CHAPITRE V
Classique ou romantique? Telle est la question que les esprits habitués aux catégories nettes se détendent dilficilement de poser, en abordant un écrivain dont le talent était à son apogée vers 1830. En ce qui concerne Leopardi, cette question n'est susceptible de recevoir aucune réponse précise : non seulement il s'est tenu à l'écart des polémiques qui passionnèrent ses contemporains; mais si ses sympathies, incontestablement, le portèrent d'abord vers les classiques, la nature même de son inspiration mélancolique, de sa sensibilité maladive, de son imagination éprise de tout ce qui « inspire des idées vagues et indéfinies », de ce qui, « faute de certitude, ne peut jamais nous satisfaire », le placerait plutôt dans le camp opposé. Ce classique, car il l'est par la conception de son art, est au fond beaucoup plus romantique que le raisonnable Manzoni. Il faut en prendre son parti : Leopardi échappe à toutes les délimitations d'école; il les domine de la hauteur de son génie.
438 LITTÉHATURE ITALIENNE
Le comte Monaldo Leopardi était un esprit étroit, encore que cultivé, catholique intolérant, adversaire résolu de toute idée libérale. Passionné pour les livres, il avait réuni une bibliothèque considérable ; mais, administrateur imprévoyant de sa fortune, ce fut un bonheur pour lui d'avoir une femme capable de prendre en main la haute direction de ses affaires : Adelaide Antici, qui réussit à sauver sa maison de la ruine, partagea sa vie entre les pratiques dévotes et la gestion sévère du patrimoine familial. Son mari, ses enfants, tout le monde marchait à la baguette, et les effusions sentimentales ne la détournaient guère de ses préoccupations favorites. Son fils Giacomo a laissé quelques lignes terribles sur certaines mères de sa connaissance qui, au chevet d'un enfant malade, ne savaient demander h Dieu que de le prendre à lui. Si l'on ajoute que la famille habitait un simple village des Etats pontificaux, Recanati, dans les Marches, entre Ancône et Macerata, on pourra se faire une idée de l'atmosphère raréfiée, étouffante, où s'atrophia physiquement et moralement l'une des plus vastes intelligences et l'une des âmes les plus ardentes que l'Italie ait produites depuis Dante et Pétrarque.
Giacomo était né le 29 juin 1798, l'aîné de trois enfants : Carlo et Paolina le suivaient à un et deux ans d'intervalle. Il apprit les premiers rudiments sous la direction de sou père, et de prêtres familiers de la maison; mais à partir de onze ou douze ans, il sut pourvoir seul à son instruction, grâce à la bibliothèque paternelle, à un goût passionné pour l'étude, imprudemment encouragé, et à un désir précoce, immodéré, de gloire. Il se nourrit d'auteurs grecs, latins, français; il apprit même l'hébreu, et se voua tout entier aux recherches d'érudition, composant des commentaires, des traductions, des
GIACOMO LKOPARDI 439
traités, tels qu'une histoire de l'astronomie écrite à quinze ans, et un Essai sur les erreurs populaires des anciens (1816). Il ne faut pas oublier ses traductions de Fronton et de Denys d'Halicarnasse en prose, des idylles de Moschus (1815) et de la Batrachomyomachie , en vers, plus celle d'un Inno a Nettuno (1816), dont il prétendit avoir retrouvé le texte, en même temps que celui de deux odes anacréontiques qu'il publia en grec — le tout de sa façon. En d'autres temps et dans des conditions plus favorables, Leopardi serait devenu un grand philologue. Ses essais, en particulier sur certains écrivains grecs de la décadence, conservent une réelle valeur, et portent témoignage de l'extraordinaire maturité intellectuelle de cet adolescent. Mais les sept années durant lesquelles, de son propre aveu, il se livra à un travail « fou et désespéré », arrêtèrent d'une façon irrémédiable son développement physique, au moment où sa constitution, naturellement débile, aurait eu besoin de se fortifier : sa vue baissa; sa colonne vertébrale dévia, et son épuisement nerveux commença à provoquer des troubles qui s'aggravèrent d'année en année. Des médecins, qui ne craignent pas de formuler un diagnostic à quelque soixante ans de distance, n'ont pas hésité à baptiser son mal une neurasthénie cérébro-spinale. Le fait est que vers vingt ans il se sentait vieux, difforme, objet de risée ou de pitié, usé sans avoir vécu, avec un esprit critique trop développé et une sensibilité exaspérée.
Les angoisses morales ne lui furent pas plus épargnées que les tortures physiques : il prit en haine le piétisme étroit des siens; il a écrit que « la famille était une chose dont il entendait parler, mais qu'il ne connaissait pas ». D'ailleurs Recanati était, « de l'aveu même de ses habitants, le village le plus ignorant et le plus mort des
440 LITTERATURE ITALlEîiNE
Marches », « pays sauvage », où l'on était réduit à vivre « au milieu des bêtes »; « si le reste du monde est le purgatoire, là, c'est l'enfer ». Le « petit bossu » y était constamment blessé dans ses sentiments les plus chers : ses rêves de gloire faisaient sourire; les idées libérales, qu'il avait puisées dans ses lectures, et l'humiliation patriotique que lui inspirait l'asservissement où était retombée l'Italie après 1815, passaient dans son entourage pour des opinions folles et pernicieuses. L'amour enfin, auquel Leopardi aspira de toutes les forces de sa nature ardente, le tourmenta sans relâche, et ne lui procura que de cruelles déceptions.
Le pessimisme ne peut guère germer que dans le cœur de ceux qui attendent beaucoup de la vie et des hommes. Leopardi se place au premier rang de ces désespérés, avides d'affection, de joie, de liberté, et par conséquent aussi de force et de santé, auxquels leur destinée refuse impitoyablement tout cela. Du moins eùt-il voulu n'être pas privé du commerce d'êtres capables de le comprendre, et connaître ainsi, à défaut d'autres succès, ceux que son intelligence exceptionnelle pouvait lui assurer. Mais, soit crainte qu'il ne s'émancipât définitivement, soit surtout économie, les parents de Leopardi, c'est-à-dire sa mère, ne consentirent sous aucun prétexte à le laisser chercher fortune au loin. Lorsqu'il fut bien convaincu que tout effort pour les fléchir serait superflu, et qu'on sacrifierait « ses inclinations, sa jeunesse, sa vie entière » et celles de son frère Carlo, aux intérêts de leur famille, Giacomo, parvenu à sa majorité (1819), se procura un passeport, une petite somme d'argent, et s'apprêta, de concert avec Carlo, à prendre la fuite : il avait écrit une longue lettre, douloureuse, cruelle aussi, pour justifier auprès de son père sa résolu-
tion — sans faire une allusion à sa mère ! Le projet éventé échoua, et les deux jeunes gens se virent plus étroitement surveillés. Ce fut seulement en novembre 1822, sur l'intervention d'un oncle, que Giacomo obtint la permission de quitter pour la première fois sa prison.
Dans quelles dispositions d'esprit il passa ces deux dernières années de captivité, en proie à une mélancolie croissante, presque privé de lecture par le mauvais état de ses yeux, hanté par l'idée du suicide, sa pensée trop active minant ce corps débile, nous le voyons par sa correspondance et par le journal de ses pensées, récemment publié'. « J'étais épouvanté de me trouver au milieu du néant, néant moi-même... J'en étais arrivé à croire que tout est faux en ce monde, même la vertu, même la faculté de sentir, même l'amour... L'enthousiasme, compagnon et aliment de ma vie, s'était si bien éteint en moi, que j'en frissonnais d'effroi : il est temps de mourir, m'écriais-je, il est temps de céder au destin ! » Il ne renonçait pourtant pas entièrement à ses rêves de gloire, et parfois le moindre incident suffisait à lui rendre une lueur d'espoir. Un soir (1820), il ouvre sa fenêtre avant de se mettre au lit; on était au printemps; le ciel était pur : la lune l'inonde de ses rayons et une bouffée d'air tiède entre dans sa chambre; au loin il entend des chiens qui aboient; des images sans nombre remontent à sa mémoire, son cœur s'amollit, et le voilà qui crie comme un forcené « implorant la miséricorde de la nature, dont il croyait entendre la voix après un si long silence ».
C'est à ce moment que se précise dans son esprit sa conception philosophique du monde infailliblement voué à la douleur : le bonheur ne peut être que l'effet momen-
1. Pensierl di caria filosofia e di bella letteratura, 7 vol., 1898-1900; et Scritti vari inediti, 1 Tol., 1906.
442 LITTÉnATLRE ITALIENNE
tané d'illusions, d'ailleurs bienfaisantes, qui masquent aux hommes l'horrible réalité : à mesure que ces illusions s'évanouissent, apparaît « cette vérité universelle que tout est rien ». Leopardi a vivement protesté contre l'accusation d'avoir simplement réduit en système ses infortunes personnelles. Nul doute qu'il ne fût de bonne foi en repoussant ce reproche; sa pensée avait assez de noblesse et d'ampleur pour s'élever au-dessus de sa destinée particulière. Mais qui oserait nier que les circonstances cruelles de sa jeunesse n'aient influé d'une façon décisive sur sa philosophie désespérée?
Ses seules consolations lui vinrent alors de Tamitié et des encouragements d'un homme, auquel reste le grand honneur d'avoir le premier compris le « merveilleux enfant » et d'avoir deviné son génie, Pietro Giordani. Leopardi avait entendu dire un jour que Giordani était le meilleur écrivain du temps; il avait aussitôt dévoré ses articles dans la Biblloleca italiana fondée en 1816, et lui avait écrit. Giordani reconnut les dons exceptionnels du jeune homme, s'intéressa à ses malheurs, et vint passer une quinzaine de jours à Recauati, en septembre 1818. L'influence qu'exerça le célèbre lettré sur Leopardi ne fut peut-être pas aussi profonde, au point de vue philosophique et religieux, que le crut le comte Monaldo, inquiet et désespéré des hardiesses de son fils; elle fut certainement très grande en ce qui concerne ses idées politiques et surtout littéraires. A partir de 1816 en efiPet, Leopardi se détourna de l'érudition proprement dite, commença à envisager de préférence les ouvrages de l'esprit sous le rapport de la beauté, et à considérer le métier d'écrivain comme un art. Il apporta aussitôt à l'étude des grands poètes la passion et l'intelligence pénétrante qu'il avait mises jusqu'alors au service de ses
recherches critiques et historiques, et bientôt Giordani s'assura que personne n'était mieux doué pour réaliser sa conception favorite du style italien : langue du XIV® siècle, style grec, La virtuosité du jeune homme alla jusqu'à écrire, sous le titre de il Mariirio dei SS. PP. ciel Monte Sinni, une prétendue traduction d'un traité ascétique dû k un écrivain anonyme du xiv^ siècle, et le P. Cesari accueillit la découverte sans défiance!
Philologue distingué à l'âge où d'autres se contentent d'être des écoliers, Giacomo Leopardi fut aussi un poète précoce. Dès treize ans il composait une tragédie, Poinpeo in Eoitto, et quelques autres essais sans importance, qu'il n'a pas accueillis dans le recueil définitif de ses œuvres. Le morceau le plus ancien qu'il y ait admis plus tard, un fragment de poème en tercets, V Appressamento délia morte (1816), est déjà empreint d'une mélancolie caractéristique. Puis viennent deux élégies (1817- 1818) que lui inspirèrent ses premières émotions amoureuses, provoquées par l'apparition à Recanati d'une cousine, Gertrude Cassi-Lazzari; celle-ci passa cinq jours chez les Leopardi, à la fin de 1817, apportant à ce reclus de dix-neuf ans la révélation fugitive du charme féminin, qui le bouleversa. Malgré quelques réminiscences trop reconnaissables de Pétrarque, le trouble, le sentiment de vide où le jeta le départ de cette vision de beauté épanouie — la cousine avait sept ans de plus que lui — y sont traduits avec force et sincérité.
Mais l'année 1818 est surtout marqucc par la composition de deux « Canzoni » patriotiques d'une superbe
envolée. Des critiques méticuleux n'ont pas eu de peine à y relever un peu de redondance et d'artifice ; mais n'y avait-il pas aussi beaucoup de rhétorique, aujourd'hui démodée, dans les plus beaux discours des orateurs de la Révolution? L'essentiel est que l'artifice ne fausse pas le sentiment, et ce reproche ne saurait s'adresser aux deux pièces All'Italia et Sul monumento di Dante che si prépara in Firenze. Trois ans plus tôt, Leopardi avait écrit, après la défaite de Murât, une Orazione per la liberazione del Piceno, tout à fait conforme aux idées de son père : il fallait se réjouir de retrouver la paix sous un gouvernement légitime, et renoncer aux utopies de liberté et d'unité. Quel chemin parcouru en trois ans! C'est avec un mélange de colère et de honte que le poèteévoque l'image de ITtalie désarmée, enchaînée, cachant sa figure entre ses mains pour pleurer : aucun de ses enfants ne prend les armes pour sa défense; ceux qui se battent vont verser leur sang sur une terre lointaine, au service de 1 étranger ! Puis, par un artifice renouvelé de Foscolo, Leopardi se reporte aux grandes luttes nationales de la Grèce, aux héros tombés aux Thermopyles, et met dans la bouche du poète Simonide le chant de gloire qui exalte ces sauveurs de la patrie.
Que l'Italie avilie puise des leçons de courage et d'honneur dans les exemples que lui ont laissés ses grands hommes, telle est encore l'idée qui inspire la Canzone sur le monument de Dante, et un peu plus tard, celle, beaucoup plus parfaite, à Angelo Mai (1820). Les découvertes d'ouvrages grecs et latins, de Cicéron, de Marc-Aurèle, de Svmmaque, d'Tsée, etc., faites par A. Mai dans les palimpsestes de Milan et de Rome, excitaient alors un grand enthousiasme. Leoj^ardi se plut à voir un gage de réveil pour l'Italie dans toutes ces
CIACOMO LEOPARDI 445
voix glorieuses qui se faisaient entendre après tant de siècles, au milieu de la prostration générale; allait-on assister à une Renaissance comme celle du xv^ siècle? Et les noms de Dante, de Pétrarque, de Colomb, de l'Arioste et du Tasse, celui d'Alfieri enfin, se pressent sous sa plume, tous les héros de la poésie et dé la pensée, qui ont souffert de la lâcheté ou de l'injustice des hommes, mais auxquels l'Italie doit le plus pur de sa gloire. Une inspiration analogue se retrouve dans deux pièces un peu plus tardives. L'une, adressée à « un vainqueur au jeu de ballon », exhorte un jeune homme à rechercher les honneurs de la victoire et à fortifier ses membres pour être prêt à secourir l'Italie; l'autre, écrite à l'occasion d'un mariage projeté, mais non réalisé, de sa sœur Paolina, est un pressant appel aux mères : c'est à elles qu'il appartient de donner à la patrie des générations robustes. Dans l'une et dans l'autre, les souvenirs classiques reparaissent comme un reproche à l'Italie dégénérée, sous forme d'allusions ici aux jeux de la palestre, là aux mères Spartiates, et à Virginie sauvant Rome par sa mort. Mais déjà ces deux poésies et l'ode à Angelo Mai laissent percer plus nettement que les précédentes le découragement intime, profond de Leopardi. Dans la suite, il ne retrouvera plus les expressions de confiance et d'espoir qui lui échappent encore, et le désenchantement de toutes choses va inspirer ses moindres écrits.
Un groupe de pièces, plus libres de forme, composées en 1819 et 1820 sous la dénomination d'Idylles, renferme quelques-unes des poésies les plus exquises de Leopardi, tant pour la perfection toute classique du style, le relief et le ramassé de l'expression, que par l'intimité du sentiment et l'originalité de la conception.
C'est par exemple l'Infinito, quinze vers qui constituent l'une des méditations les plus troublantes qu'ait traduites une ingénieuse disposition de pensées et de mots; puis c'est le célèbre Passera solitario, remanié ultérieurement, image mélancolique de Leopardi lui-même, chanteur solitaire au milieu de la fcte de la vie, à laquelle il demeure étranger. C'est encore la Vita solitaria, Alla Inna, et deux poésies amoureuses, il Sogno et la Sera del di difesta. Dans chacune de ces idylles, un coin de nature familier au poète, d'un réalisme saisissant, une impression sincère, une expérience de Leopardi, magistralement décrite, sert de point de départ à ses réflexions désolées : un coup d'oeil rapide aux aspects extérieurs des choses, à des tableaux de préférence limités, noyés dans la pénombre et dans la demi-teinte du clair de lune, y est aussitôt suivi d'un autre regard, profond et comme apeuré, dans les abîmes de la pensée. Et l'art y est consommé : cette liberté, cette simplicité apparentes sont le résultat d'un long et pénible effort. Pour composer, raconte-t-il dans une de ses lettres (5 mars 1824), Leopardi obéissait d'abord à une « frénésie » qui, en deux minutes, lui dictait le plan de toute la pièce; puis il attendait que l'inspiration le ressaisît, parfois plusieurs mois après : « Alors je me mets h écrire, mais avec tant de lenteur qu'il m'est impossible de terminer une poésie, même la plus courte, en moins de deux ou trois semaines... Si l'inspiration ne vient pas d'ellemême, on tirerait de l'eau d'un tronc d'arbre plutôt qu'un vers de mon cerveau. »
Cet art, fait de sobriété étudiée et d'émotion intime, brille de tout son éclat dans les pièces avec lesquelles se termine cette première partie de la carrière de Leopardi : Bruto minore (1821), où est proclamée l'inutilité de la
vertu, fatalement écrasée par la force brutale; Alla primavera (1822), invocation à l'insensible nature, aujourd'hui dépouillée de l'aimable voile de fictions imaginées par les anciens; l'hymne plein de souvenirs bibliques « Aux patriarches » (1822), admet que le bonheur ait pu être le partage de l'humanité tant qu'elle s'est conformée aux simples lois de la nature; enfin, le sublime Ultimo canto di Saffo (1822) oppose aux beautés de cette nature, indifférente et même cruelle, la douleur injuste, imméritée d'un être inévitablement voué au suicide. Il faut encore rattacher à ce groupe de poésies la belle ode Alla sua donna, de peu postérieure (1823), où Leopardi célèbre le charme ineffable de la femme idéale, de « la femme qui n'existe pas ».
A partir de 1823, Leopardi interrompit pour quelques années sa production poétique : d'autres préoccupations, d'autres œuvres l'en détournèrent momentanément.
Sorti pour la première fois de Recanati, Leopardi arriva le 23 novembre 1822 ii Rome. L'idée qu'il avait conçue de la ville éternelle, à travers la littérature classique, ne correspondait en rien à la réalité. Ainsi son expérience de la liberté et des voyages aboutit tout de suite à une déception : il désira presque aussitôt revoir Recanati, où il rentra en mai 1823. Le malheureux poète, trop longtemps isolé du monde et replié sur sa propre pensée, ne devait recevoir que des blessures chaque fois qu'il sortirait de lui-même. Ce n'est pourtant pas que les marques délicates, toujours spontanées, d'admiration et d'affectueux intérêt lui aient été marchandées par
448 LITTKKATURE ITALIENNE
ceux qui appréciaient son génie. Un éditeur de Milan lui assura, à partir de 1825, de modestes appointements pour diriger une grande édition des œuvres de Gicéron, et pour diverses autres publications; il donna quelques leçons, et ainsi put vivre à Milan, puis à Bologne, en 1825 et 1826; après un hiver à Recanati (1826-1827), il repassa par Bologne et fit sa première apparition à Florence, où il fut accueilli avec empressement par le cercle de lettrés et d'esprits libéraux, dont le rendezvous habituel était le célèbre cabinet de lecture de Jean-Pierre Vieusseux (1779-1863), fondateur de la revue VAntologia (1821). Il retrouva là Giordani, et y connut, entre autres, Manzoni, Colletta, et Gino Capponi (1792-1876). Aucune résidence ne lui fut plus chère que Florence, non pas même Bologne, dont le séjour lui avait d'abord semblé particulièrement agréable , jusqu'au moment où son amour pour la comtesse Carniani- Malvezzi lui avait valu les plus amères désillusions.
De cette période datent ses travaux pour l'éditeur milanais Stella, son commentaire sur les Rime de Pétrarque (1826), deux chrestomathies de la prose et de la poésie italiennes (1827-1828), quelques traductions, et surtout un petit volume à^Operette morali originales (1827), qui placèrent d'emblée Leopardi au premier rang des prosateurs de son temps. Sous ce titre modeste, étaient groupés, au nombre de vingt-cinq, de courts morceaux d'apparence légère, très variés de forme — des dialogues en majorité, mais aussi quelques discours, des récits et des pastiches — dont le fond est éminemment grave, puisqu'il s'agissait pour Leopardi d'y défendre sa conception pessimiste du monde. Il ne faut pas se méprendre sur l'originalité et la portée de sa philosophie : Leopardi reste le grand poète, plutôt que le théo-
GIACOMO LF.OPARDl 449
ricien du pessimisme; c'est-à-dire que son désenchantement nous trouble surtout par son accent personnel, et nous attache, malgré nos résistances, par Tart sobre et froidement cruel avec lequel il analyse sa douleur intime. Les Opérette morali, elles aussi, valent plus par la perfection artistique que par la qualité absolue de la pensée. La facture est très étudiée; Leopardi s'est appliqué à en renouveler le fond, un peu monotone, par un ton où l'ironie, le sarcasme et l'humour se mêlent à l'éloquence, à la dialectique la plus pressante, à la poésie même, car ce sont de véritables poèmes en prose que le Chant du coq sauvage et le charmant Eloge des oiseaux. Mais partout se retrouvent les mêmes conclusions désolées, partout reparaît l'auteur lui-même sous des noms divers, Filippo Ottonieri, Tristan ou Torquato Tasso. La langue surtout, objet des soins incessants de Leopardi, constitue un des mérites les plus appréciés du livre : Manzoni, qui s'y connaissait, déclarait que « l'on n'avait peut-être encore rien écrit de mieux dans la prose italienne ». A dire vrai, la prose de Leopardi a quelque chose d'un peu compassé; elle manque de légèreté, même lorsque le dialogue veut être badin, et sa langue s'inspire trop peu de l'usage familier, en sorte qu'elle n'échappe pas entièrement au reproche d'être artificielle. Mais ces légers défauts sont plus que rachetés par l'admirable netteté et la vigueur que le style donne à la pensée, par le relief et la plasticité de la période, par la cadence et l'harmonie qui résultent du choix judicieux des mots et de leur ordonnance. Complétée par une centaine de Pensées d'inégale longueur, publiées après sa mort, et qu'il ne faut pas confondre avec le long journal intime de ses pensées (voir p. 441), l'œuvre en prose de Leopardi reste, malgré son faible volume, la plus importante de sa géné-
UTTÉRATORE ITALIENNE. 29
450 I TTTERATURE ITALIENNE
ration avec celle de Manzoni, mais pour des mérites assez difFérents,
La douceur du climat de Pise, où il passa plus d'un an (1827-1828), apporta un soulagement momentané à sa santé, et le cœur de Leopardi se remit à palpiter comme aux jours de ses juvéniles illusions. Le poète reprit alors la plume, et composa la belle pièce il Risorgimento^ où il exprime sa surprise et sa joie de ce réveil inattendu de la vie en son àme, qu'il croyait k tout jamais desséchée : ce n'est pas qu'il rétracte ses inébranlables convictions touchant l'horreur de la réalité, l'insensibilité de la nature, l'inutilité de la gloire, la cruauté perverse des femmes; mais son cœur est encore capable de souffrir, de savourer « le plaisir de la douleur », c'est-k-dire qu'il vit; il n'est donc plus tout k lait malheureux. Le rythme léger des vers de l opt syllabes exprime avec bonheur le nouveau flux de sève qui coule dans les veines du poète, bien que la forme fixe des strophes serve moins bien que les stances libres la pensée de Leopardi.
A cet égard, la pièce contemporaine A Sitvia, et le poème en vers blancs, postérieur d'un an, le Ricordanze (1829), s'élèvent k un degré de perfection très supérieur : ce sont de touchantes évocations du passé, du temps où Leopardi avait aimé une Silvia, une Nerina — peut-être une seule personne sous deux noms différents, — où il avait complaisamment suivi du regard leur fine silhouette; et la mort a brutalement anéanti tant de grâce naïve et tant de promesses. C'était aussi le temps où la jeunesse du poète s'était flétrie, où ses illusions s'étaient évanouies; et depuis, 1' « amer souvenir » est resté le (idèle compagnon de sa pensée. Le seul plaisir que la nature accorde aux hommes est d'échapper momentanément aux étreintes de la souffrance, en sorte que la mort
niACOMO LEOPARDI 451
peut être appelée bienheureuse, si elle doit nous délivrer du cauchemar de la vie {la Quiète dopo la tenipesta, 1829). L'ennui d'une existence monotone, dont on n'aperçoit ni le sens ni le but, inspira vers le même temps à Leopardi deux de ses chants les plus parfaits, le court Sabato del villa^^io, où se retrouvent ces croquis d'après nature qui avaient donné tant de charme aux idylles de 1819-1820, et le poème plus ample, plein d'interrogations angoissées sur notre destinée, intitulé Canto notturno d'un pastore errante delV Asia (1829-1830), et qui se termine sur ce vers :
È funesto a chi nasce il di natale*.
Du soulagement passager qu'il avait éprouvé à Pise, le poète était donc retombé dans le plus noir découragement. Ses maux n'avaient pas tardé à le ressaisir; il était rentré dans 1' « odieuse nuit de Recanati » (fin de 1828), et, en attendant de pouvoir y échapper, les soucis les plus pénibles étaient venus l'assombrir. Obligé de renoncer à tout travail, et par conséquent au faible revenu que lui avait assuré l'éditeur Stella, il ne pouvait obtenir les emplois qu'il ambitionnait, et se voyait réduit à refuser ceux qu'on lui offrait. L'espoir même de tirer honneur et profit de ses travaux d'érudition, en les publiant en Allemagne, s'évanouit. Par bonheur Pietro Colletta et quelques autres amis florentins trouvèrent l'art délicat de lui faire accepter pour un an une petite pension, qui lut présentée comme venant d'un admirateur anonyme. Un peu plus tard, en 1832, il reçut de sa famille (non sans l'avoir implorée) une mensualité de douze écus. Tout cela, joint aux quelques ressources
1. « Le jour de sa naissance est funeste à celui qui vient au monde. »
occasionnelles qu'il put encore se procurer, en particulier avec une nouvelle édition de ses poésies, lui permit de traîner loin du toit paternel les sept années qui lui restaient à vivre ; sept ans d'agonie physique et morale, qui s'échelonnent entre Florence, Rome et Naples.
Leopardi arriva à Florence dans un état qui efiVaya ses amis, et, le 15 décembre 1830, il leur adressa la déchirante lettre « Agli amici suoi di Toscana », qui devait servir de préface à la réimpression de ses Canti; on y lit ceci : « J'avais espéré que mes chères études seraient le soutien de ma vieillesse, et j'ai pu croire que, en perdant tout autre plaisir, tous les biens de l'enfance et de la jeunesse, j'acquérais un bien qu'aucune force, qu'aucun malheur ne pourrait m'cnlever... Deux ans avant ma trentième année, j'en étais entièrement privé, pour toujours sans doute. Vous savez que je n'ai pu relire moimême les feuilles de ce livre, et que, pour les corriger, j'ai dû recourir aux yeux et à la main d'autrui. Je ne sais plus me plaindre; la conscience que j'ai de la grandeur de mon infortune ne comporte plus de lamentations. J'ai tout perdu : io sono un tronco che sente e pena *. »
La faculté de penser, de sentir et de souffrir resta en effet la dernière intacte dans ce corps appauvri : il fallut encore qu'il s'éprît à Florence d'un violent amour, dont l'objet semble avoir été Fanny Targioni-Tozzetti. L'histoire de cette passion demeure assez mystérieuse, mais elle fut des plus agitées : brusquement, en octobre 1831,