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CHAPITRE VI

Tandis que Leopardi, replié sur lui-même, fermait sod cœur aux espér;inces grandissantes des patriotes, la littérature tendait de plus en plus à seconder leurs efforts, à préparer les esprits, à enflammer les courages, en vue de réaliser, par la révolution, l'affranchissement et l'unité de l'Italie, ce rêve séculaire.

C'est dire qu'à ce moment les préoccupations artistiques passent au second plan et se subordonnent à l'exécution d'un plan politique, suivi avec ténacité, qui prime tout. Les hommes de pensée, les philosophes et les poètes, se lancent à corps perdu dans l'action; beaucoup, fidèles à l'exemple de S. Pellico, deviennent les martyrs de la cause sainte à laquelle ils consacrent toute leur énergie. Un souffle de dévouement sublime passe alors sur l'Italie, et la péninsule a son héros épique et légendaire en Garibaldi. Malheureusement cette épopée vécue, des Alpes à la Sicile, ces tragédies d'exils, de barricades, de cachots et de fusillades, font un peu de tort à

l'art. Le principe cher à Parini, à Foscoio, à Manzoni, suivant lequel la littérature doit se proposer un but immédiatement utile, un profit positif, est poussé jusqu'à l'exagération. Le souci de la forme et de la beauté en souffre. Au lendemain de la première édition des Fiancés, après la mort de Leopardi, on se trouve presque exclusivement en présence d'improvisations souvent brillantes, mais peu solides, et dont la valeur absolue n'est pas en rapport avec la popularité dont elles ont joui, avec l'action réelle qu'elles ont exercée sur les contemporains.

Il va donc suffire de passer rapidement en revue beaucoup d'œuvres et beaucoup de noms, dont un petit nombre seulement méritent de retenir l'attention. Pour traiter convenablement cette partie de la littérature italienne, il faudrait retracer en détail l'histoire des conspirations, des soulèvements populaires et des batailles. Le cadre de ce résumé ne s'y prête pas, et l'on a dû se borner à énumérer les écrivains les plus distingués de cette période.

L'agitation de cette époque troublée, impatiente, se prêtait mal aux lentes et sereines recherches de la critique historique ou littéraire et de la philologie. Il faut cependant indiquer la faveur croissante dont jouirent, dans l'Italie révolutionnaire, les études sur l'œuvre et la vie de Dante. De 1830 à 1870, les éditions de la Divine Comédie dépassent le chiffre de deux cents, les commentaires et les dissertations de toutes sortes pullulent, signés de P. Fraticelli, Br. Bianchi, G. B. Giuliani, G. Bor-

ghi, G. Rosini, plus connu pour quelques romans historiques à l'imitation des Fiancés, S. Centofanti, collègue du précédent à l'université de Pise et poète. G. Balbo compose une vie de Dante (1839); le siècle de Dante est évoqué par F. Arrivabene (1830), et les plus belles pages du poète sont présentées comme Esempi di bello scrivere in poesia par Luigi Fornaciari (1826-1850), etc. L'année 1865 où, pour la première fois, l'Italie célébra le centenaire de la naissance de Dante, donna un nouvel élan, qui ne s'est plus ralenti, aux études sur tout ce qui touche, de près ou de loin, à la Divine Comédie.

Parmi les esprits les plus curieux et les plus solides qui se signalèrent dans cette noble émulation, une place à part revient de droit à Niccolô Tommaseo (1802-1874), Dalmate de naissance, Florentin d'adoption, plusieurs fois exilé pour l'ardeur de son patriotisme italien. Ses ouvrages lexicographiques — dictionnaire des synonymes (1830) et grand dictionnaire de la langue italienne (1856 et suiv.) — le mettent au premier rang des philologues du xix' siècle, de même que son recueil de chants populaires corses, toscans, grecs et illyriens (1841) fait de lui un précurseur des études sur le folk-lore. Travailleur infatigable jusqu'à ses dernières années, malgré la cécité qui l'affligea d'assez bonne heure, il a laissé des ouvrages de critique littéraire, de politique, de morale et d'éducation, des poésies, et même un roman historique, il Diica d'Atene (1837).

L'histoire proprement dite reçut, vers le même temps, une impulsion décisive, en Piémont par la création de la première « Deputazione di storia patria « (1833), et à Florence par la fondation de VArchivio storico italiano (1842), auquel collabora Tommaseo, et dont Gino Capponi, le futur historien de la république de Florence,

(1875) fut, avec Vieusseux(p. 448), le principal fondateur. Le Napolitain Carlo Troya (1784-1858) publiait une savante histoire d'Italie pendant le moyen âge en dix-sept volumes (1839-1859), et Michèle Amari, de Palerme (1806-1889), que l'exil conduisit à Paris, racontait d'abord l'histoire des Vêpres Siciliennes (1842), puis celle des musulmans en Sicile (1845-1872), son œuvre maîtresse. Cesare Cantù (1804-1895) osait entreprendre une histoire universelle, en trente-cinq volumes (1838-1846), qu'il retoucha sans se lasser jusqu'à la dixième édition (1890); mais ses études plus restreintes sur la Lombardie au xvii^ siècle (1832) ou à l'époque de Parini (1854), sur le Conciliatore et les « Carbonari » (1878) ou sur Monti et son temps (1879), sont des œuvres qui ont moins perdu en vieillissant.

Avec Atto Vannucci, de Pistoie (1810-1883), prêtre et éducateur, et avec Luigi Carlo Farini, de Ravenne (1812-1866), qui joua un rôle éminent, comme ministre et dictateur, dans les événements de 1848-1859, l'histoire prend un caractère de propagande politique plus accusé : le premier publia, à partir de 1848, une série de biographies sous le titre de i Martiri délia libertà italiana dal 179(t allS^S; le second écrivit une histoire de l'État romain de 1814 à 1850 (1850-1853), et donna une continuation, jusqu'à l'année 1830, à l'histoire de C. Botta (voir p. 409). Cette génération a d'ailleurs tenu à raconter elle-même les grandes luttes qu'elle soutint pour libérer l'Italie, sous forme de mémoires généralement pleins de vie et de passion. Il ne saurait être question de les citer tous; sur la seule épopée garibaldienne, il existe une véritable littérature. Il suffira de rappeler, parmi les plus importants, les mémoires du Pisan Giuseppe Montanelli (1813-1862) et du Napolitain Luigi Settembrini

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(1813-1877). Ce dernier, condamné à mort comme conspirateur, vit sa peine commuée en celle des travaux forcés, et réussit à se réfugier en Angleterre; il revint à Naples en 1862, et fut chargé d'y enseigner la littérature italienne. Si ses mémoires sont restés inachevés, tous ses écrits, et en particulier ses brillantes « Leçons » de littérature (18G6-1872), respirent le patriotisme le plus enflammé. Massimo d'Azeglio (1798-1866), déjà signalé pour ses romans (p. 430), d'abord peintre, puis entièrement absorbé par la politique, et ministre du jeune roi Victor-Emmanuel en 1849, a laissé des « Souvenirs » dont l'intérêt résulte du rôle même que joua leur auteur; d'Azeglio y a joint l'attrait d'un style plein de verve.

Mais les écrits de d'Azeglio qui eurent, auprès de ses contemporains, le plus de retentissement, sont ses ouvrages proprement politiques, brochures, opuscules, articles ou proclamations, dans lesquels il commentait au jour le jour les événements où se décidaient les destinées de l'Italie; il suffira de rappeler : Degli iiltimi casi di Romagna (1846), i Lutti di Lomhardia (1848), la proclamation de Moncalieri (1849), Questioni urgenti (1861), et la « Lettre aux électeurs » (1865), qui constitue son véritable testament politique. Les idées qu'il défendit sans cesse, et qu'il s'efforça de faire passer dans la pratique, lui étaient communes avec deux autres Turinois, Cesare Balbo (1789-1853) et Vincenzo Gioberti (1801-1852), auteurs, le premier des Speranze d'Italia (1844), le second du Primato civile e morale degli Italiani (1843).

Gioberti fut d'abord un philosophe. Comme le Trentin Antonio Rosmini (1797-1855) , il travailla au rétablissement d'une philosophie catholique, contre le sensualisme du xviii'' siècle et l'éclectisme de Victor Cousin. Mais, plus que Rosmini, dont il réfuta d'ailleurs cer-

taines opinions, Gioberti se préoccupa du relèvement de l'Italie : il rattacha toujours ses doctrines à l'idée de progrès politique et social. Entré dans les ordres, ce prêtre libéral se vit dans l'obligation de résigner ses fonctions de chapelain de la cour; il fut même arrêté et exilé, jusqu'au jour où Charles-Albert accorda au Piémont une constitution (1848) : il devint alors député, premier ministre, ambassadeur à Paris. C'est en exil, à Bruxelles, qu'il publia son ouvrage sur la « Primauté civile et morale des Italiens », destiné à exalter les vertus et les gloires passées de l'Italie, en retraçant à ce peuple le rôle que la Providence lui avait assigné dans le monde. Aucun livre n'était plus propre à flatter l'amour-propre national, et les moyens qu'il recommandait pour arracher cette nation élue aux divisions qui l'affaiblissaient, étaient le contre-pied de la propao-ande révolutionnaire et des campagnes de conspirations oro-anisées jusqu'alors : il croyait à la vertu des idées et à la force de l'amour, pour resserrer les liens entre les peuples et les princes d'Italie, et pour réaliser les réformes les plus urgentes. D'ailleurs la solution immédiate du problème qu'il assignait aux efforts des patriotes était, non pas l'unité, mais la confédération — d'où l'Autriche se trouvait exclue, par prétérition. Le Primato, vio-oureusement attaqué dès son apparition par les Jésuites, et défendu par son auteur en une série d'écrits d'un ton issez vif, devint le livre de chevet de tous les esprits libéraux. On raconte que le cardinal Mastai, se rendant au conclave en 1846, emportait l'œuvre de Gioberti, celles de d'Azeglio et de Balbo dans ses bagages, avec l'intention d'en faire hommage au nouvel élu ; et devenu pape lui-même sous le nom de Pie IX, il parut d'abord disposé à en suivre les maximes. Bien qu'il y eût une

large part d'utopie dans les théories de Gioberti, elles contribuèrent grandement à préparer la solution, d'ailleurs toute différente, celle de l'unité, qui finit par prévaloir. Lui-même en ses derniers écrits {il Riniwvamento civile cCItalia, 1851), élargissant de plus en plus ses idées, ne craignit pas de réclamer l'abolition du pouvoir temporel, et montra qu'il avait mis sa confiance en Victor- Emmanuel et en Cavour pour réaliser le rêve de sa vie.

Cesare Balbo disait qu'une œuvre comme le Primato était un acte plutôt qu'un livre, et il entra résolument, comme son cadet Gioberti, dans la voie de la littérature militante. Sa jeunesse, qui s'était écoulée sous Napoléon, l'avait initié aux affaires publiques et au métier militaire; mais, à partir de 1825 environ, il se consacra aux études historiques proprement dites, et à l'histoire littéraire. Ses principales œuvres sont la Storia d'Italia sotto i Barhari (1830), Délia letteratura negli XI primi secoli delV era cristiana (1836), la Vita di Dante (1839), les Meditazioni storiche (1842); puis il se tourna vers la politique, dédiant à Gioberti ses Speranze d'Italia (1844), œuvre moins utopique que le Primato, et dirigée surtout contre la domination autrichienne. Dès lors il n'écrivit plus que pour défendre les idées qu'il soutint comme député, comme ministre de Charles-Albert et de Victor- Emmanuel, comme ambassadeur auprès de Pie IX.

Parmi les esprits philosophiques qui délaissèrent la méditation sereine pour l'action, il faut encore citer le Milanais Carlo Cattaneo (1801-1869). Tout d'abord, il se sio-nala par ses publications d'un caractère juridique et économique : ses Notizie naturali e civili sulla Lomhardia (1844) lui valurent une solide réputation. Mêlé à la révolution milanaise de 1848, il a raconté cette insurrection en attaquant avec vivacité la politique de Charles-Albert.

Partisan résolu de la république et de la iédération, il combattit également Cavour et Mazzini; jamais il ne se rallia à la monarchie, et, retiré à Lugauo, il refusa toujours les fonctions de député qui lui furent offertes à plusieurs reprises.

Le nom du grand agitateur génois Giuseppe Mazzini (1805-1872) appartient aussi à la littérature. Il a beaucoup manié la plume, en particulier pour écrire ces articles de journaux et pour entretenir de la terre d'exil cette vaste correspondance, grâce auxquels il exerça sur la jeunesse italienne, surtout avant 1850, une si prodigieuse action. Le charme fascinateur de sa personne était presque irrésistible, et beaucoup de ceux qui l'ont subi, même de loin, ont bravement sacrifié leur vie a la défense de ses idées. Son style brillant, entraînant, passionné, mystique, conserve un reflet de son àme d'apôtre illuminé. Les articles plus spécialement critiques, qu'il composa durant les premières années de son séjour à Londres (1837), ont été réunis en volumes dix ans plus tard; on y remarque des essais fortement pensés. Mais c'est surtout comme journaliste que l'histoire littéraire doit considérer Mazzini. Dès 1828, il collaborait à Vlndicatore genovese, puis à VIndicatore livornese qu'il fonda (1829) avec Guerrazzi et Bini, préludant ainsi à la création d'autres feuilles plus célèbres : la Giovine Italia (1832), VApostolato popolaie (1842), et un peu plus tard VEducatoj-e. Les journaux jouèrent naturellement un rôle capital dans la diffusion des idées de rénovation, et absorbèrent une grande part de l'activité littéraire de la génération née entre 1800 et 1820 : C Balbo écrivit daus le journal il Risorgimento fondé par Cavour en 1847, Farini dans la Frusta et ilPie?nonte; en Toscane, G. Montanelli fondait Vllalia avec le concours de Centofanti et

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de Giorgini; un ami de Vieiisseux, de Capponi et de B. Ricasoli, Raffaello Lambruschini (1788-1873), rédigeait la Guida deW Educatore (1835-1845), à laquelle collaborèrent A. Vannucci, Pietro Thouar (1809-1861), Enrico Mayer (1802-1877), etc.; à partir de 1848, il dirigea la Patria. A Milan, Carlo Tenca (1816-1883) fonda il Crepuscolo. Toute l'activité d'un esprit bien doué pour la critique, comme Eugenio Camerini, d'Ancône (1811- 1875), a été absorbée par le journalisme; ses meilleurs articles littéraires ont été réunis sous le titre de Profili letterari (1860 et 1875).

D'autres écrivains ont travaillé à répandre leurs idées par la voie plus détournée, mais encore très efficace, de la littérature d'imagination, et en particulier du roman. Au premier rang de ceux-ci se place Francesco Domenico Guerrazzi, de Livourne (1804-1873), un grand agité, orgueilleux, dominateur, doué d'une volonté de fer, et qui incarne de la façon la plus complète, en Italie, le sombre désespoir byronien et la littérature satanique. Plus porté à la haine qu'à l'amour, au dédain qu'à la pitié, au doute qu'à la foi, il forme le plus parfait contraste avec l'idéaliste, l'illuminé Mazzini. De 1848 à 1849, Guerrazzi détint le pouvoir en Toscane, d'abord comme membre du ministère démocrate présidé par Montanelli, et, après la fuite du grand-duc, comme triumvir, puis comme dictateur. Avant et après ce moment culminant de sa carrière politique, il fat en butte à de constantes persécutions, que ses violences semblaient provoquer à plaisir : plusieurs fois emprisonné, il fut enfin relégué en Corse, d'où il s'échappa en 1857. Son œuvre se ressent du perpétuel bouillonnement de son imagination et de son cœur. Dès vingt et un ans il débuta avec un roman historique, la Battaglia di Benevento, qu'il jugea

lui-même sévèrement dans la suite; Tommaseo, tout en y reconnaissant de grandes promesses de talent, regrettait que « l'exagération de la force y allât jusqu'à la convulsion ». Ce défaut, même atténué, fut toujours celui de Guerrazzi.

Son chef-d'œuvre, VAssedio di Firenze (1836), est une noble évocation de cette grande et triste page de l'histoire de Florence (1530). Le livre n'est qu'un long cri de douleur patriotique, et, malgré la fatigue que nous causent cette exaltation continue du sentiment et cette tension du style, nous pouvons concevoir sans peine qu'une pareille lecture ait enflammé la jeunesse italienne : « Ne pouvant livrer d'autre bataille, disait Guerrazzi, j'ai écrit VAssedio »; il préparait ainsi des soldats aux luttes sanglantes de l'indépendance. Les romans qui suivirent, Veronica Cibo (1837) et Isabella Orsini (1844), ses Scritti vari (1847), n'ont pas atteint la popularité du Siège de Florence. On loue pour la perfection du style la Sei'picina, récit emprunté à la tradition populaire, composé avant VAssedio, et aussi l'un des romans qu'il rapporta de son séjour en Corse, Pasquale Paoli (1860). De 1853 à sa mort, il écrivit d'assez nombreux ouvrages, quelques-uns d'une acre violence, comme Béatrice Cenci (1854); mais on observa un assez rapide épuisement de sa veine, surtout après l'agréable récit moderne intitulé il Buco nel muro (1862). Aux œuvres d'imagination, il joignit alors quelques biographies d'hommes célèbres, Andréa Doria, Fr. Ferruccio, Sampiero d'Ornano, Fr. Burlamacchi.

Vers le même temps, un tout jeune homme, mort à vingt-neuf ans dans un naufrage, le Padouan Ippolito Nievo (1831-1860), unit à l'ardeur patriotique et belliqueuse qui le conduisit en Sicile à la suite de Garibaldi,

un beau talent de poète et de romancier. Après deux essais honorables, il Conte Pecoraio (1856) et Angelo di hontà (1857), il composa les Confessioni di un ottuagenario, publiées en 1867. Malgré des longueurs et des imperfections de forme, qu'une revision plus attentive aurait fait aisément disparaître, ce récit figure en bonne place parmi les meilleurs romans italiens après Manzoni, Une généreuse pensée patriotique l'anime d'un bout à l'autre, mais sans violence et sans déclamation, unie au contraire à une sensibilité délicate. Nievo excelle ii retracer avec une verve attendrie ou humoristique, suivant les cas, et en s'inspirant d'un réalisme sain, les scènes de la vie intime, et particulièrement de la vie provinciale en Frioul, à l'époque de la Révolution et de l'Empire.

Parmi ces romanciers, ces hommes politiques et ces critiques, plusieurs se sont essayés en vers, depuis N. Tommaseo, poète lyrique, et Montanelli, auteur d'une tragédie, jusqu'à I. Nievo, poète dramatique et lyrique, qui publia en 1858 le Lucciole, et Amori garibaldini en 1860. Inversement, Terenzio Mamiani délia Rovere, de Pesaro (1799-1885), qui connut la prison et l'exil, ministre de Pie IX pendant le court essai de papauté libérale, et plus tard collègue de Cavour, doit être cité parmi les poètes, pour ses Inni sacri et ses Idillii (1829), dont on apprécie la forme châtiée, peut-être un peu trop étudiée; mais son nom aurait le droit de figurer parmi les philosophes, les orateurs, voire les historiens de son temps. Chez lui le respect de l'art classique se

relâche de sa rigueur, et se pare d'une grâce empruntée à la sensibilité de la nouvelle école. De même les meilleurs représentants des tendances romantiques tempèrent les exagérations des novateurs par le souci de la mesure, de la simplicité, de la précision. Il faut rappeler à ce propos les Mélodie liriche de S. Biava, de Bergame (1792-1870), la touchante nouvelle en vers, Ida délia Torre, de Giulio Càrcano (1812-1884), à l'imitation de T. Grossi, et surtout les poésies du Vénitien Luigi Carrer (1801-1850), disciple de Foscolo dans un Inno alla terra et dans ses sonnets, narrateur éléoant en ses ballades d'un tour romantique, la S posa delV Adriatico, il Cavallo d'Estremadura.

Un tempérament vigoureux de patriote ardent, résolument opposé à l'utopie de ceux qui crurent à la possibilité d'affranchir l'Italie par une confédération groupée autour du pape, apparut en Toscane avec G.-B. Niccolini (1782-1861), dont presque toute la vie s'écoula a Florence. Professeur d'histoire et de mythologie à l'Académie des Beaux-Arts, il a laissé quelques « leçons », dont le mérite est fort inférieur a celui de ses poésies. Il avait commencé par imiter Monti, et par composer quelques tragédies calquées sur les modèles grecs; peu à peu cependant, sous l'influence de Shakespeare, de Schiller, de Byron, de Manzoni, il se rapprocha de la manière des romantiques, et mêla presque constamment un intérêt politique aux intrigues de ses drames. Dès 1819, il avait publié un Nabucco (Napoléon) destiné à inspirer une haine égale du despotisme politique et de la tyrannie religieuse. Dans Antonio Foscarini (1827), il combat encore les gouvernements absolus; Giovanni da Procida (1830) et Lodovico Sforza (1834) lui fournissent l'occasion de proclamer que l'unité sous un monarque libéral

est pour l'Italie la condition nécessaire de son indépendance; Arnaldo da Br-escia (1843) vise surtout le pouvoir temporel des papes, et avec Filippo Strozzi (1847) recommence la campagne contre toutes les formes de tyrannie.

Parmi ces drames, auxquels s'en ajoutent quelquesuns purement romanesques {Rosmunda d'Ingliilterra, Béatrice Cencï), le plus populaire fut Antonio Foscarini, d'ailleurs très discuté dès son apparition, tant pour sa valeur dramatique que sous le rapport du respect dû à l'histoire; le plus fortement conçu et le plus beau est, sans contredit, Arnaldo, malheureusement peu approprié aux exigences de la scène, où il n'a jamais été porté : c'est un poème dialogué, où l'élément lyrique prédomine, où l'intention politique et morale n'est pas suffisamment enveloppée dans l'action dramatique. Ces défauts ne peuvent empêcher d'admirer la fière allure du tribun, écrasé par la double tyrannie impériale et pontificale, unies pour le perdre; certaines scènes ont une grandeur épique; le style est élégant, la langue pure, le vers harmonieux et large. Pour Niccolini, la littérature était une sorte d'apostolat, dont il s'est toujours acquitté avec gravité; il figure au premier rang des poètes, d'ailleurs soucieux de la beauté de la forme, qui veulent que chaque œuvre contienne une leçon.

A partir de 1848, Niccolini n'écrivit plus guère que des poésies lyriques [Poésie nazionali, 1859, complétées par plusieurs recueils posthumes). A ce moment un autre Toscan, beaucoup plus jeune, avait pris dans l'histoire de la poésie politique une place tout à fait distinguée : c'est Giuseppe Giusti (1809-1850), de Monsummano. Tout d'abord ses sympathies parurent hésiter entre le pétrarquisme et une inspiration populaire dont la tradition ne s'était jamais perdue en Toscane : Filippo Pananit

(1766-1837), et surtout Antonio Guadagnoli (1798-1858), avaient retrouvé quelque chose de la bonhomie joviale des poètes bernesques, sans pourtant se hausser jusqu'à la satire proprement dite, et moins encore à la satire politique. La Toscane, patrie de la meilleure langue parlée, ne pouvait-elle avoir son Porta? Le peuple de Pvome venait bien de trouver en Giuseppe Gioacchino Belli (1791-1863) un peintre admirable, dont les deux mille sonnets, en « romanesco », constituent un tableau coloré, malicieux et remarquablement « objectif » de la vie romaine, pendant les dernières années du pouvoir temporel. Giusti essaya d'être le Porta et le Belli de Pise et de Florence, entre 1845 et 1850.

Dès ses premiers essais de satire, en 1833 {la Ghigliottina a vapore, Proponimento di camhiar vita)^ il montra une heureuse aptitude à associer aux rythmes et au ton de la poésie légère un style mordant et une pensée sérieuse. Dans le Dies irse , pour la mort de l'empereur François I" (1835), et surtout à partir de 1838-39 [Brindisi, încoronazione , Vestizione, etc.), Giusti apparaît en pleine possession de son art. Dès lors ses poésies humoristiques et politiques, ses badinages {scherzi), comme il les appelait modestement, se succèdent avec rapidité, circulent manuscrits, deviennent aussitôt populaires en Toscane, et se répandent jusqu'en Lombardie, où ils obtiennent l'approbation de Grossi et de Manzoni. Beaucoup de ces petites pièces ont perdu de leur saveur avec les circonstances qui les ont inspirées ; mais plusieurs visent des défauts assez généraux pour être toujours d'actualité. Le « Becero » de la Vestizione est une incarnation plaisante du parvenu, vulgaire et vaniteux, qui se fait anoblir, tandis que la noblesse déchue, réduite aux pires mésalliances, est vigoureusement malmenée

dans la Scritta (1841); Girella est le portrait bouffon de riiomme-girouette, qui passe avec une aisance merveilleuse d'un parti à l'autre (1840), et sous le nom de Gingillino, le poète flagelle l'abjecte servilité des auxiliaires dont s'entourent tous les gouvernements tyranniques.

Les idées politiques de Giusti manquèrent pourtant de précision : il aspirait de toute son âme à l'unité italienne et à l'indépendance {lo Stivale, 1836) ; il savait, à n'en pas douter, qu'il ne voulait plus de « tedeschi » — c'est-à-dire d'Autrichiens — en Toscane [Delenda Car^ thago^ 1846); et, en dépit des faux libéraux, il avait confiance dans la liberté, dont le « vrai peuple » saurait bien trouver la voie {Alli spettri del 4 settemhre 18^7) ; la république n'était pas pour lui faire peur [la Repubblica, 1848), et il n'avait aucune confiance dans une papauté libérale [il Papato di prête Pero, 1845). Mais il avait horreur des démagogues et des utopistes [gli Umanitari, 1841) ; le peuple des campagnes lui paraissait pétri d'ignorance et de superstition [Apologia- del lotto, 1838 ; Sortilegio, 1836), et il crut en 1847 que le grand-duc allait se charger d'assurer à ses sujets la liberté rêvée (A Leopoldo II). Sa trop courte vie ne lui a pas laissé le temps de discerner de quel côté devait venir le salut; et les accents les plus justes, les plus éloquents qu'il ait fait entendre sont en somme ceux de son patriotisme offensé par les dédains insultants de l'étranger {la Terra dei morti^ 1841); il faut y joindre la vision qu'il eut un jour de l'humanité future, enfin réconciliée, quand auront cessé les luttes impies auxquelles les princes condamnent les peuples, avides de liberté et de paix {San{ Amhrogio^ 1846). Le plus grand attrait de la poésie de Giusti reste sa langue, vive, expressive, populaire, difficile pour qui n'est pas Toscan, mais capable de produire des effets

inattendus de malice ou de force. Il était très fier de ce mérite; malheureusement il lui est arrivé, surtout en prose, dans ses Lettres, de s'écarter du naturel et de la simplicité : sa virtuosité d'écrivain « de terroir » l'a fait alors tomber dans un style prétentieux.

Moins finement artistes, mais d'une exaltation plus communicative en leur poursuite d'un idéal plus précis, sont les poètes du patriotisme belliqueux. Au premier rang de ceux-ci il faut encore citer Berchet, le promoteur des théories romantiques (voir p. 412) : en 1831, il compose un hymne au drapeau tricolore, et accourt en Italie dès 1847, aux approches de la révolution. Voici auprès de lui son contemporain Gabriele Rossetti (1783- 1854), le poète de la révolution napolitaine de 1820; il dut s'exiler pour la fin de ses jours en Angleterre, sans cesser pour cela de commenter en vers faciles et impétueux les événements qui se déroulaient en Italie. La caractéristique de Rossetti est son mysticisme, sa soif de réforme religieuse par le retour à l'Evangile : à cet ordre de préoccupations se rapportent il Veggente in Solitudine (1846) et VArpa Evangelica (1852).

Pietro Giannone (1792-1872), « carbonaro » exilé du duché de Modène sa patrie, publiait en 1829 un poème intitulé VEsule; Angelo Brofferio (1802-1866), imitateur de Béranger et polygraphe infatigable, ponctuait de ses chants, la plupart en piémontais, les événements saillants de la révolution, de 1831 à 1866. Deux victimes des guerres d'indépendance ont laissé un nom honorable dans la poésie, Alessandro Poerio (1802-1848), Napolitain, ami de Leopardi et de Giusti, tombé en combattant les Autrichiens sur les rivages de Venise, et surtout le Génois GofFredo Mameli (1827-1849), mort en défendant Rome contre les Français protecteurs du pape. Son hymne

Fratelli â'Italia traduit en strophes vibrantes, non sans beauté, l'héroïsme qui entraînait alors la jeunesse italienne sur les champs de bataille. Au même moment, Luigi Mercantini (1821-1872) composait une série de chants belliqueux, dont le plus populaire est resté VInno di Gaj'ibaldi; et les martyrs de la cause italienne étaient célébrés par Pietro Paolo Parzanese (1810-1852).

Ni la prison, ni l'exil, aucune des persécutions que déchaînent les passions politiques, ne furent épargnés au Trentin Giovanni Prati (1815-1884), partisan résolu de la dynastie piémontaise. Il eut le grand mérite d'allier à la sincérité de son inspiration patriotique un sens délicat de la forme et de l'harmonie; par là son œuvre surnage au milieu du flot impétueux, mais un peu trouble, auquel on pourrait comparer toute la poésie révolutionnaire, si généreuse et si vite tombée dans l'oubli. Le poème par lequel il débuta, Edmenegaî'da (1841), histoire d'un amour tragique, qui s'était réellement déroulée à Venise, fit grand bruit; puis ses volumes se succédèrent nombreux, inégaux, jusqu'à Ariberto et Armando (1868), jusqu'aux cinq cents sonnets réunis sous le titre de Psiche (1876), jusqu'à Iside (1878) — production considérable qui serait moins démodée si le fond des idées soutenait mieux ce style abondant et facile, cette sentimentalité élégiaque et musicale, presque lamartinienne. La génération actuelle se détourne de l'œuvre de Prati, comme de celle d'Aleardo Aleardi (1812-1878), son contemporain et son rival dans la faveur du public ; à celui-ci on reproche une grâce affectée qui va jusqu'au maniérisme et au mauvais goût; mais peut-être ne lui tient-on pas assez compte des belles pages descriptives que l'on rencontre en feuilletant ses Canti (1864).

Bien d'autres réputations, pourtant si récentes^ se sont

évanouies déjà. A peine peut-on parler encore de Giuseppe Regaldi (1809-1883), d'abord célèbre comme improvisateur, puis poète des applications scientifiques, le télégraphe, le percement des Alpes et de l'isthme de Suez, mort professeur à l'université de Bologne; — d'Emilio Praga (1839-1875), représentant de la « bohème » artistique et littéraire, sur qui l'œuvre de Baudelaire n'a pas été sans influence; son premier volume, Tavolozza, révélait un tempérament assez riche, malgré ses bizarreries et ses inégalités. Fr. dall' Ongaro (1810- 1873) sut plaire un temps par l'allure populaire de ses Stornelli, et Giuseppe Révère (1812-1889) par une élégance spirituelle qui fait penser au style de H. Heine.

Au lendemain de ce déchaînement de passions et de ce cliquetis d'armes, lorsque fut réunie en volume (1868) l'œuvre poétique de l'abbé Giacomo Zanella, de Vicence (1820-1889), professeur à l'Université de Padoue, on eut l'impression d'une aurore nouvelle. C'était du moins un retour à un classicisme plus sévère, à une haute pensée religieuse et morale, à une méditation tout intime sur la patrie, sur la nature, sur la science. Mais son inspiration manque de profondeur; elle ne portait pas en elle cette force de rénovation que l'on crut y découvrir d'abord. On se borne aujourd'hui à relire sa Conchiglia fossile^ ode charmante, mais unique dans son œuvre par l'ampleur de la pensée.

Un renouvellement, autrement original et puissant, de l'inspiration et de la forme, a été opéré depuis, dans un sens classique, par un écrivain dont les premiers essais sont antérieurs à 1870 : Giosuè Carducci. Mais son activité de poète, de prosateur, d'érudit, de professeur, s'est développée surtout après l'unification complète du jeune royaume, dont il est la plus grande gloire.

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