il lui arrive de s'arrêter avec complaisance sur certains épisodes, de tracer les portraits en pied de divers personnages et de composer en leurs noms de véritables discours ; mais ce ne sont pour lui que des occasions d'intervenir dans son récit, pour y donner son avis motivé sur les hommes et leur conduite; aussi s'applique-t-il moins à y faire étalage de qualités oratoires, qu'à y enfermer une appréciation d'ensemble sur certaines crises importantes. Le style d'ailleurs n'est pas une des moindres beautés des Histoires florentines] depuis les tâtonnements de ses débuts, les progrès de l'écrivain avaient été continus, de ses premiers rapports au Prince, des Discours à sa grande histoire. Les expressions populaires, qui abondent dans ses lettres, s'unissaient d'abord assez gauchement à certains latinismes, dont l'usage passait alors pour inséparable du style noble; peu à peu ces éléments disparates se sont fondus : ils forment dans sa dernière œuvre une trame harmonieuse et forte, dont le fond est la langue colorée, expressive, de Florence, nuancée seulement de majesté romaine dans la structure savante des longues périodes, encombrées d'incidentes et un peu massives; les latinismes sont rares dans la syntaxe proprement dite, et même dans le vocabulaire. Cet heureux équilibre ne devait que trop vite être détruit au profit d'artifices plus savants, aux dépens du naturel et de la propriété*.
1. Machiavel a encore laissé d'autres écrits, dont il n'a pas été question ici, notamment une sorle de satire allégorique en tercets, VAsino d'oro, une nouvelle en prose, un dialogue sur la langue italienne, et surtout une célèbre comédie, la Mandragore. Je reviendrai sur ces derniers ouvrages, en particulier sur la comédie, dans les chapitres suivants.
Machiavel avait peu à peu repris sa vie active au service de sa patrie; mais pour s'être trop rapproché des Médicis, il eut la douleur de se voir tenu à l'écart, comme suspect, lorsque, en 1527, ceux-ci furent chassés une seconde fois de Florence, et que les institutions républicaines y furent restaurées. Il mourut la même année, le 22 juin, laissant sa femme et cinq enfants dans un état voisin de la misère, sans avoir pu continuer son histoire, comme il en avait l'intention. Un autre écrivain politique, dont le souvenir est inséparable du sien, reprit son récit au point où il l'avait laissé : ce fut Guichardin.
La carrière de Francesco Guicciardini (1483-1540) pré- T^ofc/c sente plus d'une analogie avec celle de son illustre (:c\a<^c devancier et compatriote. Formé, comme Machiavel, à l'école de la politique active et de l'observation directe, Guichardin applique un jugement sûr et pénétrant à l'étude de la vie publique tant en Italie qu'à l'étranger. Investi des fonctions de la plus haute importance — ambassadeur auprès de Ferdinand le Catholique dès 1512, un peu plus tard gouverneur de Reggio, de Parme, puis de Romagne, et lieutenant général des troupes pontificales, — il acquit une profonde expérience des affaires, et en consigna les résultats dans de précieux « Ricordi ». L'échec de sa politique anti-impériale et la révolution florentine de 1527 le condamnèrent quelque temps à l'inaction; mais avec le rétablissement des Médicis (1530), il retrouva une situation digne de son mérite, jusqu'au jour où le jeune duc Cosme P"", dont il avait favorisé l'avènement (1537), dans l'espoir de jouer près
de lui un rôle prépondérant, repoussa ses services. Réduit à un repos forcé, il mit ses loisirs à profit pour composer sa grande Histoire d'Italie.
A ces analogies superficielles il faut opposer des différences caractéristiques. Si Guichardin continue et perfectionne en politique le réalisme de Machiavel, il le pousse jusqu'au cynisme, en ce sens qu'il ne le subordonne à aucune grande idée, et ne le tempère par aucune généreuse illusion. Pour lui, le but suprême des actions humaines est l'intérêt particulier, et il esquisse de la sagesse politique une théorie qui ramène la prudence parfaite à l'art de savoir, en toute circonstance, tirer son épingle du jeu. Aussi le voit-on, malgré ses sympathies déclarées pour un gouvernement républicain, servir sans embarras les Médicis, y compris ce triste Alexandre, qui tomba en 1537 sous le poignard de Lorenzino, et dont Guichardin ne craignit pas de se faire l'avocat auprès de Charles-Quint. Ainsi la démoralisation, dont l'œuvre de Machiavel fournit déjà t^nt d'indices inquiétants, devient plus profonde, plus incurable avec Guichardin : Machiavel a encore une foi — dans une politique qui pourrait sauver l'Italie; il foule aux pieds les principes de la morale la plus élémentaire, mais il ne le fait que dans un intérêt sacré. Guichardin est trop sceptique pour se repaître d'illusions; il renonce même à lutter pour ses idées les plus chères : « Il y a trois choses, dit-il, que je voudrais voir avant de mourir, mais quand je vivrais très longtemps, je crois bien que je n'en verrais aucune : c'est d'abord un régime républicain bien organisé à Florence, puis l'Italie délivrée de tous les barbares, enfin le monde affranchi de la tyrannie de prêtres scélérats. » Convaincu qu'il ne verra rien de tout cela, et satisfait d'avoir exprimé pour lui-même son idéal politique, il songe
posément à ses intérêts particuliers, sans qu'aucune considération l'en détourne.
A cet affaiblissement de la conscience politique correspond une merveilleuse intelligence : homme d' action, ChciFciLc.^ Guichardin est supérieur à Machiavel; il lui est a peine inférieur comme écrivain. Son œuvre est considérable, mais tout entière posthume : quelques années après sa mort, fut publiée son Histoire d'Italie, ainsi que les observations sur son ambassade en Espagne, et un certain nombre de ses « Ricordi politici e civili » ; la seconde moitié du xix® siècle seulement a vu paraître le reste de ses écrits, en dix volumes.
A vingt-six ans, il composait une histoire de Florence, hhzi /PU depuis la révolte des « Ciompi « (1378) jusqu'en 1509, et déjà l'on y admire une maturité de jugement surprenante, et une méthode sévère, malgré ce qu'il y a de superficiel, et parfois d'inexact dans la première partie du récit. Cet essai juvénile permet d'apercevoir, sans plus tarder, par où Guichardin surpassera Machiavel : il ne dédaigne pas sans doute de commenter les événements, en des réflexions qui dénotent un sens politique profond; mais il s'intéresse davantage aux faits eux-mêmes et à leur interprétation exacte; il se défie des idées générales, qui risquent de fausser l'appréciation de la réalité; en un mot, le sens critique est sa faculté maîtresse. Cette disposition de son esprit se manifeste d'une façon frappante, par opposition à la méthode de son grand émule et ami, dans les tYente-neu( Considé?'ations qu il a consacrées à l'examen des discours de Machiavel sur Tite-Live : sa pensée, éminemment pratique, relève avec force que l'exemple et l'autorité des Romains ne sauraient s'appliquer à la situation toute différente de l'Italie du xvi^ siècle, et fait ressortir combien il est vain d'agiter certains problèmes qui ne se
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posent plus, ou ne se posent pas dans les mêmes termes.
Un réalisme identique inspire les « Ricordi » — réflexions, et parfois véritables dissertations détachées, au nombre de quatre cents et plus, où Guichardin a résumé le fruit de son expérience et de ses méditations. Cette œuvre, la plus suggestive de l'auteur, est surtout connue par l'espèce de cynisme inconscient avec lequel Guichardin y distingue et y oppose constamment sa conduite, ou celle de son « sage », basée sur le seul intérêt personnel, et ses opinions — on n'ose dire ses principes. « Mon intérêt particulier, écrit-il, m'a mis dans l'obligation de m'attacher à la puissance des gens d'Eglise ; sans cela, j'aurais aimé Martin Luther autant que moi-même. » Les réflexions de ce genre abondent, et jettent une lumière crue sur la mentalité de la génération qui vit, avec une sorte d'indifférence, s'effondrer les institutions à la faveur desquelles s'était épanouie la Renaissance. Mais si l'on plaint cette brillante civilisation d'avoir été si mal défendue par ses représentants les plus distingués, on ne peut s'empêcher d'admirer la parfaite lucidité de leur esprit, et la maîtrise avec laquelle ils traduisaient leur pensée : l'expression en est simple, lumineuse, saisissante. Les « Ricordi », malgré le décousu que comporte le genre, sont vraiment à cet égard une œuvre d'art accomplie, la plus moderne qui soit sortie de la plume de Guichardin.
Nous lisons avec moins d'intérêt, malgré le grand effort de svnthèse qu'ils supposent, ses discours politiques, dans lesquels il s'est exercé à caractériser, sous une forme oratoire, la situation de l'Italie à certains moments de son histoire, ou encore les deux livres de dialogues sur le gouvernement de Florence : Guichardin y a exprimé ses préférences pour une constitution où se
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/;rouveraient mêlées, et tempérées l'une par l'autre, les dispositions les plus heureuses des gouvernements monarchique, oligarchique et démocratique, à l'instar de la république de Venise, dont un autre Florentin, Donato Giannotti, exaltait vers le même temps l'organisation. Guichardin n'était donc pas incapable, à l'occasion, de sacrifier à de pures discussions académiques ; mais ce n'était pour lui qu'une récréation, sans aucune influence sur la direction de sa vie et de sa pensée politique.
h^Bistoif'e d'Italie de Guichardin reste le monument le Hi^toru plus considérable de la storiographie de la Renaissance, i^ox<^ après les Histoires florentines de Machiavel, qu'elle continue depuis 1492 (mort de Laurent le Magnifique) jusqu'à 1534 (mort de Clément VII). Comme l'indique le titre, l'auteur ne sépare plus les unes des autres les destinées des divers états de la péninsule, et, bien qu'il suive l'ordre des années, il s'applique à rendre sensible l'enchaînement logique des faits. Son information est remarquablement sûre et précise. Non seulement il avait vu se dérouler sous ses yeux une partie des événements qu'il raconte, mais il a consulté toutes les sources qui étaient à sa disposition ; il les a contrôlées, et si l'on pouvait lui adresser un reproche sous ce rapport, ce serait seulement de tomber parfois dans une minutie, qui confine à la prolixité. Ce défaut est surtout accusé par la forme synthétique que l'auteur donne à son style, où il enveloppe une multitude d'idées et de faits accessoires dans une longue période, lente à se dérouler; la précision du détail y compense mal l'impression pénible qui se dégage de l'ensemble. Il faut vaincre la répugnance que nous inspire aujourd'hui cette conception du style historique, pour sentir toute la souplesse et la vivacité de la pensée qui circule à travers cette trame pesante.
Ce qui donne un prix partie nlier à l'histoire de Guichardin, il faut bien le dire, c'est l'importance de la période qui y est décrite ; on ne saurait guère imaginer d'événements plus complexes et plus tragiques que ceux de ces quarante années au cours desquelles s'accomplit l'asservissement définitif de l'Italie. Guichardin fait admirablement saisir l'entre-croisement des intrip-ues, le jeu des passions et leurs contre-coups multiples; maison lui en veut un peu de conserver, en face de cette déplorable crise, une lucidité aussi parfaite, que n'obscurcit aucune émotion. Il est difficile de ne pas partager à ce sujet l'avis de Montaigne : a De tant d'âmes et d'elFects qu'il juge, de tant de mouvemens et conseils, il n'en rapporte jamais un seul à la vertu, religion ou conscience, comme si ces parties là estoient du tout esteinctes au monde... Peut estre advenu qu'il ait estimé aultruy d'après soy. »
Avec Guichardin on en revient donc toujours à la question morale : toute sa science et tout son esprit ne peuvent nous décider à prendre notre parti de son caractère; Machiavel, qui parfois nous révolte davantage, ne produit pas cette impression de malaise. Cependant Guichardin n'est pas méprisable ; on ne lui reproche aucune action malhonnête : il a servi avec zèle et fidélité les causes qu'il avait embrassées, même s'il les jugeait médiocres, ou pis. Mais cette absence d'idéal, de désintéressement, de générosité, nous irrite chez un si grand esprit, en qui l'on ne découvre d'ailleurs aucune bassesse d'âme. Pour expliquer ce phénomène, il faut songer à la démoralisation qui se manifestait alors sous toutes les formes en Italie, symptôme — et non cause — de la décadence où sombrait rapidement la civilisation de la Renaissance.
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Si la politique est une science et un art, la vie de société, dans les cours princières ou dans les cercles de lettrés et d'artistes, eut aussi, au début du xvi" siècle, ses virtuoses et ses théoriciens, qui travaillèrent à en rédiger le code; science aimable, art brillant, dont nous avons quelque peine à comprendre aujourd'hui le sérieux, absorbés que nous sommes par mille préoccupations utilitaires : mais alors le souci de la beauté, de la grâce et de l'harmonie servait de base à toute conception morale de la vie. Deux écrivains surtout ont contribué, par leurs exemples et leurs ouvrages, a fixer les traits du parfait homme de lettres et du pariait homme de cour; comme tels, ils ont exercé une influence considérable sur leur siècle, même hors d'Italie. Ce sont Pietro Bembo (1470- J.547) et Baldassare Castiglione {1478-1529). Type accom- Sasizi<^iv' pli du gentilhomme lettré, élevé à l'école des meilleurs humanistes, le comte B. Castiglione mena l'existence active qui convenait à son rang, au service des marquis de ?kIantoue dont il était le sujet par sa naissance, et des ducs d'Urbin vers lesquels l'attirait une sympathie naturelle. Il prit part à mainte expédition militaire, et fut chargé d'importantes ambassades, auprès du roi d'Angleterre Henri YIII, à Rome, en Espagne enfin, où la mort le surprit. A cette occasion, Charles-Quint écrivit qu'avec lui disparaissait « un des meilleurs chevaliers du monde », et nous pouvons ajouter, une des figures les plus attachantes et les plus caractéristiques de la Renaissance à sou apogée : Raphaël a fait son portrait, Jules Romain dessina son tombeau, et Bembo rédigea son épitaphe. Les devoirs auxquels l'obligeait son service
auprès des princes ne l'empêchèreut pas de composer quelques poèmes, tant en latin qu'en italien, une églogue^ Tirsi, qui fut représentée à la cour d'Urbin en 1506, et surtout ce traité en quatre livres, écrit de 1514 à 1518, et publié à Venise, chez Aide, en 1528, qui est intitulé le Courtisan.
f(<Xh,o. L'auteur y rapporte des entretiens qui auraient occupé pendant quatre soirées consécutives, en 1507, la brillante société réunie autour de la duchesse Elisabeth Gonzague et de sa noble compagne Emilia Pio, dans le palais d'Urbin. Parmi les interlocuteurs, on remarque des noms célèbres dans l'histoire, Lodovico Canossa, qui fut nonce du pape à Paris et ambassadeur de François P' à Venise, Julien de Médicis, deux membres de la grande famille génoise des Fregoso, Bembo, le cardinal de Bibbiena, et dix autres gentilshommes ou lettrés moins illustres. La conversation roule sur ce thème accepté d'un commun accord : quelles sont les qualités dont la réunion constitue le type accompli de l'homme de cour? Cinq ou six orateurs tour à tour développent leurs idées personnelles et passent en revue les différents aspects du problème, interrompus par les questions et les objections de l'auditoire. Le dialogue, animé et coupé de menus incidents, se déroule avec vivacité ; c'est la peinture fidèle et charmante d'une société en qui l'esprit chevaleresque du temps a reconnu sa plus parfaite image. Le fond, sans doute, est peu original, Gastiglione ayant beaucoup emprunté aux moralistes anciens; mais ces emprunts sont merveilleusement d'accord avec le sentiment du siècle. L'imitation s'y allie à l'observation, et l'idéal au réel dans une proportion qu'il est difficile de discerner, tant l'union en est intime. Le type de l'homme de cour accompli, noble, adroit aux exercices du corps et propre
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à la guerre, sa profession naturelle, lettré, musicien, connaisseur en peinture, élégant, beau parleur et bon diseur, spirituel, le tout sans aucune affectation, et faisant concourir toutes ces qualités au service de son prince, peut paraître une conception abstraite d'une perfection trop absolue. Il ne faut pas oublier cependant que cet idéal tut vraiment recherché, et en partie réalisé par une élite, au premier rang de laquelle se place Castiglione luimême. Quoique l'auteur ne figure pas au nombre des interlocuteurs de son dialogue, on peut dire cependant qu'il en est moralement le protagoniste.
Bembo, dont la vie se partagea entre Venise, sa patrie, S€-»n.6-o Ferrare, Urbin, Padoue, et surtout Rome, n'a pas laissé d'œuvre aussi représentative que le Courtisan. En 1505, il publiait et dédiait à Lucrèce Borgia des dialogues sur 'u-- '.Q.'-r^. 1 amour, gli Asolani, du nom d'Asolo, localité de la marche de Trévise, où la scène est placée. Les doctrines qui y sont exposées sous une forme prolixe et pénible, sont un reflet trop direct de celles de Platon, et elles n'avaient qu'un rapport douteux avec la réalité. La même observation s'applique d'ailleurs aux passages du Courtisan relatifs à la femme et à l'amour — et sur ce dernier point Castiglione avait précisément donné la parole à Bembo — ; il y avait loin de la conception qui voit dans l'amour une ascension de l'àme vers le type éternel de la beauté, et la facilité des mœurs du temps : les amours de Bembo lui-même démentent sa théorie. Au reste, il ne faut pas juger les écrits de cet auteur d'après leur valeur absolue, mais bien d'après l'influence qu'ils ont exercée. Apôtre ducicéronianismepuren latin, et du pétrarquisme dans la poésie vulgaire, Bembo fut une sorte de prince des lettres, avant de devenir un prince de l'Eglise. Son esprit ouvert, souple, curieux, se pliait à tous les genres
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et excellait à en raisonner; dépourvu d'originalité réelle, il apportait du moins une conscience d'artiste exigeant pour lui-même à l'expression d'idées et d'images d'emprunt. Enfin le charme aristocratique de sa conversation et la sûreté de ses relations lui valurent une autorité personnelle, que peu d'hommes de lettres ont possédée à un égal degré. D'ailleurs sa doctrine littéraire de l'imitation venait à son heure, quand la faculté créatrice des poètes italiens semblait frappée de stérilité. On verra, un peu plus loin, quelle inlluence il a exercée dans le domaine de la poésie lyrique; il faut noter ici quelles idées il a fait prévaloir dans celui de la prose.
Le style qu'il avait adopté dans les Asolani, et les évidentes réminiscences de Boccace qu'on y relève, montraient assez sa volonté de prendre pour modèles les grands écrivains florentins du xiv^ siècle . En 1525, il publia sous le titre de Prose délia yolgar lingua, un dialogue en trois livres où était méthodiquement exposée sa théorie de la langue et du style : il retraçait les origines de l'italien — qu'il concevait comme un mélange du latin classique et des idiomes ba^ares importés par les envahisseurs, — proclamait la supériorité du florentin sur les autres dialectes, et exaltait l'art souverain de Boccace et surtout de Pétrarque, au détriment même de Dante. C'était donc h ces maîtres et à eux seuls, non au langage populaire, parlé journellement en Toscane, que l'écrivain italien devait demander des leçons de grammaire et de style. On voit ce qu'une pareille théorie a de vicieux, puisque, méconnaissant l'autorité, seule légitime, de l'usage, elle y substituait arbitrairement celle d'écrivains morts depuis un siècle et demi. Parmi les amis mêmes de Bembo, beaucoup refusèrent de le suivre sur ce terrain, témoin Castiglione qui, tout en s'inspirant des
grands Florentins, déclarait qu'étant Lombard il ne rougissait pas d'écrire en lombard. Ce n'était guère qu'une boutade, mais significative, surtout à une époque où les polémiques sur la véritable définition de la langue italienne atteionaient toute leur acuité.
La question n'était pas nouvelle; Dante s'en était déjà préoccupé. Mais depuis que toute une série de chefsd'œuvre l'avait pratiquement résolue au profit du florentin, elle se posait plus pressante que jamais pour les écrivains étrangers à la Toscane : devaient-ils apprendre un dialecte dont l'usage leur était étranger? Quand même la chose eût été possible, leur amour-propre provincial s'y serait refusé. Aussi un gentilhomme lettré de Vicence, grand amateur de nouveautés poétiques et grammaticales, le Trissin, eut-il l'idée de remettre en honneur et de développer la théorie de Dante, alors tombée dans l'oubli : la langue « italienne », selon lui, devait se composer des éléments communs à tous les dialectes, et repousser les particularités de prononciation, de syntaxe et de vocabulaire propres à certaines provinces seulement. Cette bizarre utopie — car où saisir cette langue que personne ne parle, et dont les promoteurs étaient bien forcés de recourir au toscan plus qu'ils ne le croyaient? — eut quelques partisans, surtout dans l'Italie du Nord. Le Trissin ne publia l'exposé complet de sa théorie qu'en 1529, dans son dialogue intitule il Castellano ; mais dès 1513, étant de passage à Florence, il avait fait connaître ses idées. Aussitôt Machiavel y opposa une réfutation — Dialo^o intorno alla lingua — longtemps restée inédite, et dans laquelle, avec une netteté de vues qui fait une fois de plus honneur à la perspicacité de son esprit, il démontre que la langue littéraire est essentiellement le florentin, quels que soient les éléments étrangers qui y ont pénétré peu à peu.
Si évidente que fût sa démonstralion, elle n'aurait sans doute pas convaincu les Lombards, car elle avait le tort d'émaner d'un Florentin. Il fallut que Bembo, un Vénitien, se prononçât dans un sens analogue pour faire pencher décidément la balance du côté de la raison; mais il s'en tint à préconiser l'imitation des grands écrivains de Florence, car il est plus facile de copier un modèle dont chacun peut se procurer un exemplaire, que de s'inspirer d'une langue qu'on ne sait pas parler. La querelle se prolongea longtemps; et à mesure que les champions toscans du florentin entrèrent en lice — Tolomei, Giambullari, Gelli, Yarchi, la plupart recourant à la forme désormais consacrée du dialogue — les droits de l'usage furent peu à peu reconnus; ainsi se trouva corrigée la théorie trop étroite de Bembo.
Plus indépendante de rinfluence antique, plus conforme aussi aux traditions réalistes de la littérature populaire, la Nouvelle continue, au xvi* siècle, à être le genre le plus original de la prose italienne. On pourrait citer une incroyable quantité de recueils où les nouvelles s'entassaient par vingtaines, par centaines, sans parler des contes isolés. Depuis l'anecdote scandaleuse ou franchement obscène, avec le Siennois Pietro Fortini, jusqu'à la nouvelle sentimentale et grave, ayec Alamanni, voire même tragique, avec Bandello, tous les genres y sont représentés et généralement confondus.
On peut glisser rapidement sur les Diporti du Vénitien Girolamo Parabosco, sur les Cène du Florentin Antonfrancesco Grazzini, sur les PiacevoU Notti de Straparola
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et sur les Ecatommiti de G. B. Giraldi, où se reconnaît presque à chaque pas l'influence de Boccace. Les œuvres d'un joyeux compagnon, Agnolo Firenzuola (1493-1545), qui pour avoir porté l'habit monastique n'en fut pas moins fin connaisseur des « Beautés de la femme » — il a consacré plusieurs écrits à ce sujet, — méritent une mention spéciale. Ce n'est pas que le fond en soit particulièrement original ou instructif : il s'inspire du Dècaméron dans ses Ragionamenti d'amore (1525) ; son livre ïn\\\\i\é Prima parte dei discorsi degli animait [Vô^ï) est une réédition , à travers d'innombrables intermédiaires, d'un très ancien recueil de fables indiennes, le Pantchatantra ; enfin, dans VAsino d'oro, il n'a guère fait qu'adapter librement le célèbre roman d'Apulée. Mais son récit facile, naïf, pimpant, est écrit dans une langue sans apprêt qui reflète directement le parler de Florence; ses œuvres comptent, à ce titre, parmi les textes les plus précieux de cette période, où les artifices du beau style commençaient à triompher du simple et naturel langage populaire.
Parmi les nouvelles isolées, deux surtout sont dignes de remarque : l'une, attribuée avec toute vraisemblance à Machiavel, Belfagor arcidiaçolo , est une mordante satire de la vie conjugale , que La Fontaine n'a pas manqué de recueillir; l'autre, Giulietta e Romeo, fut composée en 1524 par Luigi da Porto, de Vicence, auteur d'intéressantes Lettres historiques , sur les guerres dont l'Italie septentrionale fut le théâtre de 1509 à 1513, et interrompues par la mort prématurée de da Porto (1529). Il est peu probable que celui-ci ait puisé dans l'histoire le sujet de sa nouvelle, qui fut appelée dans la suite à une si brillante fortune ; peut-être n'a-t-il fait qu'exécuter une variation sur un thème déjà traité par d'autres,
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notamment par Masuccio. Il n'en reste pus moins à Luigi da Porto l'honneur d'avoir le premier donné une forme artistique définitive aux aventures des malheureux amants de Vérone. Pourtant ce n'est pas à lui directement que Shakespeare devait emprunter la matière de son célèbre drame, mais bien au conteur le plus considérable du XVI* siècle, et le plus attachant à coup sûr depuis Boccace, Matteo Bandello.
Né en Lombardie, à Castelnuovo di Scrivia, vers 1485, Bandello ne fut pas un lettré de profession, bien qu'il eut beaucoup étudié et que son œuvre, en prose et en vers, soit assez considérable. Ses deux cent quatorze nouvelles furent composées au jour le jour, entre 1505 et 1554, et même au delà, au cours d'une existence extrêmement agitée ; il les dédiait au fur et à mesure à d'illustres personnages, en les accompagnant de lettres qui ne sont pas la partie la moins suggestive de ses écrits. Entré dans l'ordre des Dominicains, Bandello mena de bonne heure une vie errante, passant de Milan à Pavie, puis à Gênes et à Florence, où se place l'aventure amoureuse qui lui inspira ses premiers vers et sa première nouvelle; poursuivant ses pérégrinations, il visita Naples et parcourut la Calabre. De retour en Lombardie, il s'attacha à la famille Bentivoglio de Bologne, pour le compte de laquelle il fit un premier voyage en France, à Blois ; ce ne devait pas être le dernier. Réfugié à Mantoue, quand les Français mirent la main sur le Milanais, il devint le familier de la célèbre Isabelle d'Esté, auprès de laquelle il aimait à séjourner, au milieu d'une des cours les plus cultivées d'Italie ; il dut pourtant s'en éloigner à plusieurs reprises, notamment pour se rendre à Rome et à Capoue. Après la bataille de Pavie, Bandello prit une part active aux opé-
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rations militaires contre Charles-Quint ; il se lia d'amitié avec le célèbre condottiere florentin Jean des Bandes Noires, et avec Machiavel, suivit le marquis de Gonzague dans ses campagnes en Romagne et à Viterbe, entra enfin au service de Cesare Fregoso qu'il accompagna en Piémont et en France. Là, Bandello connut Marguerite de Navarre, à laquelle il dédia, un peu plus tard, une traduction de VHécube d'Euripide. En 1541, Fregoso ayant été assassiné, François P'' assura une retraite honorable, en Gascogne, à sa veuve, que Bandello ne voulut pas abandonner dans son exil. Ce fut donc là que s'écoulèrent, dans la paix, ses dernières années : il obtint de Henri II l'évèché d'Agen, qu'il transmit au bout de peu d'années à un fils de ses protecteurs. Ses loisirs lui permirent alors de songer à la publication de ses œuvres les plus importantes, un poème en onze chants à la louange de sa dernière passion, Lucrezia Gonzaga, qui avait été son élève, et surtout ses nouvelles : trois volumes parurent en 1554; le quatrième seulement en 1573, une dizaine d'années après la mort de l'auteur.
Il fallait rappeler sommairement les grands traits de cette existence mouvementée, pour expliquer l'inspiration particulière du recueil de Bandello. Ce conteur, comme Ulysse, avait vu beaucoup de pays et observé les mœurs de beaucoup de gens : en paix comme en guerre, à la cour des rois, dans l'intimité de familles princières, auprès desquelles il joua, non sans tact, le rôle de secrétaire, de précepteur, de serviteur dévoué, lié d'amitié avec les artistes et les gens de lettres — tout jeune, il avait vu Léonard peindre sa célèbre Cène, — il est peu de personnalités saillantes de son siècle avec qui Bandello n'ait été plus ou moins directement en relation.
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Et tout ce monde revit, avec sa physionomie réelle, dans ses lettres dédicatoires, tandis que les contes eux-mêmes nous font connaître les idées, les sentiments, les propos de cette société rieuse et libre à l'excès, malgré les bouleversements politiques auxquels elle assistait, mais parfois cynique aussi, et en général violente. Cette œuvre reflète donc, de la vie italienne au xvi* siècle, tout un aspect, et le plus intime, que Thistoire proprement dite laisse nécessairement dans l'ombre.
Bandello déclare qu'il se borne à rapporter fidèlement les récits les plus intéressants qu'il a entendu conter de côté et d'autre. Cette affirmation est probablement sincère , car il n'a aucune prétention artistique : la matière de ses nouvelles est aussi disparate qu'on peut l'imaginer, et la forme en rappelle la narration orale, abondante et vive, d'un improvisateur bien doué, plutôt que l'analyse subtile, les effets savants, la reconstitution attentive du « milieu » , qui caractérisent l'art plus conscient d'un Boccace. Bandello ne possède ni la malice ni l'émotion intense du grand Florentin; mais il a plus de sensibilité, d'imagination et de bonhomie qu'il n'en faut pour se faire lire avec plaisir.
Son livre complète, dans une certaine mesure, le Courtisan : Castiglione a tracé de la société italienne une image visiblement idéalisée ; Bandello en est le peintre réaliste. Ni l'un ni l'autre du reste ne donne l'expression définitive de l'art et de la poésie de leur génération. Ce rôle était réservé à TArioste.