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CHAPITRE V

Lodovico Ariosto est né le 8 septembre 1474, à Reggio, en Emilie ; son père, Niccolô, y remplissait les fonctions de capitaine, pour le compte d'Hercule I" d'Esté, duc de Ferrare. Pendant toute sa vie, le poète devait aussi rester au service de cette famille que son génie a immortalisée, bien qu'elle ait peu fait pour mériter ses louanges. Telle était alors l'unique ressource des gens de lettres à qui leur naissance ou des revenus stables, attachés à certaines dignités ecclésiastiques, n'assuraient pas l'indépendance. Lorsqu'en 1500 Niccolô Ariosto mourut, il laissait neuf enfants, quatre fils et cinq filles dont Lodovico était l'aîné, avec un médiocre patrimoine. Le nouveau chef de famille dut songer d'abord à vivre et à faire vivre les siens, à tirer le meilleur parti possible de l'héritage paternel, à élever et à placer ses frères, à marier ses sœurs, tout en assurant son propre avenir. En 1502, il était capitaine de la citadelle historique de Canossa, et en 1503 il entra dans la domesticité du cardinal Hippolyte d'Esté,

fils dHercule I". C'était pour ce prélat remuant, passionné, sanguinaire, absorbé par les soins de la guerre et de la politique, un honneur dont il semble avoir mal senti le prix : il employa l'Arioste à mille besognes entièrement étrangères à ses aptitudes : « De poète, soupirait l'infortuné, on m'a transformé en courrier! » Sans égards pour les goûts sédentaires et pacifiques de l'homme qui, dès 1508, charmait la cour de Ferrare par ses comédies' et travaillait à son grand poème — le Cardinal, il est vrai, n'y voyait que d'impayables « drôleries », pour traduire poliment une de ses boutades, — il l'entraîna jusque sur un champ de bataille (1509) et lui confia des ambassades qui n'étaient toutes ni faciles ni sûres : un jour, en 1510, Jules II menaça de le faire jeter à l'eau, et deux ans plus tard, l'Arioste et son maître durent s'enfuir précipitamment pour échapper aux représailles de l'irritable pontife. Enfin, lorsqu'en 1517 le Cardinal alla prendre possession de l'évêché de Buda, le poète refusa tout net de le suivre en Hongrie, et préféra perdre une protection trop assujétissante. Il était déjà l'auteur du Roland furieux, et se plaignait d'être maigrement payé de ses peines.

Passé au service du nouveau duc Alphonse, l'Arioste éprouva d'abord une vive satisfaction de n'avoir plus a se mettre continuellement en route. Le soin de sa santé autant que ses goûts sédentaires lui faisaient souhaiter une existence tranquille, studieuse et retirée, auprès de la belle Alessandra Benucci, une Florentine qu'il avait connue dès 1513, et qui devint sa compagne dévouée jusqu'à sa mort. Encore fallait-il vivre, et les revenus que le duc lui assurait ayant brusquement diminué par suite

1. Pour cette partie de 1 œuvre de l'Arioste, voir 3* partie, ch. I", § ii.

des guerres, il dut accepter, en 1522, le poste difficile de gouverneur de la Garfagnana. Cette province montagneuse, qui s'ouvre au nord de Lucques, entre les Alpes Apouanes et la chaîne centrale de l'Apennin, était rentrée depuis peu dans les états de Ferrare; il s'agissait d'y déployer autant d'adresse que de fermeté pour y rétablir l'ordre et réprimer le brigandage. L'Arioste s'acquitta à contre-cœur, mais avec un plein succès, d'une tâche qui lui parut lourde, et dès qu'il put s'en affranchir, au bout de trois ans, il revint à Ferrare. Alors seulement il lui fut donné de réaliser ses rêves : il avait amassé de quoi se faire construire une petite maison*, et là, partagé entre la revision de son « Roland », les plaisirs du jardinage, et l'affection de sa femme, il acheva paisiblement sa vie : la mort l'y vint surprendre le 6 juin 1533, après six mois de maladie.

Cette esquisse biographique donne une idée très insuffisante de la charmante physionomie de ce grand poète. Les traits dominants en sont la bonne humeur souriante, en dépit de toutes les épreuves, l'amour de l'indépendance et la franchise, au milieu d'une cour qui, pour tout autre, était une école de servilité. N'attendons pas de lui une volonté robuste, un caractère énergique, une activité, un héroïsme capables d'exciter l'admiration : il n'eut guère que des vertus moyennes, de celles que nous comprenons sans effort, et dont nous ne sentons pas moins le prix, unies à quelques faiblesses que nous excusons volontiers. Ce fut un homme <( ondoyant et divers », souvent irrésolu, ami du plaisir, mais foncièrement hon-

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