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Je suis une masse inerte, qui sent et qui souffre

Leopardi quitta Florence sans avertir aucun de ses amis surpris et inquiets, et mena à Rome, jusqu'au mois de mars suivant, une existence assez misérable. C'est l'époque où la passion trouve, dans ses vers, ses accents les plus tragiques : il Pensiero dominante (1831), Amore e Morte (1832), et probablement aussi le poème intitulé Consalvo, la plus romantique de ses œuvres, par les noms mêmes des héros qu'il y met en scène — Consalvo, Elvira, — et plus encore par le sentiment qui l'anime. Consalvo a vingt-cinq ans; il va mourir; dans son agonie, la présence d'une femme a seule pu atténuer ses souffrances. Jamais il ne lui a déclaré son amour; mais, au moment où la vie lui échappe, il la conjure de lui accorder un baiser, le premier et le dernier. Elvira, émue de pitié, n'ose refuser cette grâce au moribond, et Consalvo éclate en un chant d'allégresse : « Je puis mourir satisfait de mon destin; je ne maudirai plus le jour où je suis né... Le monde a deux belles choses : l'amour et la mort; le ciel me conduit vers celle-ci à la fleur de l'âge; l'autre ne m'a pas refusé le bonheur — » Ce rêve passionné se dissipa vite. Nous ignorons dans quelles circonstances survint la déception, mais elle ne tarda guère. La pièce intitulée A se stesso (1833) en dit long, en seize vers, sur l'abîme de désespoir où sombra le poète : « Maintenant tu vas te reposer pour toujours, pauvre cœur fatigué... Tu as assez palpité : rien ici-bas ne mérite un seul de tes battements, et la terre n'est pas digne de tes soupirs. Amertume et ennui, voilà la vie; rien de plus; le monde n'est que fange. Apaise-toi maintenant. Désespère pour la dernière fois. Notre race n'a reçu du destin qu'un seul don : la mort. Maintenant, unis dans ton mépris toi-même, la nature, et l'horrible puissance qui prépare dans l'ombre l'universelle douleur,

et l'infinie vanité de tout. » Un an plus tard environ, Leopardi lançait contre celle qu'il avait si ardemment aimée l'invective pleine de mépris et de fierté : Ad Aspasia (1834).

A ce moment le poète était établi a Naples, où l'avait conduit le fidèle compagnon de ses dernières années, Antonio Ranieri. Ce personnage a été fort malmené par la critique moderne, pour le livre qu'il a écrit sur ses années de vie commune avec Leopardi. Il est certain que l'absolue exactitude et la bonne foi ne sont pas les mérites éminents de cet ouvrage, et l'on a parlé à ce propos du malheur suprême infligé au poète, après sa mort, par une impitoyable destinée. Les torts de Ranieri biographe ne doivent pourtant pas faire oublier les soins affectueux et la patience — il en fallut — dont il n'a cessé d'entourer l'agonie de l'infortuné. Leopardi se trouva bien de la compagnie de Ranieri, et nous aurions mauvaise grâce à être plus exigeants que lui; d'ailleurs le séjour de Naples, tantôt à Capodimonte, tantôt au pied du Vésuve, fut propice au malade; il ne renonçait pas a la poésie : Ranieri écrivait sous sa dictée. C'est dans ces conditions qu'il composa, en 1835, le mélancolique Tramonto délia luna, et un an plus tard la Ginestra o il flore del deserto, la plus longue de ses pièces purement lyriques et philosophiques, en 317 vers.

Le genêt est la seule végétation qui égaie les pentes ravagées du volcan formidable; c'est ici, au milieu de cette désolation, que le stupide orgueil des hommes doit venir s'instruire sur les tendres soins dont la nature entoure ses enfants, comme sur la grandeur, sur la puissance de ces pygmées, de ces fourmis :

Non so se il riso o la pietà prévale*. 1. « Je ne sais si le rire ou la pitié l'emporte. »

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La nature, mère dénaturée au cœur de mariUre, est donc la grande ennemie de ses enfants, et l'origine des sociétés humaines doit être recherchée dans l'instinct de conservation qui a poussé les hommes à se rapprocher, pour se défendre mutuellement, sous la menace perpétuelle du danger commun. Dans cette admirable et terrible vision des ruines entassées au milieu du plus riant des décors, se trouvent réunies en une synthèse puissante les meilleures qualités du poète : l'élévation de la pensée, qui de la contemplation de ses misères individuelles se hausse sans effort à des conceptions générales, la froideur cinglante du sarcasme, un art exquis dans la description tantôt de coins de paysage intimes et limités, tantôt des espaces infinis de la mer et du ciel; enfin sa personnalité qui reparaît, de façon inattendue et charmante, dans ce frêle genêt « qui pliera, sans résister, sa tète innocente sous les cataclysmes destinés à l'écraser, mais qui ne se courbe pas lâchement pour supplier son futur oppresseur, et qui ne dresse pas follement vers les étoiles son front orgueilleux. »

Le caractère subjectif de cette poésie, éminemment lyrique, où les idées philosophiques elles-mêmes sont traduites par des images et surtout par des sentiments, explique assez le succès médiocre de Leopardi dans les autres genres, en particulier dans la satire. Il s'y était essayé dès sa jeunesse, et il y revint sur le tard, avec sa Palinodie a Gino Capponi (1834), une pièce encore inédite, i Nuovi credenti (1835) et surtout les Paralipomeni délia Batj-acomiomacliia, auxquels il travailla jusqu'en 1837. L'objet que visent constamment ses traits est l'inaptitude, la lâcheté et la sotte confiance en soi qu'il croyait découvrir dans le parti libéral italien : les espérances que celui-ci nourrissait touchant la possibi-

lité de réformes politiques et sociales lui semblaient du dernier grotesque, et il a fait une caricature impitoyable de ces prophètes de l'unité italienne, auxquels finalement l'histoire a donné raison.

Dès 1817 Leopardi avait publié une traduction du petit poème grec sur la Guerre des rats et des grenouilles, parodie de V Iliade, jadis naïvement attribuée à Homère. 11 eut l'idée de présenter sous forme de « complément » a la Batrachomyomachie la satire des luttes dont la péninsule avait été le théâtre depuis 1815 : les rats sont les Italiens, et en particulier les Napolitains, les grenouilles représentent les prêtres, et les Autrichiens sont figurés par les écrevisses. Dans tout cela l'histoire est traitée avec une grande liberté, et l'identification de quelques personnages, même parmi les principaux, reste douteuse. L'obscurité de divers passages constitue le principal défaut du poème, avec la longueur de certaines digressions politiques ou philosophiques qui interrompent le récit, et ne valent pas l'expression spontanée des sentiments indignés de Leopardi. D'ailleurs la valeur artistique de cette fantaisie est certainement supérieure aux appréciations qu'en ont faites quelques critiques italiens légitimement blessés dans leurs sentiments les plus respectables. Une satire rachète difficilement la faute de s'attaquer à qui combat le bon combat de la liberté et du progrès; les sottises qu'Aristophane prête à Socrate nous paraissent médiocrement comiques, et de même la verve amère des Paralipomeni ne donne pas envie de rire. Le pessimisme aboutit ici à un dénigrement systématique, qui, dans le détail, pouvait bien être justifié; mais, à voir les choses de haut, cette moquerie manquait de clairvoyance et de générosité.

Le 14 juin 1837, Leopardi, qui avait échappé aux

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atteintes du choléra, succomba presque subitement aux maux qui, depuis des années, ne lui laissaient plus de répit. Ranieri sut arracher son corps à la fosse commune, à laquelle le condamnaient les mesures sanitaires destinées à restreindre l'épidémie; depuis lors sa dépouille mortelle repose dans la petite église de San Vitale, à Fuorigrotta, sur la route de Pouzzoles. En 1898, à l'occasion du premier centenaire de la naissance de Leopardi, l'Italie a célébré dignement la mémoire de celui dont l'oeuvre peu volumineuse a enrichi d'un chapitre glorieux l'histoire de sa littérature. Presque autant que Dante, plus que Pétrarque à coup sûr, Leopardi a su joindre à la perfection de la forme une inspiration profondément humaine, où sont agités les problèmes les plus troublants sur notre destinée.

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