En italien Rustici, les rustres
plus inconsidéré que méchant. Les pièces en vénitien sont les plus savoureuses, car le dialogue italien de Goldoni manque en général de propriété : en patois, il se sentait plus à l'aise pour concentrer tout l'i.. .érêt sur la peinture du milieu et des caractères.
Malheureusement il dut faire plus d'une concession au goût du public, avec la Sposa persiana, Ircana a Julfa, etc. ; car la réforme de Goldoni soulevait beaucoup de résistances : il eut des ennemis et des rivaux, comme l'abbé Pietro Chiari (1711-1785), fécond auteur de contes et de romans, successeur de Goldoni, quand celui-ci quitta le théâtre Sant' Angelo pour celui de San Luca, et surtout Carlo Gozzi (1720-1806), frère cadet de Gaspare. Ce curieux personnage, après avoir cherché fortune dans les armées en Dalmatie, devint à Venise le défenseur acharné de toutes les traditions sacro-saintes que l'esprit novateur du siècle commençait à menacer. Au moment où les polémiques étaient le plus vives entre les partisans de Goldoni et ceux de Chiari, il entra en lice, se prononça également contre les deux rivaux, et répandit sur eux en abondance les flots de sa verve sarcastique. Il lui semblait que l'œuvre de Goldoni portait atteinte, dans la Commedia delV ai-te, à une gloire nationale, et pour mieux montrer l'inutilité d'une réforme fondée sur l'observation de la réalité, il fit la gageure d'attirer la foule avec les sujets les plus puérils et les plus fantastiques. Ainsi naquirent, de 1761 à 1765, les dix fiabe de Carlo Gozzi, contes de fées où le merveilleux des nouvelles orientales ou des fables enfantines s'allie capricieusement aux lazzi des masques de la « commedia dell' arte », et à quelques scènes de satire contemporaine. Le succès en fut éclatant; il se prolongea même jusqu'en plein xix^ siècle en Allemagne, où ce
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mélange de fantaisie et de vulgarité, assaisonné d'ironie, passa pour une grande nouveauté. En Italie au contraire, la faiblesse de la composition et la médiocrité du style condamnèrent très vite à l'oubli les « fiabe » de Gozzi. Ce ne fut qu'un feu d'artifice.
Rebuté par la ténacité des oppositions qu'il rencontra, très affecté par l'ingratitude du public, qu'il se flattait d'avoir mieux conquis, Goldoni quitta la partie : il n'avait pas le tempérament d'un lutteur. L'invitation qu'il reçut de se rendre à Paris, pour y fournir des pièces aux comédiens italiens, le décida, en avril 1762, à s'éloigner de Venise, non sans un serrement de cœur, mais avec l'intention d'y revenir bientôt : il ne devait plus la revoir. Ce n'est pas qu'à Paris il eût trouvé de grandes satisfactions : là fleurissait encore la comédie improvisée, et Goldoni dut, de gré ou de force, composer des canevas à l'ancienne mode. De cette période de son activité datent d'aimables fantaisies, comme la trilogie de Zélinde et Lindor, et surtout VEi>entail (1763), le prototype de la comédie d'intrigue telle qu'elle a été cultivée en France de Beaumarchais à M. Victorien Sardou ; mais il y avait là plus d'imagination et d'adresse que d'observation véritable. La médiocrité des comédiens, et leur mauvaise volonté en face des innovations, le découragèrent vite : il allait quitter Paris, lorsqu'il fut choisi pour enseigner litalien aux princesses de la maison royale, et à quelque temps de là une pension annuelle le mit à l'abri du besoin. Goldoni put alors revenir au théâtre. Il osa faire jouer à la Comédie-Française, en 1771, le Bourru bienfaisant, qui y obtint un succès des plus flatteurs ; le caractère du protagoniste n'était pas nouveau dans le répertoire de l'auteur [la Casa nova, i Rusteghi, etc.); mais le public parisien fut séduit par la gaieté, le naturel et la
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simplicité qui étaient la marque de cet heureux tempérament d'artiste. Une nouvelle tentative en français, Y Ai^are fastueux, reçut un moins bon accueil : il ne suffit pas d'une antithèse pour créer un personnage.
Au reste, ce n'est pas dans la comédie de caractère proprement dite que Goldoni a vraiment excellé : on lui fait tort en le mettant en parallèle, sous ce rapport, avec Molière. Sa faute a été d'appeler lui-même cette comparaison; car il vaut mieux que les jugements plus ou moins dédaigneux qu'elle a provoqués. En réalité le talent du comique italien est d'une tout autre espèce : ce sont les aspects extérieurs de la vie qui l'ont frappé, et il les a rendus avec une verve, une fraîcheur de coloris, une finesse de touche, qui en font un peintre de mœurs inimitable, au moins lorsqu'il s'agit des mœurs populaires, et surtout vénitiennes. Il pénètre moins profondément dans les âmes; ses héros manquent de complexité (voir son Menteur, ses Amoureux); son art n'a rien de concentré, et n'invite guère à la méditation. L'impression qu'on en reçoit est plutôt celle de la joie et de la facilité : cette abondance et cette belle humeur, ce bon sens et cette robuste santé morale ont bien aussi leur prix. Goldoni n'est pas Molière; mais il est quelque chose que Molière n'a pas été non plus.
Aux approches de la Révolution, Goldoni, qui ne soupçonna pas la gravité du mouvement, composa en français ses Mémoires (1787), dont la lecture est encore plus nécessaire peut-être que celle de son théâtre pour apprécier cette charmante et heureuse nature. Peu après, il connut la misère; car la pension quïl touchait sur la cassette royale fut supprimée par la Convention.
Le 7 février 1793, Marie-Joseph Chénier en obtint le rétablissement : Goldoni était mort la veille.
L'auteur de la Putta onorata, de la Casa Nova, du Bourru bienfaisant, avait été moraliste par instinct et à force d'honnêteté native, plutôt que par réflexion. Avec Giuseppe Parini (1729-1799), la nouvelle orientation de la littérature devient plus nette, plus consciente : le poète des Odes ne se contente plus d'aimer et de faire aimer une vertu tempérée et indulgente; pour lui l'art doit servir à l'éducation ; il n'admet pas que le plaisir littéraire soit séparé du profit moral. Aussi travaille-t-il, avec les moyens dont il dispose, à préparer des progrès positifs dans la vie publique et privée de ses contemporains : les questions d'hygiène ne lui paraissent pas moins dignes de son attention que les problèmes plus relevés de l'éducation ou de l'administration de la justice. Le poète du Giorno ne s'inspire plus de la réalité pour en faire ressortir les aspects aimables et encourageants, mais bien pour dénoncer l'abaissement profond des mœurs, avec une ironie où l'on sent frémir une indignation mal contenue.
Parini est le seul poète de ce temps sur l'œuvre duquel il y ait à s'arrêter, en dehors d'Alfieri. On peut rappeler le nom du Niçois Gian Carlo Passeroni (1713-1803), écrivain infatigable, auteur d'un singulier poème en cent un chants et 11097 octaves, intitulé Cicérone (1755), plein de longues parenthèses, tantôt satiriques ou simplement plaisantes, tantôt didactiques et morales; il fut lié d'amitié avec Parini, et certaines de ses digressions annoncent l'inspiration, sinon le mérite poétique du Giorno. Les autres rimeurs importent peu; car au milieu
de la phalange arcadique des imitateurs de Métastase et d'Horace, Parini se dresse brusquement, par un effort tout personnel et solitaire, par la hauteur de sa pensée. Son éducation et sa conception de la poésie font de lui un classique; des liens étroits rattachent ses débuts à l'Arcadie. Etranger au cosmopolitisme alors en vogue, il est purement italien; et pour la première fois, depuis des siècles, le culte sévère de la forme va servir à mettre en valeur une personnalité forte, un tempérament d'artiste véritable, une pensée moderne. Il était né le 22 mai 1729 h Bosisio, petit village de la Brianza, non loin de Lecco, près du lac de Pusiano qu'il a chanté sous son nom latin d'Eupilis. Enfant du peuple, villageois, montagnard, Parini, qui fut élevé à Milan dès l'âge de neuf ans, garda de ses origines, avec une certaine franchise un peu rude, un vif amour de la nature; sa pensée se reporta toujours avec reconnaissance vers l'atmosphère fortifiante et pure, même au moral, qu'il avait respirée dans son enfance : il célébra la « Vie rustique », la « Salubrité de l'air' », et partit en guerre contre la corruption d'une noblesse efféminée, dont l'égoïsme révolta son honnêteté native. Ce n'est pas que, sous le rapport de la moralité, Parini lui-même fût sans reproche : engagé dans l'Eglise sans aucune vocation, taudis qu'il aspirait de toutes les forces de sa nature aimante aux joies paisibles de la famille, ce fut un grand admirateur de la beauté féminine. Il en a subi fortement le charme, et en a détaillé parfois les attraits avec une complaisance qui chagrine des lecteurs rigoristes. La vérité est que les faiblesses de Parini ne procèdent pas d'une conscience pervertie ; ses confidences les moins réservées