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CHAPITRE II

Presque exactement contemporain de Métastase — plus jeune de neuf ans, — Carlo Goldoni a certains traits communs avec celui qui rendit tant d'éclat au mélodrame dégénéré : le réformateur de la comédie mourut, plus qu'octogénaire comme le « Poeta cesareo »,dans une des grandes capitales de l'Europe, où il avait été appelé à soutenir les traditions de l'art italien ; sa légèreté et son insouciance naturelles, sa tendance à se contenter d'une expression aimable mais superficielle des sentiments, font encore de lui le digne représentant d'un siècle frivole^, spirituel, peu disposé h prendre la vie tout à fait au sérieux. Pourtant ces ressemblances sont purement extérieures ; en réalité Goldoni fut essentiellement un observateur, amusé mais clairvoyant, de la réalité, considérée de préférence sous ses aspects familiers et populaires. Parla, il imprime à son art une tournure toute différente de l'idylle arcadique : il vise au naturel et à la vérité par les moyens les plus simples. Tel sera le premier caractère de sa

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réforme. Le second résulte de ce que l'on pourrait appeler la santé morale de Fauteur : ce brave homme, incapable de passions violentes, a été fortement attaché au bien, désintéressé, loyal, décidé à être heureux en dépit de toutes les traverses. Une douleur sincère l'étreignit cependant au moins une fois, le jour où il s'éloigna de sa patrie : car rien ne put lui faire oublier « avec le doux nom de Venise », qui lui paraissait la plus belle ville du monde, a le langage et l'aimable humeur de ses habitants ».

Goldoni n'est donc pas un pur artiste, habile à ciseler des strophes brillantes dans un cristal limpide et sonore; c'est avant tout un honnête homme, que l'on ne peut se défendre d'estimer, et qui, impropre à démasquer les vices et à manier le fouet de la satire, s'est du moins proposé de faire aimer la vertu. Il ne faut d'ailleurs pas exagérer son mérite comme réformateur de la scène comique : son bon sens, son instinct du théâtre, ses heureux dons naturels ont plus fait que sa volonté, pour l'aider à trouver le genre de pièces qu'il convenait de subtituer aux canevas grossiers et aux intrigues compliquées de la Commedia delVarte. Peu d'hommes, parmi ceux qui ont laissé une œuvre durable, ont abandonné davantage au hasard des événements la direction de leur vie. Il y a chez lui un peu de 1' « aventurier », dont l'Italie a produit les types accomplis, vers ce temps, avec Casanova et Cagliostro.

Né à Venise le 25 février 1707, Carlo Goldoni fut élevé par des parents indulgents et tendres qui ne découragèrent en rien son penchant pour le théâtre : enfant, il fait ses délices des marionnettes que manœuvre son père; à huit ans il compose sa première comédie; à Pérouse il joue un rôle de « prima donna » dans une pièce de Gigli; et à Rimini, où il devait suivre dans un collège de domi-

nicains les cours de logique, il se sauve avec une troupe de comédiens qui se rendaient à Chioggia; là il retrouve sa mère, qui oublie de le gronder et l'embrasse en pleurant. La profession de médecin, à laquelle son père le destinait, lui inspirant une invincible répugnance, on le dirige vers le barreau. Admis par faveur spéciale au collège Ghislieri, à Pavie, il y prend goût au jeu et au plaisir plus qu'au travail — il avait dix-sept ans, — et finit par se faire mettre à la porte pour une satire un peu vive sur les dames de la ville. Ses études juridiques n'étaient pas terminées, mais en revanche il avait lu beaucoup de pièces, tant anciennes que modernes; la Mandragoi-e de Machiavel l'avait particulièrement frappé. Coadjuteur du chancelier criminel à Feltre, le théâtre continue à l'occuper plus que le droit ; lorsque son père meurt (1731), sa mère le décide à prendre enfin le grade de docteur h Padoue, pour venir s'installer près d'elle, et exercer à Venise la lucrative profession d'avocat. Mais les clients n'arrivent pas, et diverses intrigues obligent Goldoni à s'éloigner de la lagune : de Padoue à Milan, à Parme, à Vérone et encore à Venise, le jeune écervelé a mille aventures, au milieu desquelles il compose divers mélodrames, tragi-comédies et tragédies; parmi celles-ci un Bélisaire (1734) obtint quelque succès; dans un genre plus modeste, des intermèdes comiques agrémentés de musique, il annonce ce goût d'observation, ce réalisme aimable qui feront son originalité {il Gondoliere çeneziano en 1733; la Pupilla, 1734; la Birba, 1735).

En 1736, Goldoni aborde la grande comédie, en cinq actes et en vers, avec un Don Giovanni Tenorio médiocre, où le célèbre héros espagnol est ramené aux proportions d'un mauvais sujet vulgaire; la suppression de toute bouffonnerie et de toute intervention surnaturelle, à l'exception

du coup de foudre final — il n'y a plus ni Sganarellc, ni statue du Commandeur, — est une curieuse indication des tendances rationalistes de l'auteur. Peu pressé de faire un pas décisif dans la voie de la bonne comédie, il compose encore quelques œuvres insignifiantes pour une troupe d'acteurs qu'il suit de ville en ville ; il arrive ainsi à Gênes, et là cet aimable étourdi s'éprend de la charmante Nicoletta Connio qu'il épouse aussitôt, et qui devait être la joie de sa longue vie. De retour à Venise, il compose un canevas de comédie improvisée, dont un rôle cependant était entièrement rédigé, Momolo cortesan^ (1738), qui passe pour sa première comédie de caractère; les personnages en sont en effet empruntés à la vie vénitienne, et le protagoniste est une silhouette finement dessinée. Cependant Goldoni s'y était inspiré principalement des aptitudes de ses interprètes; il ne rompait pas avec l'improvisation, et les mêmes interlocuteurs reparaissaient encore dans une autre comédie, il Prodigo (1739), où plus d'une concession était faite au goût du public. Le rôle de Rosaura, dans la Donna di garho- {yi^'2), était taillé encore à la mesure d'une actrice dont il s'agissait de faire valoir le talent souple et varié; la pièce est amusante, mais le caractère principal a plus de brillant que de vraisemblance. Ce n'est pas encore la comédie observée, à laquelle Goldoni devait s'élever plus tard.

Investi quelque temps des fonctions de consul de Gènes à Venise, il n'en recueillit que des déboires ; il se vit privé du plus clair de ses revenus quand la guerre éclata

1. Goldoni a traduit le mot vénitien cortesan, en italien par uomo di mondo et en français par homme accompli; c'est un type de « galant hoinme », d'ailleurs parfaitement égoïste et imprévoyant.

2. « La brave femme », a traduit Goldoni ; mais nous dirions plutôt: la femme adroite et même rusée.

en Lombaidie, et fut tout heureux, àRimini, de composer quelques cantates pour les divertissements de la garnison autrichienne; puis, sous prétexte devoir, en passant, la Toscane — il se rendait à Gênes, — il se fixa pour trois ans à Pise (1744-1747), où il exerça sa profession d'avocat avec honneur et profit : c'est ainsi que jadis son père, allant à Rome pour quelques semaines, y était resté quatre ans et en était revenu médecin. Les occupations de r (( Avocat vénitien » *, très recherché par les plaideurs pisans, ne le détournaient pas tout à fait du théâtre : aux sollicitations pressantes de ses amis, les comédiens de Venise, il répondait par des canevas, le Valet de deux maîtres ou le Fils £ Arlequin perdu et retrouvé. Enfin en 1747, un acteur, de passage à Livourne avec sa troupe, vint lui demander une pièce; il ne résista pas à la tentation. L'auteur et les interprètes se plurent; un pacte fut conclu, et Goldoni, laissant là le barreau et ses clients, revint à Venise, fournisseur attitré de la troupe Medebac. Sa voie est définitivement trouvée; il ne s'en écartera plus; mais il a quarante ans sonnés.

De 1748 à 1762, Goldoni déploya une activité prodigieuse. Parmi ses innombrables comédies, plusieurs certes se ressentent d'une hâte excessive, mais presque toutes sont gaies et spirituelles ; beaucoup sont excellentes. Ne réussit-il pas a tenir la folle gageure de donner en une seule saison (1749-1750) seize œuvres nouvelles en trois actes? Aucun genre ne lui est étranger, depuis la farce populaire jusqu'à la comédie larmoyante ou romanesque. Cependant ce théâtre, à n'en considérer que les parties vraiment originales, se distingue par deux traits dominants : la moralité et le naturel.

1, C'est le titre d'une comédie que Goldoni composa plus tard.

Les préoccupations morales y éclatent dès le retour de Goldoni à Venise, avec la Putta onorata, et la Buona moglie, qui en est la suite; il traite aussitôt la question délicate de la désunion qui se glissait dans les ménages à la faveur de la mode choquante des sigisbées, dans VUomo prudente, la. Famiglia delV antiquario, il Cavalière e la dama, et un peu pins tard (1753) la Dama prudente. Au reste, rien qu'à commenter les titres des comédies de Goldoni, on composerait tout un cours de morale familière : ce ne sont que « bonnes familles », « tendres mères », « femmes sages », « filles obéissantes », « vrais amis », etc. Tout cela est un peu anodin. Goldoni, trop optimiste, ne paraît pas s'apercevoir que pour le moraliste véritable, comme pour le psychologue et le médecin, la maladie est plus instructive que la santé; de là, dans la satire des mœurs de son temps, une discrétion qui va jusqu'à la timidité. Cet enseignement positif et direct a encore un autre inconvénient : il ne peut s'exprimer que sous forme de sermons plus ou moins adroitement incorporés dans le dialogue. Mais tel est l'enjouement et la belle humeur de cet aimable prédicateur, qu'il réussit à écrire des comédies morales fort divertissantes.

En règle générale, ses bourgeois ont plus de cœur et de bon sens que ses nobles — témoin le marchand Anselmo dans il Cavalière e la dama, — et le peuple en a plus que la bourgeoisie — voir le cafetier Ridolfo dans la Bottega del Caffè. Goldoni d'ailleurs s'attaque moins aux nobles corrompus, prodigues et décavés, qu'aux bourgeois enrichis, véritables singes des vices de la noblesse — qu'on relise la Casa nova. Il n'a certes aucune illusion sur l'étroitesse des idées et sur les travers de la petite bourgeoisie, non plus que sur l'igno-

rance et les préjugés des gens du peuple, mais il en sourit et s'en amuse sans aucune amertume : c'est de ce côté que vont toutes ses sympathies, car il sait que les manières bourrues des uns cachent un excellent cœur, et que les autres sont foncièrement honnêtes. Il y a donc une sorte d'instinct démocratique chez cet enfant de Venise, qui ne s'est pas lassé d'observer de près la vie des pêcheurs et des gondoliers de sa lagune ; quelquesunes de ses pièces, il Campiello, le Barufe ciosote^, n'ont d'autre objet que de présenter une image fidèle des querelles, des dépits, des rivalités, des brouilles et des réconciliations qui constituent les grands événements de ces existences modestes, d'où la turbulence n'exclut ni la naïveté, ni la bonté.

Ce réalisme du fond a pour corollaire une grande simplicité de forme. La vie de tous les jours est beaucoup moins compliquée que les savantes combinaisons des dramaturges. Goldoni renonça donc aux intrigues multiples et romanesques, et tendit constamment au naturel et à la clarté. De la comédie improvisée il ne conserve que le mouvement alerte et la succession rapide des scènes, avec un dialogue vif et pétillant; quant à l'action, elle est le plus souvent fondée sur le développement spontané des caractères, comme dans Un curioso accidente, dans la spirituelle Locandiera ou dans l'excellente comédie des Rusteghi'- ; parfois même la pièce se réduit à une succession de tableaux où s'agitent quelques figures typiques : c'est le cas des deux comédies populaires déjà citées, et de la Bottega del Caffè, célèbre par le rôle de don Marzio, le bavard, le médisant dangereux,

1. En italien Baruffe chiog^iotte, les querelles de Chioggia. — Campiello, à Venise, est le nom des petites places où s'entre-croisent plusieurs ruelles.

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