‹ Litterature italienneChapitre 42 sur 56 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Le point de départ d'une ère nouvelle, dans le domaine littéraire, est impossible à déterminer d'une manière précise : les révolutions subites y sont inconnues, et il n'est pas une « nouveauté » qui n'ait des racines, parfois profondes, dans le passé. Rattacher le réveil intellectuel de l'Italie moderne au traité d'Aix-la-Chapelle (1748), comme on le fait communément, est un artifice commode, à l'appui duquel on peut invoquer de bons arguments : la paix qui régna pendant plus de quarante ans à partir de cette date, et le régime moins étroitement tyrannique que connut la péninsule sont des circonstances que l'on doit tenir pour éminemment favorables au travail de la pensée. En outre, on peut remarquer que le milieu du siècle correspond assez bien à une modification importante dans l'orientation de la poésie : en 1748, Parini a dix-neuf aiis; Alfieri va naître Tannée suivante; les œuvres caractéristiques de Métastase, y

compris son Régulas, sont déjà toutes composées; Goldoni, qui par sa fine observation de la réalité fait entrer la comédie dans une voie nouvelle, ne se voue de propos délibéré au métier d'auteur, avec une pleine conscience de sa réforme de la scène, qu'à partir de cette même année 1748. Il y a là des coïncidences frappantes. La vérité est pourtant que le grand courant de rénovation est venu surtout à l'Italie de ses savants et de ses penseurs, qui ont précédé, et de beaucoup, les tragédies d'Alfieri, la satire de Parini et même les comédies de Goldoni. Une puissante tradition scientifique avait été inaugurée par Galilée, et fut soigneusement entretenue. Dès le début du xvni" siècle, deux hommes, G. B. Vico et L. A. Muratori, introduisaient dans les sciences historiques des méthodes de recherches dont les générations suivantes n'ont plus eu qu'à s'inspirer. C'est par ces glorieux précurseurs, et par la longue série de leurs héritiers, qu'il faut aborder l'étude du renouveau de l'Italie, d'autant plus que, durant cette période de préparation, les idées ont eu plus d'importance que la forme.

Galilée, en mourant, laissait des élèves et des admirateurs qui conservèrent pieusement sa pensée et la transmirent aux générations suivantes; les plus connus d'entre eux sont Evangelista Torricelli (1608-1647) l'inventeur du baromètre, et Vincenzo Viviani (1622-1703), traducteur d'Euclide et biographe de Galilée, qui eurent l'honneur de consoler sa vieillesse tragique. L'Académie du Cimento (expérimentation), fondée à Florence en 1657, eut précisément pour but de développer les applications

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de la méthode de Galilée : Lorenzo Magalotti (1637-1712), qui en fut secrétaire, a tiré des travaux de cette académie les sujets de ses Saggi di natiirali esperienze, où il a fait apprécier un esprit ouvert et curieux, avec un talent d'écrivain affranchi d'une rhétorique surannée. Fidèles à l'exemple de Galilée, beaucoup de ses disciples cultivèrent à la fois la science et la littérature, depuis Jacopo Soldani (1579-1641) qui, dans une de ses satires, défendait la méthode expérimentale contre les péripatéticiens, jusqu'à Lorenzo ^lascheroni (1750-1800), qui eut l'art de faire lire un poème didactique, VIrn>ito a Leshia Cidonia, dont le sujet est la description d'un musée d'histoire naturelle. Entre ces deux poètes de la science, il ne faut oublier ni F. Redi, naturaliste de mérite et membre de l'Académie du Cimento, ni le pétrarquiste Eustachio Manfredi (1674-1734), qui sut se garder des mollesses arcadiques, ni Lorenzo Bellini, physiologiste et poète burlesque (la Buccheieide, 1699), ni Antonio Cocchi (1695-1758), professeur d'anatomie à Florence, et prosateur distingué, ni Paolo Frisi (1728-1784), mathématicien, auteur d'un éloge de Galilée, ni Lazzaro Spallanzani (1729-1799), biologiste et grand voyageur, qui eut à Pavie pour collègue Alessandro Yolta. Ce champ d'activité, tout récemment ouvert, n'excitait pas moins de curiosité dans les sociétés mondaines que d'enthousiasme parmi les savants : Fr. Algarotti écrivit en 1735 le Newtonianismo per le dame, dédié à Fontenelle, auquel il en avait emprunté l'idée; cet ouvrage, traduit en français, en anglais, en allemand, en russe, en portugais, valut à l'auteur les compliments de Voltaire. En Italie comme en France, la science était fort à la mode.

Le même goût d'information précise se manifesta, dès le début du xviii® siècle, dans les études d'histoire et de

critique littéraire : les érudits classaient les bibliothèques et les archives avec une passion d'autant plus méritoire qu'ils étaient peu capables, pour la plupart, de tirer parti par eux-mêmes des innombrables renseignements qui venaient ainsi à leur connaissance ; ils se contentaient de frayer la voie à d'autres. Plus encore que Giovan Mario Crescimbeni (1663-1728) et que Gravina (1664- 1718), en dépit de tout leur savoir, il convient de mentionner A. Zeuo, le prédécesseur de Métastase à Vienne : ses lettres, ses notes et ses dissertations sont toujours consultées avec fruit, grâce à la sûreté de son information. Mais le véritable créateur de la méthode historique, fondée sur des documents soigneusement publiés et interprétés, est Lodovico Antonio Muratori (1672-1750), né à Vignola près de Modène. Bibliothécaire de l'Ambrosienne à Milan, de 1695 à 1700, il revint ensuite à la cour d'Esté comme conservateur de la bibliothèque et des archives.

Cette figure modeste de prêtre honnête et consciencieux, qui consacra son existence entière à un travail opiniâtre, paraît presque un anachronisme en un siècle où pullulèrent les abbés galants. La correspondance de Muratori, encore incomplètement publiée, mettra en pleine lumière, en même temps que les traits de cette physionomie à la fois aimable et grave, l'extraordinaire activité qu'il déploya pour mener à bien une œuvre monumentale. Il serait beaucoup trop long d'énumérer toutes les dissertations qu'il a composées : quelques-unes portent sur les lettres anciennes, sur des questions scientifiques ou philosophiques; mais son nom reste indissoluj blement lié à ses travaux sur l'histoire du Moyen Age. Un différend ayant surgi en 1708, entre le pape et la maison d'Esté, au sujet de la possession de la ville de Comac-

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chio, Muratori explora toutes les archives qui pouvaient lui révéler des bulles, des chartes, des actes, des sentences, se référant au litige, et il en composa une série de dissertations qui parurent en deux parties {Antichità Estensi, 1717 et 1740), admirables de sagacité et de précision scientifique. De là lui vint peut-être l'idée de publier les chroniques et les documents de toute espèce qui devaient permettre de reconstituer l'histoire d'Italie pendant l'époque, alors dédaignée, du Moyen Age, de l'année 500 à 1500. Une société de nobles et savants milanais, la « Société Palatine, » lui assura les ressources nécessaires pour imprimer cette vaste collection en vingthuit volumes in-folio, dont le premier parut en 1723, et le dernier un an après la mort de l'éditeur, sous le titre de Rerum italicarum scripiores. Tous les textes ainsi mis au jour réclamèrent les soins de nombreux collaborateurs, à la disposition desquels princes et particuliers ouvrirent libéralement leurs archives. Muratori communiquait à tous son ardeur; il fut l'âme de ces équipes de chercheurs.

Au reste, il sut faire plus que publier des textes : il les annota, les situa dans leur époque, et en indiqua l'importance. Deux œuvres considérables sortirent aussitôt de tous ces matériaux : l'une en latin, Antiquitates italicae medii aevi [Q vol., 1738-1743); l'autre en italien, Annali d'Italia, du commencement de l'ère chrétienne jusqu'à l'année 1749. Ainsi, par une patiente investigation des sources, l'histoire d'Italie se trouvait entièrement renouvelée. Certes l'œuvre de Muratori n'est pas parfaite; depuis sa publication, elle n'a pas cessé d'être complétée, enrichie, et par suite corrigée sur nombre de points. Mais qui voudrait reprocher à un savant de ne pas tout connaître d'emblée? C'est déjà beaucoup qu'il ait montré,

avec cette sûreté de coup d'œil, la voie à suivre. En ces premières années du xx*^ siècle, une réimpression des Reriim italicarum scriptofes a été entreprise, qui sans doute en augmentera le volume dans des proportions considérables; mais le plan primitif sera scrupuleusement respecté. 11 n'est pas de plus bel éloge pour un ouvrage d'érudition, après plus d'un siècle et demi.

Pendant que iSluratori, à Modène, entassait documents sur documents, à Naples, Giambattista Vico (1668-1744) appliquait son génie à une conception toute différente, mais également nouvelle et féconde, de l'histoire. La recherche de l'inédit n'était pas son fait : esprit synthétique, apte à construire des systèmes, pourvu d'une riche culture littéraire, philosophique et juridique, Vico a longuement médité, dans la solitude, sur les grands problèmes que pose le spectacle du passé; il a travaillé à en découvrir la solution; il s'est appliqué à arracher leur secret aux lois qui régissent les destinées de l'humanité. La philosophie cartésienne, confinée dans l'étude du « moi » et de la pensée, lui semblait faire trop bon marché des leçons que peut donner l'histoire à ceux qui savent l'interroger, pour arriver à la connaissance de l'homme. En 1725, après divers essais partiels en latin, il fit imprimer, en italien, sa Scienza nuova *, dont parut, cinq ans plus tard, une édition remaniée, définitive. Cette science nouvelle est ce que l'on a appelé depuis la philosophie de l'histoire : Vico a condensé dans ce petit livre, qui ne brille pas par l'agrément de la forme, le fruit des longues réflexions auxquelles il s'est livré sur le développement des sociétés et des peuples,

1. Le titre complet est : Principî di una scienza nuoi>a intorno alla natura délie nazioni, per li i/ualisi ritrovano altri principî del diritto délie çenii.

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avec une force d'intuition et de généralisation surprenante. Mieux connue sur bien des points, l'histoire a démenti quelques-unes des théories de Vico; mais, à d'autres égards, on ne peut nier qu'il ait fait preuve d'une sorte de divination. Sa conception des trois périodes qui représenteraient le développement nécessaire des sociétés, l'âge des Dieux, celui des héros et enfin celui des hommes, formant un cycle complet qui recommence indéfiniment, n'a sans doute plus de partisans; mais il a le premier distingué la poésie spontanée, propre aux peuples jeunes, et la poésie d'art et d'étude, distinction dont personne ne s'était avisé au xvi* ni au xvii* siècle, parmi tant de théoriciens de l'épopée! Dans le même ordre d'idées, il fut amené à mettre en doute la personnalité d'Homère, et à saisir la ressemblance qu'il doit y avoir entre la psychologie de l'enfance et celle de l'humanité primitive. De l'interprétation des plus anciennes légendes, il tenta de dériver une histoire critique des institutions politiques et juridiques du peuple romain à ses origines. Bien d'autres idées encore, aujourd'hui courantes, furent exprimées pour la première fois par Vico, et, il faut le dire, assez froidement accueillies par sa génération. Professeur de rhétorique à l'Université de Naples, depuis 1699 (en 1721, on lui refusa la chaire de jurisprudence), il vécut modestement, pauvrement même, au milieu de sa nombreuse famille, et obtint en 1735 les fonctions d'historiographe royal. Ce fut surtout après sa mort que l'influence de ses théories se fit sentir, et que son nom conquit une gloire qui n'a fait que grandir.

A ces deux grands précurseurs se rattachent à peu près tous les historiens et les philosophes italiens du xviii® siècle. On peut les classer en deux séries parai-

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lèles : d'une part ceux qui se sont occupés d'histoire littérnire et de critique proprement dite, et de l'autre les juristes et les économistes.

La critique littéraire cesse, au xviii* siècle, d'être doctrinaire et aristotélicienne : elle emprunte sa méthode à l'histoire; elle repose sur une plus large part d'observation personnelle, et dégénère parfois en une sorte d'indiscipline intellectuelle, qui donne naissance à de violentes polémiques. Les esprits se passionnent pour des questions souvent futiles ou mal posées, mais il en résulte un mouvement d'idées, un feu roulant de paradoxes, alternant avec des opinions raisonnables, qui secoue définitivement la torpeur intellectuelle où s'était longtemps oubliée l'Italie.

Parmi les représentants de l'histoire littéraire, il faut citer, h côté de Francesco Saverio Quadrio (1695-1756), dont la Storia e j^agione d'ogni poesia était un répertoire précieux, riche en renseignements variés, Giovanni Maria Mazzuchelli (1707-1765), et Girolamo Tiraboschi (1731-1794). Le premier avait entrepris, sous le titre de Gli Scî'ittoj'i (Tltalia, un précieux dictionnaire biographique et bibliographique, dont le principal défaut était d'être conçu sur un plan beaucoup trop vaste ; il n'a pu être conduit au delà de la lettre B. Tiraboschi, d'abord professeur d'éloquence à Milan, puis bibliothécaire à Modène, a composé une Storia délia letteratura italiana qui est toujours consultée avec fruit : l'auteur y a réuni dans un ordre méthodique, peut-être un peu compliqué, à la fois par siècles et par genres, tous les renseigne-

ments venus h sa connaissance touchant les œuvres les plus diverses, et jusqu'aux plus oubliées, de l'époque romaine à Tannée 1700. Les appréciatins de Tiraboschi sont aujourd'hui démodées ; mais il n'existe pas de tableau plus complet du mouvement littéraire dont lltalie a été le théâtre. Parmi les innombrables érudits du temps, on peut signaler comme caractéristiques, Ireneo AfFô, historien de Parme, et P. A. Serassi, biographe du Tasse.

Un intéressant essai d'histoire de la civilisation italienne, visiblement influencé par les écrits similaires de Voltaire, parut en 1773 sous ce titre : il Risorgimento dell'Italia negli studî, nelle arti e nei costiimi, dopo il mille; c'était l'œuvre d'un jésuite aimable, souple, mondain, et d'ailleurs doué d'un sens critique médiocre. Saverio Bettinelli, de Mantoue (1718-1808), représente assez bien l'esprit d'initiative hardie , frondeuse, mal équilibrée, qui caractérise sa génération avide de nouveautés, et dont les écarts mêmes n'ont pas été sans profit pour la formation de la conscience et du goût modernes. Il a beaucoup écrit, presque dans tous les genres : poésies, tragédies pour les collèges de son ordre, ouvrages sur les femmes et l'amour, et sur les beaux-arts. Mais, avec son histoire de la civilisation, ci-dessus mentionnée, ses ouvrages de critique littéraire sont les plus connus : son Discoj'so sopra la poesia italiana (1781), son Sa^^io delV eloquenza (1782) et ses Lodi del Pef/arca (1786) montrent un Bettinelli assagi, défenseur jaloux de la langue et de la littérature nationales contre les admirateurs indiscrets des gloires étrangères; c'est à ces écrits quil a dû, en sa longue vieillesse, le surnom de « Nestor de la littérature italienne ».

Plus jeune, il avait fait scandale et déchaîné des tempêtes par ses Lettere virgiliane (1757), suivies des Let-

tei'einglesi [ïl&l). Dans ces lettres, que Virgile est censé écrire des Champs-Elysées aux régents de l'Arcadie, Bettinelli fait le procès des vieux auteurs italiens, sous prétexte de combattre la manie de l'imitation, et il y déploie une audace que n'arrête aucun respect, pas même pour le grand nom de Dante, sa première et principale victime : la Divine Comédie lui paraît pleine d'inventions barbares; c'est un chaos indéfinissable, sans goût, sans art; à peine en pourrait-on extraire quelques passages, de quoi former tout au plus cinq chants qui seraient lisibles. Pétrarque seul trouve grâce devant cet impitoyable censeur; encore eùt-il réduit volontiers l&Canzoniere d'un tiers. Reprenant et élargissant ses idées dix ans plus tard, il faisait écrire par un prétendu Anglais qu' « il n'y a pas de littérature italienne », parce que l'Italie n'a pas de centre du bon goût, comme la France et l'Angleterre. Cet esprit de dénigrement systématique, paradoxal, souleva des discussions et des polémiques très vives. Les défenseurs de Dante surgirent de toutes parts, pleins de zèle et de confiance dans la bonté de leur cause, alors même qu'ils étaient mal préparés à goûter dans sa plénitude la poésie de la Divine Comédie. Seul en son siècle, Vico en pénétra le sens et la beauté; Gaspare Gozzi lui-même, le spirituel auteur de la Z)/yî?6« di Dante (1758), n'oppose à Bettinelli que des arguments peu décisifs, faute de savoir s'affranchir des préjugés classiques, alors dans toute leur force. Une part du mérite d'avoir réveillé en Italie le culte de Dante n'en revient pas moins à Bettinelli et a G. Gozzi, au moment même où Muratori montrait la voie qui devait aboutir à une reconstitution scientifique de l'histoire d'Italie au INIoyen Age.

Correspondant assidu de Voltaire, Bettinelli avait

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grandement subi cette influence étrangère qu'il réprouva dans sa vieillesse, et qui constitue un des faits saillants de la littérature italienne au xyiii"^ sièle. Le Vénitien Francesco Algarotti (1712-1764) poussa beaucoup plus loin encore un cosmopolitisme, qui d'ailleurs n'excluait nullement chez lui l'amour profond du sol natal et l'espoir que sa patrie reprendrait sa place parmi les grandes nations d'Europe; aussi, à l'inverse de Bettinelli, Algarotti a-t-il toujours défendu les gloires de son pays. Il vécut assez longtemps en France, où il se lia avec Voltaire; en Prusse, où l'amitié de Frédéric II le retint plusieurs années, et lui valut le titre de comte ; à Londres, à Pétersbourg. De partout il rapporta des impressions intéressantes, consignées surtout dans sa correspondance [Lettres sur la Russie, 1739), et dans plusieurs essais, sans parler de quelques imitations d'auteurs français : il Congresso di Citera, où il s'est amusé à décrire certains types de femmes des diverses nations d'Europe, rappelle par plus d'un côté le Temple de G ni de de Montesquieu. Esprit facile mais superficiel, écrivain assez élégant eu français, Algarotti représente les tendances encyclopédiques de son temps : sciences, lettres, arts, musique, poésie, philosophie, philologie, rien ne lui fut étranger , mais dans aucun domaine il n'a su laisser une empreinte personnelle. Les dix-sept volumes de ses œuvres ont aujourd'hui peu de lecteurs; ses lettres en constituent certainement la partie la plus attachante, parce qu'elles permettent de replacer cette curieuse physionomie dans son époque et son milieu.

La France n'exerça pas seule alors un grand attrait sur les Italiens; ceux-ci s informaient avec ardeur du mouvement littéraire, philosophique et politique des autres nations : G. B. Corniani publiait en 1774 un Saggio

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sopra la letteratura alemanna, et A. Bertola composait peu après (1779) une Idea délia poesia alemanna^ dans laquelle une anthologie complétait l'exposé historique. Mais c'est l'Angleterre qui, avec la France, excitait le plus de sympathies; Algarotti en admirait les mœurs politiques, et déclarait que le pays de ses rêves aurait dû être situé sous le ciel de l'Attique et jouir de la constitution anglaise. L'Angleterre conquit presque entièrement un des esprits les plus robustes du temps, le Piémontais Giuseppe Baretti (1719-1789), autre grand voyageur : de 1751 à 1760 il habita Londres, directeur du théâtre italien, professeur, auteur d'un dictionnaire italien-anglais, et de nombreux écrits destinés à répandre parmi les Anglais une connaissance plus exacte de son pays. Car chez lui aussi le cosmopolitisme est allié à un sincère amour de la patrie, et le spectacle que lui offrait la vie d'une nation comme les Anglais lui faisait sentir plus amèrement la misère politique et morale de l'Italie. Son retour à Turin par le Portugal, l'Espagne et la France nous vaut une série de lettres, qui occupent le premier rang parmi les nombreux recueils de ce genre publiés à la même époque. En 1766, il retourna en Angleterre, d'où il ne s'éloigna plus que pour faire de courtes apparitions en France, en Flandre, en Espagne et en Italie; il mourut à Londres en 1789.

Impétueux, indépendant, doué d'une grande confiance en lui-même, Baretti est plutôt un journaliste qu'un critique proprement dit, car il ne prend pas pour base de ses appréciations un ensemble de principes cohérents, développés avec méthode ; il n'a pas de doctrine positive, mais plutôt une humeur batailleuse, qui le pousse à dénoncer avec véhémence tout ce qu'il juge contraire à la vérité et au bon goût, au risque de se tromper par-

fois assez lourdement. Pendant son plus long séjour en Italie, il rédigea une feuille, intitulée la Frasta let~ teraria , dont vingt-cinq numéros parurent h Venise (octobre 1763 -janvier 1765), et huit à Ancône (avril-juillet 1765), où il avait du chercher un asile pour continuer en paix une publication qui soulevait de vives clameurs. Il signait du nom expressif d'Aristarco Scannabue.

Le journalisme littéraire n'était pas chose entièrement nouvelle en Italie. Le Giomale dei letterati cCItalia, dirigé de 1710 à 1718 par A. Zeno, était et resta un recueil de mémoires érudits, où la politique ne tenait aucune place. Mais l'exemple du Spectator d'Addison, plus encore que les RaggiiagU de T. Boccalini, avait inspiré à Gaspare Gozzi (1713-1786) l'idée d'une publication périodique à la fois instructive et plaisante, et où la satire des mœurs n'était jamais séparée de la satire littéraire : ce fut d'abord la Gazzetta veneta (février 1760 -janvier 1761) et l'année suivante VOsservatore veneto. G. Gozzi, aimable figure de Vénitien spirituel, eut une existence difficile : sa femme, la poétesse Luisa Bergalli (en Arcadie IrmindaPartenide), le ruina par son « administration pindarique » du ménage, et Gozzi n'avait que sa plume pour subvenir aux besoins de sa famille, qui comprenait cinq enfants. Malgré tant de soucis, la bonne humeur constitue l'attrait principal des dialogues, scènes, portraits, lettres et nouvelles de tout genre qu'il publia dans VOsservatore •, c'est une œuvre de bon sens, et — le titre ne ment pas — de fine observation.

Le titre de « Fouet » choisi par Baretti n'est pas moins justifié : son ton est plus souvent cinglant qu'enjoué; l'invective lui est plus familière que le sourire. Dès le premier numéro, il s'attaquait à l'Arcadle; car c'est aux

conventions de toutes sortes, aux frivolités, aux vains artifices qu'étaient destinés ses traits les plus piquants : le retour au bon sens réaliste et à la vérité est le principe fondamental dont il s'inspire. A vrai dire, il en fait une application inégale : s'il eut par exemple le grand mérite de venger Shakespeare des dédains de Voltaire [Discours sur Shakespeare et sur M. de Voltaire, 1777, en français), il n'a pas goûté Dante beaucoup mieux que Bettinelli, et cet adversaire de la convention a eu le tort de combattre et de railler la réforme réaliste de la comédie par Goldoni. Mais malgré ses défaillances et ses injustices, Baretti apparaît dans l'histoire du xviii^ siècle comme un grand remueur d'idées et un vigoureux polémiste; ses nombreux opuscules, tant en anglais qu'en italien, n'ont pas peu contribué à rehausser le prestige de l'Italie eu Europe.

Un autre périodique, publié à Milan de 1764 à 1766, il Caffè, soutint des idées littéraires assez conformes à celles de Baretti, au moins dans sa campagne contre le maniérisme et le faux; mais les collaborateurs du journal milanais étaient en majorité des philosophes, des économistes et des juristes ; ils représentent donc surtout l'autre courant de préoccupations qui se révèlent dans la prose italienne du xviii^ siècle.

Contemporain de Vico, Pietro Giannone (1676-1748), issu d'une modeste famille de la Capitanate, fut un jurisconsulte que l'étude du droit conduisit à celle de l'histoire. Son œuvre capitale, la Storia Civile del Régna di Napoli en quatre volumes, qui lui coûta vingt ans de tra-

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vail (1703-1723), présente plus d'intérêt au point de vue politique qu'elle n'a de valeur proprement historique : on y a r'^levé des plagiats nombreux; les faits n'y sont pas contrôlés avec exactitude; la forme est dure et souvent incorrecte. ^lais la passion qui anime l'écrivain, si elle le rend peu capable d'impartialité, a l'avantage de communiquer beaucoup de vie à son œuvre. Giannone s'est proposé d'étudier le développement des institutions, de la législation et des mœurs dans le royaume de Naples, depuis l'époque romaine jusqu'à 1700, et son but principal a été de dévoiler les perpétuelles usurpations de l'Eglise au détriment du pouvoir civil. L'apparition de cet ouvrage courageux, dont la portée dépasse de beaucoup la valeur littéraire, souleva contre l'auteur de violentes colères, même de la part du peuple de Naples auquel on fit entendre que Giannone niait le miracle de saint Janvier. 11 chercha d'abord un refuge à Vienne, où Charles VI ne lui refusa pas sa protection ; en 1734, Venise, où il se rendit, ne put lui promettre un asile aussi sur que celui dont avait joui Paolo Sarpi ; il eût été sans doute plus heureux à Genève, où il élut alors domicile, si, moins attaché aux pratiques du catholicisme, il ne s'était laissé attirer par un traître sur le territoire piémontais, sous prétexte d'y faire ses pâques : il fut emprisonné en 1736, d'abord à Miolans en Savoie, puis à Turin et à Ceva. L'abjuration à laquelle il consentit, selon les formules imposées par la curie, n'adoucit en rien son sort durant ses dernières années; il mourut dans la citadelle de Turin le 7 mars 1748.

Le mouvement philosophique français fit sentir si fortement son influence dans presque toute l'Europe, que l'on ne peut attendre une grande originalité des jurisconsultes et économistes italiens do xviii* siècle; il suffit

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de signaler le zèle avec lequel ils ont travaillé à répandre dans leur pays les doctrines de l'Encyclopédie. Antonio Genovesi (1712-17G9) occupa la chaire d'économie politique à l'Université de Naples à partir de 1754; ses Lezioni di coniinercio ossia clEconomia civile, publiées en 1765, sont le fruit de son enseignement; ses autres ouvrages, destinés à l'instruction de la jeunesse dans le domaine de la philosophie et des sciences expérimentales, ainsi que ses Medilazioni filosofiche sulla religione e la morale (1758), font de lui un des principaux vulgarisateurs des idées nouvelles. L'abbé Ferdinando Galiani (1728-1787), autre Napolitain, est surtout connu par l'esprit pétillant qui lui valut, malgré sa difformité, des succès si flatteurs auprès de la société parisienne : on l'a surnommé tantôt un « Arlequin avec le cerveau de Machiavel », tantôt un « Platon avec la verve et les gestes d'Arlequin ». Il aborda bien des genres, poésie, théâtre, archéologie, sans parler des fonctions diplomatiques dont il s'acquitta pendant dix ans à Paris; mais c'est par ses travaux sur le droit et l'économie politique qu'il a montré de quoi il était vraiment capable. On a de lui, dans ce domaine, en italien, le traité resté classique Délia moneta (1750), un autre Dei doveri dei principi neutrali verso i principi guerreggianti (1782), et en français des Dialogues sur le commerce des blés (1770), sans parler d'oeuvres plus légères, comme une histoire de Pulcinella et un dialogue sur les femmes. Gaetano Filangeri, de Naples encore, a composé pendant sa brève existence (1752-1788) plusieurs ouvrages juridiques, dont la Scieiiza délia Icgislazione est le plus estimé. Francesco Mario Pagano (1748-1799), originaire de la Basilicate, élève de Genovesi à Naples, continua la tradition de Vico dans ses essais de politique et de droit cri-

minel; on a de lui également un Discorso sulV origine e natura délia poesia. ïl prit une pai"t active h la constitution de la république parthénopéenne, et fut une des victimes de la réaction catholique. Un Sicilien, Niccola Spedalieri (1740-1795), auteur d'un traité intitulé i Diriiti delV uomo (1791), complète le groupe des juristes et philosophes méridionaux.

A l'extrémité opposée de l'Italie, à Milan, l'activité n'était pas moins grande. Toute une école de penseurs, qui s'honorait des noms de Pietro Verri (1728-1797) et de Cesare Beccaria (1738-1794), le célèbre auteur du traité Dei delitti e délie pêne (1764), fut le centre d'un important mouvement de rénovation morale et sociale. Pietro Verri tourna de préférence son attention sur les problèmes d'administration et de finances, sans négliger les questions de morale proprement dite [Meditazioni sidla félicita, 1763; Idée sulVindole del piacere e del dolore, 1772). Esprit généreux et entreprenant, il eut surtout en vue la destruction des abus, et la mise en pratique immédiate de certains progrès, qui lui paraissaient de nature à relever la prospérité matérielle et morale de l'Italie. II aimait à dire en effet qu'il ne se plaçait pas à un point de vue étroitement milanais, bien qu'il connût plus directement les besoins de sa province natale; il eut même le pressentiment de l'unité nationale, lorsqu'il écrivit, peu avant de mourir : « D'ici h quelques années, l'Italie formera une seule famille. »

De 1764 à 1766, il fut, avec son frère Alessandro et son ami C. Beccaria, l'àme d'un cercle d'hommes d'élite, qui publièrent le périodique il Cafjè^ dans le but de répandre plus largement, sous une forme attrayante, les idées qui leur tenaient le plus au cœur : le journal parla surtout de questions commerciales et agricoles, d'hygiène,

d'économie politique et domestique, de littérature aussi. Dans ce dernier domaine, le programme du Caffè prêtait fort à la critique, et donna lieu à de vives polémiques. Le défaut général des écrivains dont les noms viennent d'être rapidement énumérés, était la médiocrité de leur style : les uns, en raison même du cosmopolitisme de leur culture littéraire et philosophique, employaient une langue impropre, toute farcie de gallicismes; les autres, par réaction, affectaient de n'emprunter leur vocabulaire qu'aux grands écrivains florentins, et tombaient dans un maniérisme à peu près aussi déplaisant. Les collaborateurs du Caffe poussèrent l'horreur du pédantisme et des vaines querelles de mots jusqu'à ériger en doctrine le mépris du purisme toscan : ils mirent une sorte de coquetterie à écrire un italien francisé, qui provoqua, entre beaucoup d'autres, les justes protestations de Baretti.

Les discussions relatives à la langue italienne, déjà si vives au xvi* siècle, avaient repris de plus belle au xvii% à l'occasion du dictionnaire publié par l'Académie florentine de la « Crusca ». Au xviii^ siècle, les progrès des sciences naturelles et historiques renouvelèrent à leur tour l'étude du langage, et ravivèrent les polémiques ; car les idées récemment introduites par les économistes et les philosophes ne trouvaient pas dans le vocabulaire des vieux auteurs des moyens d'expression suffisants. La querelle se serait sans doute élargie et prolongée si le fracas de la Révolution française n'avait étouffé momentanément toute autre voix; il faut pourtant citer le remarquable ouvrage de Melchiorre Cesarotti, Saggio sulla filosofia délie lingue (1787), où était proclamée la nécessité de mettre la langue d'accord avec les progrès de l'esprit humain, '"esarotti d'ailleurs n'y

LE MOUVEMENT SCIENTIFIQUE AU XVIIl" SIECLE 357

combat pas plus vivement la tyrannie de la Crusca que les caprices de la mode : c'est à la raison et au bon goût qu'il demande de mettre un irein aux excès des novateurs, comme aux réclamations intempestives des puristes. Gian Francesco Galeani Napione, un Piémontais désireux de voir triompher la langue italienne menacée par le français, surtout dans la haute vallée du Pô, composa en 1791 un traité DelVuso e dei pregi délia lingua ilaliana. Comme indice de l'intérêt que commençait à exciter l'étude des dialectes, il faut encore mentionner l'écrit de Galiani, Del dialetto napoletano (1779), auquel fit suite un dictionnaire napolitain, publié après la mort du « charmant abbé )).

La curiosité des Italiens s'était donc portée sur presque toutes les questions que souleva le mouvement philosophique du xviii* siècle ; il reste à voir dans quelle mesure et sous quelles formes ces préoccupations se font jour dans la littérature de pure imagination.

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