Né à Milan, d'une famille originaire de Nantua
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en 1830, il rapporta ce petit livre si plein de délicatesse, de résignation chrétienne et de simplicité, le Mie prigionl (1832), qui a fait le tour du monde, et a exercé une influence plus profonde, sur le cœur des Italiens, que les harangues et les invectives les plus enflammées. Berchet connut aussi les persécutions et l'exil; mais il avait pu se réfugier à temps en Angleterre, où il resta jusqu'en 1829, et c'est là qu'il composa et publia ses meilleures poésies, toutes vibrantes de patriotisme, encore que d'une forme parfois négligée : i Pro/iighi di Parga et les Rotnances sur des sujets politiques {^Clarice, il Romito del Cenisio) parurent en 1824; les Fantasie, où sont évoqués les souvenirs héroïques de la ligue lombarde contre Barberousse, en 1829.
Les promoteurs du romantisme italien furent donc avant tout des esprits libéraux, justement suspects au gouvernement autrichien qui supprima le Conciliatore en septembre 1819. Les partisans de la poésie classique de leur côté, formellement opposés à toute tendance révolutionnaire, comme Botta qui voyait dans les romantiques des ennemis de la patrie, défendirent leurs idées dans la Bihlioteca italiana, soutenue par l'Autriche. La querelle fut encore envenimée par l'apparition, toujours à Milan, d'une feuille fondée par un policier, VAccattabrighe (1818-1819), hostile aux romantiques. Peu à peu les polémiques s'étendirent à d'autres provinces d'Italie, et se prolongèrent avec des alternatives d'accalmie et de recrudescence, selon les publications qui venaient les entretenir; l'intervention de Monti, en 1825, avec son « sermon » sur la mythologie, en fut un des incidents notables.
Si l'on fait abstraction de leur côté politique, les idées de la nouvelle école n'avaient rien de très subversif : on
protestait contre l'usage de la mythologie, contre la rigide distinction des genres et la prétendue autorité des règles, et contre l'imitation indiscrète des anciens. A toutes ces conventions, on essayait de substituer un plus grand respect de la vérité, et surtout on se piquait de choisir des sujets capables d'intéresser un public beaucoup plus large que les seuls lettrés; pour cela, il fallait parler à ce public de ses aspirations, de ses sentiments.. de ses croyances, de ses préjugés même; en s'adressant ainsi à une portion plus vaste du peuple italien, on perfectionnerait son éducation morale et civique. Mettr(; l'émotion artistique et le plaisir littéraire au service du 1 éducation nationale, telle est l'idée, entièrement inconnue de la Renaissance, mais déjà formellement exprimée par Parini et par Foscolo, que les romantiques italiens prirent pour base de leur poétique. C'est d'ailleurs un principe sur lequel ils étaient bien d'accord avec le ; classiques.
Parmi les hommes qui se rallièrent dès la première heure à ce programme, il s'en trouva qui n'avaient nullement le tempérament révolutionnaire, et qui ne crurent jamais, comme quelques novateurs intempérants, que la libre fantaisie dût rien coûter au bon sens et au bon goût. Tels furent deux Lombards, le grand poète milanais Carlo Porta (voir p. 390), qui fit bon accueil aux idées de la nouvelle école {el Romanticismo, 1819), et Tommaso Grossi, de Bellano (1791-1853), qui eut l'honneur, en qualité de notaire, de rédiger l'acte d'union de la Lombardie au Piémont en 1884; ami, collaborateur et éditeur de Porta, Grossi a composé quelques nouvelles sentimentales en vers, qui répondaient excellemment au goût du temps et obtinrent un grand succès : la Fuggitiva (1816) d'abord écrite en dialecte, puis traduite en italien par
l'auteur lui-même, lldegonda (1820), et Ulrico e Lida (publiée tardivement en 1837); il fut moins heureux dans un essai plus ambitieux de poème épique, i Lombardi alla prima crociata (1821-1826).
Enfin ce fut un esprit essentiellement pondéré, timide même à certains égards, aussi peu fait pour l'action politique et révolutionnaire que pour la polémique personnelle, Alessandro Manzoni, qui devint le chef reconnu du romantisme italien : il dut cet honneur au seul prestige du talent avec lequel il réalisa dans ses œuvres les aspirations souvent confuses, qui poussaient sa génération à renouveler les vieilles formules de la poésie.
Issu d'une noble famille lombarde — il ne porta jamais le titre de comte auquel il avait droit, — Alessandro Manzoni naquit à Milan le 7 mars 1785; sa mère était la fille du célèbre Gesare Beccaria. Après des études médiocres, il se tourna de lui-même avec passion vers les grands classiques, et débuta très jeune par quelques compositions distinguées, où l'on reconnaît l'influence des poètes alors en honneur : dans un Trionfo délia libertà (1801), l'allégorie mythologique dérive en droite ligne de la Bassvilliana et de la Mascheroniana ; d'ailleurs un vif sentiment d'admiration affectueuse l'unit à Monti, auquel il dédia, en 1803, une idylle intitulée Adda. Trois Sermoni en vers libres (1803-4) se rattachent plutôt à la satire dans le genre de Parini. Une sorte d'épître, en vers libres également, adressée à sa mère (1806), sur la mort de Carlo Imbonati, celui-là même pour qui Parini avait composé en 1764 son ode l'Edu-
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cazione, et un poème mythologique Urania (1807-1809), dout la conception rappelle le Pronieteo et la Musogonia de Monti et annonce le Grazie de Foscolo, complètent la production juvénile de Manzoni; il devait plus tard renier cette partie de son œuvre. On conçoit cette condamnation pour Urania, dont il disait quil pourrait bien composer encore d'aussi mauvaises pièces, mais plus du même genre ; elle a de quoi surprendre au contraire pour le poème sur la mort de C. Imbonati : on y lit de beaux vers, que Foscolo a cités dès 1807, dans une note élogieuse de ses Sepolcri, et Manzoni y a formulé sa preûîière profession de foi littéraire : a Si tu veux être poète, y dit en substance l'ombre d'Imbonati à son jeune ami, il faut d'abord éprouver des sentiments sincères, et longuement en étudier l'expression [sentir e meditar) : conserve ta main pure, comme ton esprit;... ne sois esclave de personne ; ne trahis jamais la sainte Vérité ' ; n'aie jamais ni complaisance pour le vice, ni raillerie pour la vertu... » A cette profession de foi morale autant que littéraire, Manzoni n'eut jamais rien à retrancher. Les véritables motifs qui amenèrent le poète à répudier cet important essai de jeunesse sont d'ordre tout intime : Giulia Beccaria, légalement séparée de son mari Pietro Manzoni, vivait depuis plusieurs années avec C. Imbonati, tantôt en Lombardie, tantôt à Paris, et le jeune Alessandro, indulgent pour une mère tendrement aimée, avait célébré comme un héros et comme un sage cet Imbonati, qu'il ne connaissait d'ailleurs pas personnellement. Il ne pouvait lui plaire, dans la suite, de publier lui-même une ])ièce qui rappelait trop clairement de si délicats souveniis.
1. Il ne s'agit pas ici de la vérité chiétieiiue, mais du Vrai, qui est sacré par lui-même.
Durant cette première période, toute classique, de sa carrière, Manzoni fut imbu des idées philosophiques françaises, et du voltairianisme alors à la mode. Il avait accompagné sa mère à Paris après la mort d'Imbonati (fin de 1805); il y resta jusqu'en 1810, vivant au milieu de la société qui fréquentait les salons de M™^ Condorcet et de M"* Cabanis, où il rencontra Volney, Garât, Destutt de Tracy, et en particulier Fauriel, auquel le lia dès lors une sincère et durable amitié. En février 1808, il épousa Henriette Blondel, d'origine genevoise et protestante; deux ans plus tard elle abjura le calvinisme; le mariage fut à nouveau célébré, cette fois par un prêtre catholique, et Manzoni rentra dans le giron de l'église romaine. Cette conversion a donné lieu à beaucoup de commentaires malveillants ; la suite de la longue vie de Manzoni ne permet pas de douter qu'elle ait été sincère, et il faut dire que la piété du nouveau converti n'eut jamais rien d'étroit ni d'intolérant. Dans cette âme douce et pondérée, la foi s'allia aux généreux sentiments de liberté et d'humanité qu'y avait déposés la philosophie du xvm* siècle.
De 1812 à 1825 se place la période la plus féconde de l'activité poétique de Manzoni; il est en possession d'une foi religieuse, philosophique, patriotique, et sa conception de la poésie se précise : son dessein est de « ramener à la religion tous les sentiments nobles, grands et humains, qui en découlent naturellement ». Les Inni sacri de Manzoni répondent parfaitement à ce programme. Ces hymnes devaient être au nombre de douze, cinq seulement furent composés : la Risui-rezione (1812), il Nome di Maria et Natale (1813), la Passione (1814- 1815), et la Pentecoste (1817-1822). Ce qui en fait la beauté véritable n'apparut pas clairement aux contem-
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porafns. Pour la forme, ces courtes strophes continuaient la tradition inaugurée par les odes de Parini et de Foscolo, avec beaucoup de finesse et de grâce, mais non sans quelques maladresses; on ne saurait dire d'autre part, en ce qui concerne le tond, que Manzoni ait réussi à trouver des accents qui rappellent la poésie biblique : il n'en a pas la naïveté, l'ampleur, la puissance. Ces hymnes d'un nouveau genre durent déconcerter les dévots lecteurs qui pensaient y trouver de brillantes descriptions des mystères que célèbre l'Eglise, conformément aux traditions de la poésie chrétienne et presque liturgique, que l'Italie avait connue depuis les origines du Moyen Age jusqu'au xvii'' siècle.
La personnalité du poète se révèle dans sa façon de considérer le sentiment religieux : il y voit une source de force et de couraore dans les afflictions, un ffag'e d'union et d'amour entre les homziies, un idéal d'égalité et de justice sociale; car c'est pour eux tous, sans distinction de classes, que s'est accompli le mystère de la Rédemption, et les humbles, les opprimés, les déshérités y trouvent plus que personne des motifs d'espérer et de se réjouir. De là vient la douceur tant vantée de ces hymnes, véritables chants d'amour et de paix, de joie humaine et terrestre plus que divine, en ce sens que le poète glisse rapidement sur le côté surnaturel du dogme, et insiste sur les soulagements immédiats que les promesses chrétiennes apportent aux hommes. De là dérive encore ce que l'on a justement appelé l'inspiration démocratique des hymnes de Manzoni : des pièces comme la Résurrection, et plus encore peut-être la Pentecôte, mettent clairement en lumière le caractère humain et consolateur de ce christianisme bienfaisant, qui prodigue les expressions de tendresse et de réconfort aux âmes
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faibles et découragées. Ces hymnes sont aussi des œuvres d'art achevées, soit par la perfection et l'harmonie du style, soit par la fougue du mouvement lyrique : il faut voir par exemple, dans la Résurrection, la brusque exclamation du début : « E risortol », deux fois ramenée dans la seconde strophe, puis à la onzième et h la douzième, et rappelée dans la promesse des derniers vers :
Nel Signor chi si confida Col Signor risorgerà '.
La prière contenue dans les huit dernières strophes de la Pentecôte mériterait d'être analysée en entier pour l'élévation et la spontanéité du sentiment. Les mètres un peu courts, employés par Manzoni, ne paraissaient pas destinés h exprimer des pensées aussi générales, d'une émotion aussi larfrement humaine.
Lorsque la Lettera seniiseria di Grisostomo déchaîna la querelle des romantiques et des classiques, l'auteur des hvmnes se rangea sans hésiter parmi les premiers ; mais il le fit avec la réserve un peu timide qui devait toujours le caractériser. Il écrivit alors une ode badine, Vira d'ApoUo, dédiée à Berchet, et qui pourrait avoir comme sous-titre : « contre l'emploi de la mythologie » ; mais il ne voulut pas la publier du vivant de Monti, qu'il craignait de contrister.
Son attitude politique fut empreinte de la même rectitude de vues, avec la même discrétion. Lorsque en 1814, il fut question de désigner Eugène Beauharnais comme roi du « Regno italico », Manzoni signa la jsrotestation dirigée contre le choix d'un étranger, quel qu'il fut. En avril 1815, l'entreprise de Murât, qui essaya de
1. « Celui qui met sa confiance dans le Seigneur, ressuscitera avec le Seigneur. »
se faire le porte-drapeau de l'indépendance italienne, lui inspira une ébauche de (c canzone », où se trouve fortement exprimée la conviction que l'union de tous les Italiens sous une seule autorité était la condition essentielle de leur liberté. En mars 1821, les libéraux lombards crurent que les constitutionnels piémontais allaient franchir le Tessin ; alors Manzoni composa la belle ode Marzo 1821, pleine de confiance patriotique et de sévères avertissements h l'adresse des oppresseurs de l'Italie : mais il ne la confia qu'à sa mémoire jusqu'au jour (1848) où les circonstances lui permirent de la publier. Cette noble affirmation des droits de la nation italienne resta donc sans influence sur l'esprit public et ne devint pas populaire; d'ailleurs la note religieuse (v. 54 et 69) et la pitié, la tendresse qu'inspire au poète la misérable situation de l'Italie (st. 5 et 10), durent paraître des accents un peu faibles au moment où la révolution était déchaînée. La dernière strophe ellemême, ajoutée peut-être après les journées milanaises de mars 1848*, se termine avec quelque mollesse sur la plainte que fera entendre le citoyen qui n'aura pas pris part à ces luttes héroïques. Faut-il y voir un retour attristé du poète sur le rôle effacé auquel il se sentait condamné par sa nature réservée et timide?
A la nouvelle de la mort de Napoléon, Manzoni fut en proie à une grande surexcitation : en deux jours, pendant que sa femme, à sa demande, ne cessait de jouer du piano, il composa la plus célèbre de ses poésies, l'ode du Cinque Maggio, vantée par Goethe, admirée par Lamartine, traduite en plus de vingt langues, et qui reste sans doute le morceau le plus impartial qu'ait