‹ Litterature italienneChapitre 35 sur 56 · Sur la porte il fit graver ce distique · texte numérisé non relu

Sur la porte il fit graver ce distique

Parva scd apla mihi, sed nulli obnoxia, scd non Sordida, parta meo sed tamen aere domus.

nête, affectueux, indulgent et bon. Tel il nous apparaît dans ses satires, au nombre de sept, causeries spirituelles, confidences pleines de charme et de verve, où nous assistons aux misères, petites et grandes, d'un poète courtisan au début du xvi* siècle. Par leur ton familier et doucement railleur, autant que par leur inspiration morale, essentiellement pratique et épicurienne, ces satires, égayées çà et là par le récit de mainte anecdote piquante, sont les plus agréables, h coup sûr, qui aient été composées en italien ; elles rappellent la manière d'Horace : l'Arioste n'avait rien d'un Juvénal.

Dès sa jeunesse, il s'était nourri du suc de la poésie classique. Son père, qui avait d'abord voulu l'astreindre à l'étude du droit, avait dû reconnaître qu'une vocation réelle attirait Lodovico vers les belles-lettres, auxquelles il se consacra en effet tout entier. Il ne faut accepter qu'avec réserve la déclaration trop modeste, contenue dans sa sixième satire, touchant son ignorance du grec; du moins fut-il excellent latiniste : ses odes, épigrammes et élégies, composées dans la première période de sa vie, en font foi. Il y déploie, dans l'imitation des anciens, en particulier de Catulle et de Tibulle, cette aisance et cette aptitude à badiner, à traduire les nuances les plus délicates du sentiment, qui avaient constitué l'originalité des meilleurs poètes humanistes ; comme, vers le même temps, ses essais lyriques en italien étaient loin d'accuser d'aussi heureux dons, Bembo crut pouvoir lui conseiller de se vouer exclusivement à la poésie latine. Ce que Bembo, ni personne, ne pouvait alors prévoir, c'est que l'Arioste allait franchir en peu d'années, dans l'évolution de son génie, cette double étape qui a marqué la préparation des chefs-d'œuvre de la Renaissance : une période d'apprentissage, à l'école de l'antiquité, où le goût est façonné, le

Style assoupli et la palette enrichie, puis la période d'épanouissement où le poète trouve, dans sa langue maternelle, les accents qui traduisent avec plénitude l'idéal de son siècle.

Cet épanouissement, chezl'Arioste, fut particulièrement rapide et brillant. A partir de 1506 environ, il travaillaau Roland furieux, dont la première édition, en 40 chants, date de 1516; le poème ne devait recevoir sa forme définitive, en 46 chants, que dix-sept ans plus tard, en 1532, quelques mois avant la mort de l'auteur.

Exposer en quelques pages le sujet du Roland furieux, et en résumer l'action, est une tâche redoutable; car le sujet de ce poème est éminemment complexe, et l'action se déroule à travers une série ininterrompue d'épisodes entre-croisés, au milieu desquels l'esprit s'oriente malaisément. Ce n'est pas que le lecteur en éprouve la moindre gène; il est captivé par l'agrément du récit, par la variété des événements, et par la magie du style; mais pour donner une idée d'ensemble de ce charmant dédale, on est réduit à en isoler les éléments principaux que l'Arioste a mêlés savamment, et c'est, dans une certaine mesure, trahir ses intentions.

Le point de départ du poète est le Roland amoureux de Boiardo, interrompu lors de l'arrivée des Français en Italie, en 1494 (p. 194), et auquel il s'avisa de donner une suite et une conclusion. L'imagination puissante du comte de Scandiano avait créé tout un monde charmant de courtoisie, de vaillance, d'amour et de sorcellerie, en qui les cours élégantes et frivoles des principautés

italiennes reconnaissaient leur image idéalisée, leurs passions et leurs rêves. N'aurait-on pas plaisir à voir ressuscites, lancés en de nouvelles aventures, tant de personnages familiers, que Boiardo avait abandonnés en pleine vie? Où trouver une matière mieux appropriée aux besoins d'un public avide de fictions romanesques et de beauté souriante? L'Arioste reprit donc les héros du Roland amoureux à l'endroit où son prédécesseur les avait laissés, et conserva au récit cette allure entrecoupée, où la suite des divers épisodes, invariablement interrompus au point le plus palpitant, est renvoyée au moment où on l'attend le moins : cet artifice, qui donnait au poème plus de variété, avait l'avantage de tenir sans cesse en éveil la curiosité du lecteur.

Pourtant, si l'Arioste entreprenait de continuer Boiardo, il ne s'en rendait pas esclave : son but n'était pas de reconstituer, par de savantes hypothèses, la fin du récit telle que son premier auteur pouvait l'avoir conçue. Il rattache librement les fils de la nouvelle trame aux mailles de l'ancienne, non sans en laisser tomber quelques-unes; en un mot, il n'accepte la succession de Boiardo que sous bénéfice d'inventaire. Si donc il faut nécessairement connaître le Roland amoureux pour comprendre le début du Roland furieux, il n'est pas vrai que les épisodes restés en suspens, à la fin du premier, aient tous une conclusion dans le second. S'étant ainsi assuré une certaine indépendance de mouvements, et la mémoire richement garnie de fables chevaleresques empruntées à ses prédécesseurs italiens, et aux compilateurs français de romans comme Guiron le Courtois ou les aventures de Tristan — sans parler des souvenirs classiques, qui de tous côtés assiégeaient son esprit, — l'Arioste se mit à l'œuvre; et tout de suite sa pensée,

éprise de clarté, de vérité, d'ordre et de raison, domina ce chaos d'aventures qui ne semble, au premier abord, que confusion et folie.

Au centre de l'édifice, vint nécessairement se placer l'action principale, celle à laquelle se rattachent le plus grand nombre de fils, visibles ou cachés, et qui donne son titre au poème : la folie de Roland *. Boiardo avait imaginé ce paladin amoureux d'une païenne; la conséquence logique d'un tel égarement devait être la déchéance morale et physique du champion chrétien jadis le plus redouté. Angélique, l'ensorcelante beauté qui a provoqué la rivalité de Renaud et de Roland, échappe à la garde du sage duc Naime, entre les mains duquel Charlemagne l'avait remise ; elle reprend sa course à travers le monde, continuant à décevoir par ses ruses tous les chevaliers qui la poursuivent, se la disputent, et parfois l'arrachent aux plus grands dangers. Cependant un jour vient où elle tombe à son tour dans les pièges de l'amour : un soldat sarrasin qu'elle trouve sur son chemin, mortellement blessé, l'intéresse par sa jeunesse, son héroïsme et sa beauté; elle le soigne, elle le guérit; mais en même temps l'orgueilleuse, la perfide, la coquette est domptée. La modeste demeure du berger où Medoro est revenu à la vie, où Angélique a dû rendre les armes à l'amour, voit s'accomplir l'union des deux amants, et, dans le vallon voisin, l'écorce de tous les arbres, la surface de tous les rochers portent les témoignages de leur mutuelle tendresse, en inscriptions enflammées, où s'entrelacent les noms d'Angélique et de Médor. Roland qui, de son côté, poursuit sans relâche

1. Ce n'est pas par hasard sans doute que cet épisode se développe à la fin du eh. xxiii et au début du ch. xxiv, cest-à-dire exactement au milieu du poème, qui se compose de 46 chants.

l'insaisissable beauté, arrive en ces parages quand déjà les amoureux se sont envolés : partout se présentent à ses yeux les preuves irrécusables de l'amour qui unit la rebelle h un obscur guerrier. C'en est trop; la surprise, la douleur, la rage et la haine lui font perdre la raison : il saccage le vallon, brise les rochers, abat les arbres, témoins de son infortune ; à mesure que sa fureur grandit, ses forces se décuplent; il jette ses armes, déchire ses vêtements, et le voilà qui se dresse, effrayant et grandiose encore, dans sa nudité de brute déchaînée, renversant tout sur son passage, pillant les villes et les campagnes, assommant qui lui résiste. Il parcourt ainsi la France, longe les côtes d'Espagne, et traversant à la nage le détroit de Gibraltar, il aborde en Afrique, hideux et pitoyable.

Autour de cet épisode central, vingt fois interrompu et repris, croît une végétation folle d'épisodes secondaires qui l'enveloppent et l'enserrent à l'étouffer. Parmi ceux-ci on en distingue un, que le poète a traité avec une complaisance marquée : ce sont les amours, déjà esquissés par Boiardo à la fin de son poème, du jeune héros sarrasin Roger, et de la vierge guerrière, sœur de Renaud, Bradamante. De leur union doit sortir la race de la maison d'Esté, et cette circonstance explique l'ampleur avec laquelle cette partie est développée, surtout dans les derniers chants. Amené en France par les Sarrasins envahisseurs, Roger, sur qui veille jalousement le magicien Atlante préoccupé de le soustraire à son destin, est d'abord enfermé dans un château enchanté. Aidée de la sorcière Melissa, Bradamante le délivre; mais Roger, enlevé sur l'hippogriffe aux yeux de sa belle éplorée, est transporté dans l'île d'Alcine, d'où Melissa réussit encore à le dégager. Cependant Atlante

lui tend un nouveau piège, et Bradamante, dont la seule idée est de rejoindre son bien-aimé, se laisse à son tour enfermer dans le château du subtil magicien : chaque jour elle y rencontre Roger, ils se parlent, sans pourtant se reconnaître, jusqu'au moment où Astolfo, le chevalier vain et léger dont Boiardo avait déjà tracé une si plaisante silhouette, détruit l'enchantement. Mais alors d'autres épreuves, plus humaines et plus touchantes que ce jeu de cache-cache, attendent les deux amants. Leurs nouvelles aventures se rattachent aux événements qui constituent le fond du tableau, la guerre que les Sarrasins ont portée au sein du royaume de France.

Boiardo avait laissé l'armée d'Agramant victorieuse des chrétiens, prête à mettre le siège devant Paris, et à livrer le dernier assaut à la ville. L'Arioste a développé avec une grande abondance de détails cette phase décisive de la guerre (ch. xiv et suiv.); après maints actes d'héroïsme, de part et d'autre, la mort de Dardinello tué par Renaud est le signal de la déroute. Les Sarrasins qui ont réussi à s'échapper se concentrent en Provence, où Agramant essaie de reconstituer une armée autour d'Arles (ch. xxxi-xxxiO. Roger, qui a prêté serment à Agramant, ne peut sans déshonneur déserter son poste au moment du danger; aussi avise-t-il Bradamante qu'il se voit obligé de retarder l'heure de se faire chrétien pour devenir son époux, Bradamante désolée est en outre mordue au cœur par la jalousie, lorsqu'elle apprend que Roger guerroie volontiers en compagnie d'une certaine Marfise, aussi belle que vaillante. La vierge guerrière, qui a désarçonné tant de fois les meilleurs chevaliers, pleure maintenant dans sa chambre solitaire; ce n'est plus qu'une femme amoureuse, et elle nous plaît mieux ainsi. Cependant elle finira par savoir que Marfise

est la propre sœur de Roger ; celui-ci, voulant suivre en Afrique Agramant vaincu et réduit à repasser la mer, fera naufrage et abordera dans une île où un ermite le baptisera. Divers incidents retarderont encore le mariage, et la glorification du jeune héros ne sera complète que lorsque, défié au milieu de ses noces par Rodomont, qui le traite de parjure et de félon, il tuera en combat singulier ce dernier survivant des champions sarrasins.

Et Roland, dira-t-on? Il est miraculeusement guéri de sa folie ofràce à l'intervention du facétieux Astolfo. Celuici, après des voyages merveilleux sur l'hippogriffe et des aventures non moins surprenantes en Nubie, visite les enfers, le paradis terrestre et même la lune, où, entre autres choses, se trouvent réunis dans un vallon tous les objets que les hommes perdent sur la terre : les larmes et les soupirs des amants, les vains projets, les vains désirs, les cadeaux offerts aux princes et aux grands, les aumônes laissées après décès, la donation de Constantin aux papes, etc. ; mais ce qui se perd le plus communément, c'est la raison, et chacun de nous, paraît-il, pourrait retrouver la sienne, là-haut, dans une fiole soigneusement étiquetée. Astolfo n'a aucune peine à reconnaître la raison de Roland, contenue dans un flacon plus grand et plus lourd que les autres; il ne lui reste plus qu'à en faire respirer le contenu au malheureux paladin. Roland prend alors de nouveau part à l'action : c'est lui qui tue Agramant. Toutefois il passe au second plan, et laisse le premier à Roger.

Mais comment rendre compte de la multitude d'épisodes qui se pressent dans les intervalles savamment ménagés entre les actions principales, les uns touchants ou romanesques, les autres comiques et libertins? C'est par exemple l'histoire d'Ariodante et Ginevra, d'Olimpia

LE « ROLAND FLRIELX )) 237

et Bireno, d'Isabelle et Zerbino, de l'infâme Gabrina, de Ricciardetto et Fiordispina, de Joconde, de Brandimarte etFiordiligi, et vingt autres qu'il serait impossible d'analyser, et superflu d'énumérer plus longuement.

Il y a dans le Roland furieux autre chose encore que tous ces contes bleus. Le poète lui-même se laisse voir à chaque page, pour dire son mot, pour esquisser un sourire, pour associer à son œuvre tout ce qui l'entoure, ses maîtres, ses amis, mille souvenirs contemporains, sans aucun souci de l'anachronisme. Le genre chevaleresque avait conservé de sa naïveté populaire primitive une liberté d'allures qui, sous la plume de poètes aristocratiques, était devenue une élégance et un charme de plus. Bien différent de l'épopée véritable, anonyme, impersonnelle, où l'auteur se dérobe jalousement, le Roland furieux Xire une large part de son intérêt du fait qu'il peint un temps, une société, un état d'esprit, un art très particuliers.

Au premier rang de ces intermèdes d'actualité se placent les louanges de la famille d'Esté; elles sont copieuses et froides. L'exemple de Virgile, célébrant les origines de la gens Julia, les autorisait; et l'Arioste ne pouvait se soustraire au devoir de vanter la noblesse, la vaillance et les vertus du « juste Alphonse » et du « doux Hippolyte »; il l'a fait sans enthousiasme, et sans même dissimuler les taches de sang qui souillaient leurs mains*. Tout cela ne tire pas à conséquence, et le poète

1. Au ch. III, st. 60-61, sont rappelés les deux frères d'Alphonse et d'Hippolyte : Giulio à qui le cardinal fit arracher les yeux parce qu'une

s'est acquitté avec toute la dignité désirable de cette besogne ingrate; ses satires sont là d'ailleurs pour remettre les choses au point. Il pouvait sans embarras, bien qu'on s'en soit scandalisé, célébrer Lucrèce Borgia, que la légende a beaucoup noircie; en qualité de duchesse de Ferrare, elle se signala surtout par sa beauté et par l'intérêt éclairé qu'elle porta aux choses de l'esprit; elle mérita ainsi, avec celles de l'Arioste, les louanges de Bembo. C'est avec une sincérité entière qu'il exalta la charmante Isabelle, sœur du duc et du cardinal, ainsi que la bonne et laide Renée de France, fille de Louis XII et femme d'Hercule II d'Esté, qui, accusée de calvinisme, devait finir si tristement sa vie. François l" reçoit aussi un large tribut d'éloges, et il n'est guère de personnage ayant joué un rôle dans le premier tiers du xvi^ siècle qui n'ait au moins son médaillon dans cette vaste galerie de portraits. Nos regards y sont particulièrement attirés par les groupes de poètes, de peintres contemporains, et surtout par le long cortège d'amis qui, au début du dernier chant, se réjouissent avec l'auteur de l'achèvement de son poème.

Ces tableaux se mêlent au récit de la façon la plus inattendue : ici le prétexte est la prédiction de Merlin à Bradamante touchant sa postérité; là ce sont les peintures prophétiques du (f Donjon de Tristan », les sculptures de la fontaine de Merlin ou les broderies de la tente merveilleuse de Roger. Mais le plus souvent, avec moins de façons encore, le poète interpelle directement ses lecteurs et leur fait part d'une impression, leur rappelle un souvenir qu'évoque en lui son propre récit. Les préam-

dame de la cour les avait trouvés beaux, et Ferrante qui, ayant conspiré avec Giulio contre le duc, fut, avec l'aveugle, condamné à mort; par faveur spéciale, Alphonse commua leur peine en prison perpétuelle.

bules, par lesquels s'ouvre chaque chant, constituent l'espace que l'Arioste s'est réservé pour y deviser en toute liberté. Chez Pulci, comme chez les poètes de carrefours, les chants débutaient par une invocaaon pieuse; Boiardo, en rompant avec cette naïve tradition, n'y avait substitué que par exception quelques exordes propres a donner plus de solennité à tel ou tel épisode. Avec l'Arioste, le préambule de trois ou quatre octaves, parfois davantage, devient la règle à peu près générale ; et c'est là qu'il moralise aimablement à propos de ses personnages, sur les femmes, sur l'amour et ses folies, sur la jalousie, la colère, l'avarice, l'instabilité de la fortune et sur les tyrans, instruments de la vengeance divine, sans parler de quelques digressions historiques ou politiques.

On chercherait d'ailleurs en vain à extraire de ces propos d'homme du monde, indulgent et spirituel, un corps de doctrine morale. Bien qu'il aspire sincèrement à voir s'établir entre les hommes des relations plus sùrcs et plus pacifiques, l'Arioste se défend avec peine de sourire et de badiner, et sa prédication, assaisonnée d'ironie, cède à chaque instant la place à la satire. La même observation d'ailleurs s'applique à mainte partie de l'action elle-même, dont l'allégorie se prête spontanément à une interprétation morale ou satirique. L'intention didactique des épisodes de la mauvaise fée Alcine, et de sa sœur la chaste et vertueuse Logistille, par exemple, est manifeste. Quant à l'ironie, elle est si largement répandue à chaque page, dans l'agencement fantaisiste de l'intrigue elle-même, et dans le ton sur lequel l'Arioste en relève tout le premier l'étrangeté, qu'il est superflu d'y insister. Qu'il suffise de rappeler l'épisode d'Astolfo dans la lune : la satire des faiblesses humaines y prend une ampleur

fi40 LITTERATURE ITALIENNE

que 1 on ne retrouve en aucun autre passage du poème. Ainsi la personnalité de l'Arioste perce d'un bout à l'autre du Roland furieux, avec tous les souvenirs, toutes les impressions qui se pressent dans son esprit, avec son robuste bon sens, ses saillies et sa malice; une vie intense et inattendue circule à travers cette épopée fantastique, qu'il semblait malaisé en effet de prendre au sérieux. Est-ce à dire que l'Arioste s'abandonne au facile plaisir de railler ses propres inventions et de caricaturer ses personnages? Nullement; sur ce point encore, il continue et porte à sa perfection la manière de Boiardo. Ce n'est pas seulement parce qu'ils sont l'expression de vertus chevaleresques idéales qu'il a pour ses héros une visible tendresse; il les aime en artiste, qui caresse avec amour des formes harmonieuses et souples, où joue la lumière, où se reflètent les divers aspects de son rêve de beauté. L'Arioste respecte trop l'art, il tient trop à la noblesse de son poème, pour risquer de tomber dans le burlesque; il peut mêler à son action des épisodes secondaires purement comiques, sans jamais s'abaisser jusqu'à la bouffonnerie. La fin suprême du Roland furieux est, non pas de faire rire, mais démettre un peu de clarté, de sourire, d'agrément et de beauté dans nos esprits, rien de plus; voilà pourquoi cette œuvre peut paraître vaine, si par exemple on la compare à la Divine Comédie; mais voilà peut-être aussi pourquoi l'art, qui n'y est subordonné à aucune considération étrangère, qui est, à lui seul, sa raison d'être et son but, y atteint un si haut degré de perfection.

LE « ROLAND FURIEUX » 24î

L'art de l'Arioste est beaucoup plus complexe et plus savant que ne le laisse supposer la lecture superficielle de quelques épisodes. Si bien doué qu'on suppose le poète sous le rapport de l'imagination et du sentiment esthétique— et il le fut sans doute d'une façon exceptionnelle, — il n'en dut pas moins faire appel à des qualités moins brillantes, mais indispensables dans l'élaboration d'un chef-d'œuvre ; la réflexion, pour choisir et combiner les éléments destinés à former la matière et la trame de son poème; la patience, pour arriver h leur donner une expression appropriée, définitive. Les recherches approfondies et fécondes que la critique moderne a instituées sur les sources du Roland furieux ont conduit à cette conclusion, que l'Arioste n'a pas inventé un seul épisode, pas un seul détail essentiel de son œuvre; mais il s'est si parfaitement assimilé toutes les réminiscences, romanesques ou classiques, qu'il donne l'impression de l'originalité; jamais la comparaison banale de l'abeille qui compose son miel du suc de mille fleurs n'a trouvé une plus juste application.

Dans la conduite des diverses actions parallèles, si savamment enchevêtrées, ce que l'Arioste recherche avant tout est la variété, non seulement en nous faisant passer d'une aventure à une autre, mais encore en changeant de ton avec une aisance parfaite. Suppose-t-il par exemple que son lecteur est fatigué de duels et de batailles (ch. XXVI et XXVII : la discorde au camp d'Agramant), il le repose de ce tumulte et de ce fracas en lui contant l'impertinente histoire de Joconde; et si quelqu'un s'avisait que le poète y a poussé un peu loin l'irrévérence

?/i2 LITTÉRATURE ITALIENNE

envers les femmes, voici qu'un exemple de fidélité ingénieuse et touchante corrige cette impression : la plaintive Isabelle, désespérée de la mort de Zerbino et fuyant vers la Provence, rencontre en chemin Rodomont qui, brutalement, veut s'emparer d'elle; la jeune fille, pour lui échapper, imagine un stratagème héroïque : elle promet au Sarrasin de lui composer un onguent miraculeux qui rend invulnérable et, sous prétexte d'en éprouver la vertu, elle s'en frotte le cou et invite Rodomont h la frapper de son épée : la tête roule à terre, en prononçant une dernière fois le nom de Zerbino. L'émotion qui se dégage de cette scène n'a d'ailleurs rien de farouche ni de poignant, pas plus que l'histoire de Joconde ne tombe dans le comique outré : le poète évite avec soin les couleurs trop heurtées ; et, dans tous ses récits, se retrouve un sens de la mesure, de l'élégance et de l'harmonie qui lui permet de passer sans discordance du sourire ii'onique au sourire attendri. Il n'est guère de chant du Roland furieux qui ne prête à des observations semblables, et, pour peu que l'on y applique son attention, on s'aperçoit que grâce à l'entrelacement de tous ces récits, l'Arioste réussit à donner plus de valeur à maints détails qui, simplement racontés au hasard, produiraient un moindre effet.

Pour obtenir ces heureuses oppositions de tons, l'Arioste a dû conserver à chaque épisode une physionomie nette et franche, ou purement comique, ou sincèrement émue, comme dans les exemples que l'on vient de voir, idyllique lorsqu'il s'agit des amours d'Angélique et de Médor, ou d'une grandeur vraiment épique dans la folie de Roland. On n'observe plus, comme chez Boiardo, et surtout chez Pulci, cette ironie uniformément répandue, qui laissait parfois le lecteur incertain sur les

intentions réelles du poète. Roland n'est plus ici l'amoureux maladroit et timide qui prête à rire (voir p. 193); Renaud a moins de turbulence, et la figure de Charlemagne a repris une gravité qu'elle avait perdue depuis longtemps; enfin la confusion entre chevaliers chrétiens et païens, unis par Boiardo en un culte commun de l'honneur et de la courtoisie, disparaît du Roland furieux : le poète veut que notre sympathie aille aux défenseurs de la France et de la foi. Aucun de ses Sarrasins, sauf Roger égaré dans leur camp, et destiné au baptême, ne réalise le type du parfait chevalier. Ce n'est pas certes que l'Arioste ait songé à ressusciter l'intérêt national ou religieux de la vieille épopée; mais il lui a paru qu'il y aurait ainsi plus d'ordre, de raison et de clarté dans cette longue série de combats; et surtout il a voulu se rapprocher, dans une certaine mesure, du ton de la poésie classique.

Car en dépit du sujet et du plan, si éloignés de l'épopée proprement dite, l'influence classique a joué un rôle considérable dans la composition du Roland furieux. Cette influence ne s'est pas exercée seulement sur la forme extérieure du style, puisque aux scènes d'origine romanesque s'en mêlent plusieurs directement empruntées à Virgile, à Stace ou à Ovide : telle est l'expédition des Sarrasins Cloridan et Médor, qui répète l'aventure de Nisus et d'Euryale et un passage de la Thébaïde; telle encore l'intervention de Roger délivrant Angélique, enchaînée au rivage pour servir de proie à un monstre marin, simple variante de l'histoire de Persée et d'Andromède. Comment ne pas apercevoir d'ailleurs une ressemblance entre l'absence d'Achille, retenu loin du champ de bataille par son ressentiment contre Agamemnon, dans VIliade, et celle de Roland,

ayt LITTERATURE ITALIENNE

affolé par l'amour et la jalousie? L'un et l'autre reparaissent pour porter un coup mortel à l'ennemi, celui-ci en frappant Agramant, celui-là en abattant Hector. La mort de Rodomont sert de conclusion au poème italien, comme celle de Turnus termine V Enéide; car Roger est, à bien des égards, le reflet du pieux Enée.

Il est vrai cependant que c'est dans l'expression poétique, dans les images et les comparaisons, dans tout ce que l'on pourrait appeler la partie décorative, que l'imitation des modèles antiques est la plus reconnaissable; les réminiscences se pressent alors sous la plume du poète, et des commentateurs attentifs les ont patiemment relevées. Nous sommes aujourd'hui moins sensibles qu'on ne l'était alors à ces citations, adroitement enchâssées dans la trame du poème; mais le bénéfice réel que l'Arioste s'est assuré, grâce à cette familiarité avec les Latins, est un tour particulier de style, et même d'imagination et de sensibilité, une délicatesse de nuances et une ingéniosité d'expression, aussi éloignés de la rudesse, d'ailleurs savoureuse, de Boiardo, que de l'affectation et de la mollesse où tombera peu après la poésie italienne. L'Arioste n'a réalisé cette union parfaite de la clarté, de l'élégance et du naturel, qu'au prix d'un travail opiniâtre de correction, dont ses manuscrits et les éditions successives de son œuvre portent la trace. La langue, à son tour, a été l'objet de tous ses soins; bien qu'il ait pu joindre à l'étude des meilleurs écrivains toscans les leçons quotidiennes de langue florentine que lui donnait sa chère Alessandra, c'est un des étonnements de ceux qui analysent de près l'art de l'Arioste que l'aisance avec laquelle ce Ferrarais a su se façonner un style poétique, où les grâces du langage familier s'allient aux accents les plus nobles, et rivalise avec les grands

Florentins. Le vers enfin, varié de rythme, souple, harmonieux, complète l'impression de beauté, d'élégance et de sérénité parfaites qui se dégagent de cette œuvre unique.

Unique, car elle réalise l'idéal fugitif d'une génération en qui se tempéraient, pour un temps, les éléments opposés, prompts a se dissocier, qui constituent la civilisation de la Renaissance. L'élément traditionnel, populaire, national en ce sens qu'il correspondait aux goûts et aux besoins de la société italienne, telle qu'elle s'était peu à peu organisée au cours des deux siècles précédents, y est largement représenté par le caractère chevaleresque du sujet; mais l'élément classique pénètre de toutes parts cette matière romanesque, l'enveloppe d'une forme aristocratique et la hausse presque à la dignité de l'épopée. Un élément personnel et contemporain localise très exactement le poème dans le temps et dans l'espace, tandis qu'un intérêt général et humain se dégage de maints épisodes, où sont dépeints nos sentiments dans ce qu'ils ont d'immuable et d'éternel; il suffit de rappeler à cet égard la crise d'où Roland sort privé de la raison, les tourments que la jalousie fait endurer à Bradamante, ou la douleur de Fiordiligi à la mort de Brandimarte. Par la, le Roland furieux mérite de prendre place dans le voisinage des chefs-d'œuvre de la poésie de tous les temps, tandis que, par d'autres côtés, il exprime le génie particulier d'une époque et d'un peuple.

La faiblesse de l'œuvre, surtout lorsqu'on songe à la Dwine Comédie, c'est l'absence de toute pensée philosophique. Le Moyen Age, époque d'âpres luttes et de foi ardente, avait produit un art sévère et fougueux, où s'entre-croisent les cris de haine et les hymnes d'espérance; la Renaissance, tout entière au sourire de la vie

présente, s'absorbe dans la contemplation de son rêve de beauté. Chacune des deux époques a trouvé son parfait interprète. Il serait puéril de vouloir comparer leurs mérites, qui n'ont rien de commun; il suffit de les associer dans notre admiration, comme les représentants les plus complets de deux faces opposées du génie italien.

Page 1