LE RAT ET LA RÂTESSE
|E Rat et k Râtesse se marièrent, et le lendemain de leurs noces, le Rat dit à sa femme :
— Iras-tu dehors ou resteras-tu à la maison ?
— Je resterai à la maison pour faire la cuisine pendant que tu travailleras dehors.
— Bien, dit-il; quand il sera midi, tu m'appelleras.
En faisant de la bouillie de blé noir, la Râtesse tomba dans la casserole, et se brûla si fort qu'elle an mourut.
Le Rat entendit sonner midi, puis une heure, puis deux ; enfin, à trois heures, il rentra à la maison, fort inquiet, et quand il vit que la Râtesse était morte, il se mit à pleurer.
Une bonne femme qui le rencontra lui demanda le sujet de son chagrin.
— C'est, répondit-il, que la Râtesse est morte.
— Je vais, dit la femme, me mettre à chanter. Et elle entonna à haute voix une chanson.
En apprenant cette nouvelle, la table se mit à danser, la pkice à se balayer, la porte à sortir de ses gonds et à y rentrer (i); la charrette courut les chemins, et elle rencontra un bonhomme qui chauffait son four et qui lui demanda pourquoi elle était si joyeuse.
— C'est, dit-elle, que la Râtesse est morte ; la bonne femme s'est mise à ch^iter, la table à danser, la place à se balayer, la porte à sortir et à rentrer dans ses gonds, et moi à courir les chemins.
— Puisque c'est ainsi, dit le bonhomme, je vais jeter la peUe dans le four.
— Et moi, ajouta sa bonne femme, je jetterai la pâte aux chiens.
— Qp'avez-vous? demanda une petite fille qui passait par là.
— Tu ne sais pas la nouvelle ? La Râtesse est morte ; la vieille femme chante, la table danse, la place se balaie, la porte sort de ses gonds et y rentre, la charrette court les chemins, le bonhomme a jeté la pelle dans le four, et moi ma pâte aux chiens.
— Ah ! dit la petite fille, vous devriez me donner un petit tourterin tourterette pour ma grand'mère Jeannette qui n'en a point mangé depuis sept ans.
(i) Mon conteur disait : « à m gonter et à se Jégonier. »
Elle prit son tourterin tourterette, et rencontra un lièvre qui lui en demanda à manger ; elle, refusa en disant qu'elle allait le porter à sa grand'mère Jeannette qui n'en avait pas mangé depuis sept ans.
Plus loin elle vit venir un loup qui lui demanda aussi la permission d'y goûter ; la petite fille ne voulut pas, et dit au loup qu'elle gar-^ dait son tourterin tourterette pour sa grand'mère Jeannette qui n'en avait pas mangé depuis sept ans.
— Où demeure-t-elle ? dit-il.
— Au village, là-bas, répondit l'enfant.
— Iras-tu par les sentiers ou par le grand chemin?
— Par les sentiers, car les routes sont trop crottées.
Le loup arriva en toute hâte à la maison et croqua la bonne femme dont il prit les hardes, etse coucha dans le lit.
QjLiand la petite fille fut entrée dans la maison, elle dit :
— Ma grand'mère Jeannette, je suis venue vous apporter un petit tourterin tourterette.
— C'est bien, répondit le loup.
— Ma grand'mère, on m'a dit de vous faire de la soupe.
— . C'est bien.
— Ma grand*mère, mes parents m'ont recommandé de voir si vous aviez des poux dans la tête. Ah I s*écria-t-elle, comme vous avez les cheveux rudes !
— C'est l'âge, mon enfant.
— Comme vous avez de grandes dents !
— C'est pour te manger, dit le loup, qui, en disant ces mots, se mit à la croquer.
(Conté en 1878 par Constant Joulaud, de Gosni.)
La première partie de ce récit, qui se compose de deux contes soudés, se trouve sous une forme plus vive dans la Mort du Sai, Contes populaires de la Haute-Bretagne, n? lv. On peut comparer jk ces deux contes : Ce qu'il faut pour coudre la peau d'un rai, conte recueilli dans TArdèche par M. V. Smith, et publié en patois dans MHusine, col. 426, et un conte italien d'Imbriani, analysé par M. Marc Monnier, Contes populaires en Italie, p. 96.
La seconde n'est autre qu'une version campagnarde du Petit Chaperon Souge.
s III. — FABLES ET CONTBS D* ANIMAUX.
|L est un certain nombre de &Jbles qui ont cours A U campagne, et les conteurs mettent parfois en scène des animaux qui parlent et qixi agissent comme des per- «onnes. On raconte aussi des épisodes qui vraisemblablement «ont un écho lointain du Roman du Rgnard, et où le renard et son compère le loup se jouent mutuellement des tours (Cf. U Loup et le Rttmrd, n* lvi des QmUs folâtres.') Koël du Fail, éua réoumération qu*il fait des contes qui de son temps étaient populaires dans les environs de Rennes, parle du- « conte de la Cigogne du temps que les bestea parloient, ou comme le renard desroboit le poisson, comme il fit battre le loup aux lavandières lorsqu'il l'apprenoit à pescher. » On retrouverait probablement, en cherchant bien, la trace de tous les récits qu'il cite. Il est bon de remarquer que chez les paysans gallots le renard est parfois dupé (Cf. ci-après le CoUméfon et le Renard, et le Merle et le Renard, n» lix des Contes populaires. Cf. aussi Gubematis, MythoUfie ^eottgique, t. II, {>. x)8 et X44.) C'est le contraire qui a lieu dans la plupart des récits d*autres pays et dans un grand nombre de fables.
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