LA GOULE ES FÉES
Voici, à titre de curiositi, un conte que je tiens de mon ami et compatriote, M. Auguste Lemoine, qui l'a entendu aux environs de Dinard. C'est un conte de seconde main, et qui n'est par conséquent point littéral. Je l'ai rédigé en patois du littoral ; mais, pour être vrai, je dois ajouter que jamais aucun de mes conteurs ne s'est servi purement du patois pour me raconter des légendes. La plupart du temps, il y avait entre leurs rédts et leur manière habituelle de s'exprimer autant de différence qu'il y en a entre la langue écrite et le langage de la conversation ordinaire.
N saï (i) que la mère Mille (2), qu'était saïge-femme (3) de son état, était assise su n'un berchet (4) dans Tcoin
d'son fouyer, o ouït queuqur'un (5) qui cognait à
Thu (6) de son hôte.
O débarrit la porte, et o vit entrer sez ielle (7)
eune veille femme qui li dit comme héla de veni
do ielle tout cont' Saint -Leunaire, à cette fin
(1) Soir. — (2) Emilie. — (3) Sage-femme. — (4) Escabeau.
— ($) Elle entendit quelqu'un. — (6) A la porte de sa maison.
— (7) Elle vit entrer chez elle.
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d'assister une créiature qu'était en ma d*éfant (i), Milie répondit qu'o voulait ben : o print ses solées (2), mint su son dos eune petite devantière, rapport à la fret (3) ; o cutit (4) son feu et sieuvit la veille qui cheminait devant ielle et marchait par les sentes comme s'il avait été joû.
Fy avait mêzé (5) un p*tit d'temps qu'iz étaint partis, quand Milie ouït le bru de la mé, qui menait tenant de ramaîge cont' les roches des falâses.
— Eioù qu'ous me menez? qu'o dit (6).
Voul'ous me faire aller diqu'à (7) la Goule-ès- Fées, ousque n'en dit qu'on vaït des fions d'aut* faïs (8) ?
— Vère (9), Milie, que li repondit la veille ; j 'allons directement là. Prends ma main; tu n'as que faire d'ayaï poû (10) ; je n'veux point te défalâser (11). Sieus-ma, et tu renras service à ieune de tes semblabes.
Milie arait ben voulu êt'e cor sez ielle au coin d'son fouyer, ou ben dans son let; mais oUe était forcée d'aller éioù que Faut'e la menait, et o marchait sur les pentières des falâses comme su n'eune route messiëre.
(i) En mal d'enfant. — (2) Elle prit ses souliers. — ()) A cause du froid. — (4) Cacha. — (;) Déjà. — (6) Où me menezvous? dit-eUe. — (7) Jusqu'à. — (8) Les ftcs d'autrefois. — (9) Oui. — (10) Peur. — (11) Te jeter en bas de la falaise.
E' finirent par arriver à la Goule-ès-Fées, qu'est eune grotte escarabe (i), quasiment aussi grande que ielle à Poulifée ou la Salle à Margot, que les monsieux vont va quand le temps est biau, et qui sont au bas des falâses de Ferhel. O vit su n'un let eune femme toute jieune et qu'avait p'usieurs personnes alentour de ielle. O li portit secoû, et bentôt o reçut un biau petit gars, ben mochet (2), qui b'sait ben sept liv'es tras quarts ou le quart maïns de huit liv'es.
Les aut's femmes donnitent à Mille eune bouêtte où i* n'y avait une manière d'onguent, quasiment pareil — respé d'vous — à de la graisse de pouër (3), et i' li ditent de frotter l'éfant, et de ben s'essuer (4) les mains après de cela, ou ben qu'i li en arriverait vantiez du deu (5).
O frottit la garçaille, et sans faire mine de ren o se grattit un zieu (6) et o s'en mint un p'tit dans n'un coin. O n'eut pas p'utôt fait héla, qu'o vit tout changé alentour de ielle. La grotte était belle comme une église à la Miaô (7) ; les fenmies étaint attifées comme des princeresses, et Milie n'avait ren veu de si biau ni à Saint-
(i) Escarahîe, énorme. — (a) Dodu. — (3) Porc. — (4) S'essu3'er. — (>) Ou qu'il lui en arriverait peut-être du deuil, du mal. — (6) Un œil. — (7) La mi-août.
Malo sez les bourgeois, ni dans les châtiaux de Proubala, de Pleurtu et de Saint-Béria (i). O vayait à Tentour de ielle toutes sortes de petits fions qui n'étaint pas plus gros que Tpeuce (2), qu'étaint habillés comme des monsieux cossus, et qu'avaint à leux cautés d'z épées qui n'étaint pas p'us longues que d's épilles à piécettes (3).
OUe était tenant (4) ébahie, mais o ne dit ren, et p frottit Téfant diqu'à au moment où i' li ditent de fini. V li donnitent eune bonne boursée d'argient et la ramenitent, ben contente, diqu'à sez ielle.
Depais le temps-là, o vayait par les sentes, par les clos et un p'tit partout toutes sortes de fions, mais o ne faisait mine de ren. Un joû qu'oUe était à la faire de Saint-Béria ($) éioù que les touchons de Tréméreu et d' Peûdeûneu (6) viennent venre leux pouërs et leux nourretures (7), o vit les fées qui tenaint toutes sortes de p'tits jeux pour baiser (8) V pauv' mondé et li voler sa pauv' argent. O ne dit cor ren le coup-là, mais quand ce fut su la reciée (9),
(1) Ploubalay, Pleurtuit, Saînt-Briac. — (a) Pouce. —
(3) Épingles à attacher la partie supérieure du tablier. —
(4) Beaucoup. — (5) A la foire de Saint-Briac. — (6) Les marchands de cochons de Trémëreuc et de Pluduno. — (7) Leurs petits cochons et leurs cochons à moitié engraissés. — (8) Attraper, voler. — (9) Dans l'après-midi.
à n'un moment où i n'y avait tenant (i) d* monde au Carrousé et alentour des marchands qui vendent des saucisses de Plancoué et des dmériaux (2), o vit ieune des fées qui mettait sa main dans la pouchette de la devantière d'une chupée (3). O s'ébérit (4) et o criit à la voleuse I Mais la fée se toumit devers ielle et do le daît, o li arrachit un zieu si viferment (5), qu'o ne s'en avisit que quand o fut devenue borgneuse.
(i) Beauconp de monde. — (2) Sorte d'èchaudés. — (3) La main dans la poche du tablier d'une femme coiffée du Ccq. — (4) Elle s'écria. — (;) Elle lui arracha un œil si Tivement.
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LA HOULE COSSEU,
On raconte à Saint-Jacut-de-la-Mer une légende qui présente plusieurs points de ressemblance avec la précédente, et dont l'action se passe à la Houle Cosseu, grotte située non loin de l'extrémité de la presqu'île de Saint-Jacut ; la voici telle qu'elle m'a été contée, il y a une quinzaine d'années, par mon ami le docteur Carré, originaire de Saint-Jacut, qui la connaissait depuis son enfance.
N soir, à la nuit tombante, un pêcheur de Saint-Jacut revenait des pêcheries^ où il était resté le dernier, et, son panier sous le bras, il longeait les rochers qui sont au bas des falaises pour arriver au sentier qui conduisait au village : il marchait pieds nus sur le sable mouillé qui étouffait le bruit de ses pas, lorsqu'au détour d'une petite anse il aperçut dans une grotte plusieurs fées qu'il reconnut de suite pour telles à leur costume ; elles causaient entre elles en gesticulant avec vivacité, mais il n'entendait rien de ce qu'elles disaient ; il les vit se frotter les yeux avec une sorte de pommade, et aussitôt elles changèrent de forme et s'éloignèrent
de la grotte, semblables à des femmes ordinaires.
Lorsque le pêcheur les avait vues se disposer à quitter leur retraite, il s'était caché avec soia derrière un gros rocher, et elles passèrent tout près de lui, sans se douter qu'elles avaient été observées. Quand il pensa qu'elles étaient loin, il cessa de se cacher et alla tout droit à la grotte. Il avait bien un peu frayeur, car l'endroit passait pour hanté; mais la curiosité l'emporta sur la peur. Il vit, sur la paroi du rocher qui formait une des murailles de la caverne, un reste de la pommade dont elles s'étaient frotté les yeux et le corps. Il en prit un peu au bout de son doigt, et s'en mit tout autour de l'œil gauche, pour voir s'il pourrait, par ce moyen, acquérir la science des fées et découvrir les trésors cachés.
Quelques jours après, une chercheuse de pain vint dans le village où elle demandait la charité de porte en porte : elle paraissait semblable aux femmes déguenillées et malpropres dont le métier est de mendier. Mais le pêcheur la reconnut aussitôt pour une des fées qu'il avait vues changer de forme dans la grotte ; il remarqua qu'elle jetait des sorts sur certaines maisons, et qu'elle regardait avec soin dans l'intérieur des habitations, comme si elle avait voulu voir s'il n'y avait pas quelque chose à dérober.
(Xuand il sortait au large avec son bateau, il voyait les dames de la mer nager autour de lui, et les reconnaissait parmi les poissons auxquelles elles ressemblaient par la forme. Les autres marins ne les apercevaient pas ; mais lui savait se garantir des tours qu'elles jouent aux pêcheurs dont elles se font un malin plaisir d'embrouiller les lignes, de manger l'amorce sans se laisser prendre, ou d'emmêler les unes dans les autres les amarres des barques, sources de disputes violentes et de querelles entre les pêcheurs.
Quelque temps après, il alla à la foire de Ploubalay, où il vit plusieurs fées, qu'il reconnut aussitôt malgré leurs déguisements variés : les unes étaient somnambules et disaient la bonne aventure ; d'autres montraient des curiosités ou tenaient des jeux de hasard où les gens de campagne se laissaient prendre comme des oiseaux à la glu. Il se garda bien d'imiter ses compagnons et de jouer ; mais il pouvait s'apercevoir que les fées étaient inquiètes, sentant vaguement que quelqu'un les reconnaissait et les devinait.
Aussi elles faisaient plusieurs choses de travers : il s'en réjouissait, et souriait en se promenant parmi la foule. En passant près d'une baraque où plusieurs fées paradaient sur l'estrade, il vit que lui aussi avait été aperçu et deviné, et qu'elles le regardaient d'un air irrité. Il voulut s'éloigner ;
mais rapide comme une flèche, Tune des fées lui creva, avec la baguette qu'elle tenait à la main, l'œil que la pommade avait rendu clairvoyant.
C'est ainsi que le grand Cangnard devint borgne pour avoir voulu savoir les secrets des fées de la mer.
La pommade qui rend clairvoyant se retrouve, dans plusieurs contes : dans la Pixie en mal d'enfant^ légende du Devonshire, recueillie par Mistress Bray (Brueyre, ConUs populaires de la Grande-Bretagne, conte 59), qui présente de singulières ressemblances avec la Goule-és-Fées ; dans le Roi d'Égeberg, conte nor- "wégien d'Abjôrsen, traduit en français dans Mèlusine^ col. 84. Égeberg est une montagne au bord de la mer. Cf. également les Mille et une Nuits, histoire de V Aveugle Baba- Abdallah.
Dans V Enfant delà Fée (jContes popubiires de la Haute-Bretagne, conte xvii), il est aussi question d'une pommade qui fait reconnaître les fées sous tous leurs déguisements. Cf. aussi la Sorcière *t le nouveau-né, conte basque de M. Webster.
L'épisode de Toeil arraché, qui figure dans les deux contes précédents, se retrouve dans la Lamigna en mal d'enfant, légende basque du recueil de M. Cerquand. Il est intéressant de comparer avec la Goule-és-Fées ce conte et ses trois variantes où il est question de Lamigna accouchées par des femmes.
i8 CONTES POPULAIRES
Une des légendes recueillies par Madame de Cemy, i Saint- Suliac (lUe-et- Vilaine), sur les bords de la Rance, parle aussi de fées qui habitaient des grottes. Voici en substance ce qu'elle dit à ce sujet :
La Fée du Bec-du-Puy ou de la Grotte-ès-Chiens habite une grotte marine à^s bords de la Rance. Elle en sort le soir, d'abord en vapeur blanche et indistincte; ensuite elle prend la forme d'une belle femme dont les habits sont couleur de l'arcen-ciel. Elle fuit à la vue de l'homme et pleure sa puissance détruite*. Jadis elle avait du pouvoir sur les vents, et pour se la rendre favorable on venait déposer des fleurs à l'entrée de sa grotte, que gardaient des chiens invisibles. Aujourd'hui sa vue n'annonce rien de bon.
Un jour des bergers trouvèrent à l'entrée de la grotte une jeune fille expirante qui leur raconta qu'elle venait à cette place attendre son fiancé. Il y a trois jours, elle avait vu la fée, puis elle lui était apparue une seconde fois avec un bruit comme un petit battement d'ailes. Elle ne put fuir et resta anéantie : la fée lui dit que son fiancé n'était plus, et qu'elle-même mourrait
-SN HAUTE-BRETAGNC
bientôt. Les bergers la portèrent au bourg. Le curé somma la fée de comparaître et Texorcisa avec le» formules ordinaires. On ne vit rien; mais on entendit un cri de douleur, et, depuis ce temps, la fée n*a plus de pouvoir.
En revenant de la grotte, les personnes qui avaient accompagné le curé trouvèrent le cadavre du jeune fiancé.
(Saint-Suliac et tes traditions^ p. xS-aa.)
§11. — AUTRES CONTES DE FÉES QPI SE PASSENT DANS UN LIEU DÉTERMINÉ DU PAYS.
ANS les récits que j'ai recueillis personnellement, il est rarement question de fées qui ont pour demeure des monuments mégalithiques. Cela tient sans doute à ce que la partie du pays gallot où j'ai habité jusqu'ici est assez pauvre en dolmens, en tumuli et en menhirs. Habasque cite (t. II, p. 364 ; t. III, p. 82, i$2, i$8) plusieurs endroits de la Haute-Bretagne où on lui a parlé de monuments mégalithiques hantés par les fées.
Le conte de la Couleuvre, p. 162 des Contes populaires de la Haute-Bretagne, met en scène une fée ou, comme disait mon conteur, une Margotla-Fée, qui habitait la Roche aux fées de la Brousse, située dans les environs de CoUinée (i).
(i) A propos de la Roche aux fées de la Brousse, voici une curieuse note que je trouve dans les Anciens êvêchés de Bretagne, de MM. Geslin de Bourgogne et A. de Barthélémy, Diocèse de Saint-Brieue, t. III, p. 219 : « Un des plus beaux et des mieux
Quant aux travaux qui passent pour avoir été exécutés par les fées, je n'en ai trouvé le souvenir que dans une légende très-incomplète et assez confuse qu'on racontait jadis à Ercé près Dffré, mais qui aujourd'hui est presque oubliée. Des fées qui avaient désobéi à leur supérieure furent condamnées par elle à creuser la nuit un étang. C'est là l'origine de l'étang et de la butte de Graphard, sur la limite d'Ercé et de Gosné; la butte a été formée par les déblais jetés sur le bord par les fées.
Mais il y a en pays gallot d'autres constructions qui leur sont attribuée : ce sont elles qui ont bâti le portail de la chapelle de Saint-Jacques- -le-Majeur en Saint-Alban, Côtes-du-Nord. (Cf. Habasque, t. III, p. 170.) Les grosses pierres qui couvrent, les landes de Cojou et de Tréal en Saint-Just (Ille-et-Vilaine) furent, d'après les gens du pays, apportées par les fées qui en remplissaient leurs tabliers. (Cf. Guillotin de Corson,- Légendes de VlUe-eUVilaine, p. 193.)
conservés de ces monuments se voit i une petite distance de la Brousse, à un demi-kilomètre de la route, près du petit chemin qui conduit de la Moussaye h Boquen. Il mesure x 3 mètres sur I "* 80 de largeur ; il ouvre & l'est. On le nomme dans le pays la Grotte aux fées. Ces campagnes sont remplies de fées, qui, la nuit, au dire des paysans, jouent avec les rochers entassés sur la lande, et vont les baigner dans les ruisseaux du voisinage. »
Je n'ai recueilli aucune légende sur les fées des eaux et des rivières.
Mnie de Cerny (Saint-Suîiac et ses traditions, p. 5 3-63)' raconte que sur les bords de la Rance existent des fées qui, d'après ce qu'on lui a dit, se promènent pendant les orages, et en suivent une plus belle qu'elles, qui est montée sur une barque faite de la coque d'un nautile des mers du Sud, traînée par deux écre visses. C'est elle qui commande aux vents de souffler moins fort, et aux flots de rendre les cadavres. Un jeune candidat au long cours, qui était sur l'île Notre- Dame, la vit un jour aborder, et pour la mieux voir se cacha derrière un rocher ; elle s'endormit, et le jeune homme restait à l'admirer quand il fut entouré par d'autres fées qui voulurent le jeter â la mer. Heureusement la dormeuse se réveilla, et empêcha ses compagnes de lui faire du mal ; puis, après avoir chanté une chanson, elle disparut dans un char traîné par des papillons.
ÎS^«3i
s m. — GARGANTUA EN HAUTE-BRETAGNE.
L est assez souvent question de Gargantua dans le pays gallot, où Ton dit en proverbe : « Manger comme un Gargantua. »
En plusieurs endroits, notamment à Plévenon, on montre le lieu d*où il s*élança pour se rendre à Jersey. Une pierre haute d'environ 3 mètres, qui se trouve à côté du fort La Latte en Plévenon, se nomme le Bâton de Gargantua : c'est vraisemblablement un menhir ; il est enfoncé dans un gros rocher qui lui sert de piédestal, et dont l'un des côtés est orné d'un bas-relief grossier représentant une croix qui surmonte une sorte d'autel; sur le dessus de la pierre est sculptée l'empreinte d'un soulier long de 60 centimètres environ, pointu par le bout comme les souliers de fer des chevaliers, et à côté est gravé le bout d'une canne carrée.
A la cliapelle de Hirel en Ruca, près Mati-
gnon, une statue grotesque, placée à l'extérieur^ est appelée Gargantua.
A Plurien, à Tembouchure de la petite rivière de la Bouche, se trouve une pierre nommée la Gravelle de Gargantua.
A Saint-Just (Ille-et- Vilaine), les grosses pierres de la lande de Cojou furent jetées par Gargantua, qui les trouvait gênantes dans ses souliers. (Cf. Guillotin de Corson, p. 193.)
A Saint-Suliac, un menhir, qui n'a guère qu'un mètre de haut, se nomme la Dent de Gargantua.
Sur la lande de la Pierre -Plate en Treillières (Loire-Inférieure), un peulvan porte le nom de Galoche (bouchon) de Gargantua; les plateaux de granit voisins étaient sos palets. (Ogée, nouv. édit.)
La quenouille de la femme de Gargantua se trouve à côté de Josselin; c'est un menhir de 6 mètres de haut; son fuseau, un autre menhir 4e 5 m 30 de haut, se voit à Loqueltas, sur la limite de la langue française et du breton, mais en pays bretonnant ; on les retrouve sur la lande de Lanvaux, près d'Auray, et les deux mille cailloux de 4 à 7 mètres de haut qui parsèment la lande du Haut-Brambien en Pluherlin (partie française du Morbihan) sont des graviers que Gargantua secoua de ses souliers. (Cf. Violeau, Pèlerinages du Morbihan, p. 240.)
On en trouve aussi beaucoup de traces en pays bretonnant; mais, pour le moment, je ne m'occupe que du pays gallot.
J'ai entendu parler, mais à l'état vague, de légendes concernant Gargantua : jusqu'à présent, fe n'ai recueilli que des fragments insignifiants. Mtne (Je Cerny a été plus heureuse, et voici l'analyse du conte de la Dent de Gargantua (p. 70-79).
Gargantua était si grand qu'en deux enjambées il allait de Saint-Malo en Angleterre, passait par dessus les clochers, et faisait en huit jours le tour du monde. Il passa par Dinan, visita les géants de Saint-Samson (i), et fut si charmé de la Rance, ruisseau formé des larmes de sa sœur veuve, qu'il résolut de se fixer sur ses bords; mais il était très-gêné, parce qu'il ne trouvait point de grotte. Toutefois comme c'était l'été, il vécut à la belle étoile et eut envie de devenir amoureux.
Un jour, en allongeant la jambe, il renversa
(i) Ne serait-ce pas une allusion au menhir de la Tiemblaye, qui aurait été planté par des géants?
une petite barque d'où sortit un cri perçant. Il se baissa et ramassa une petite forme si gentille, que jamais il n'en avait vu de pareille ; c'était la fée des Eaux, et Gargantua en tomba amoureux, en regrettant qu'elle fût si petite ; mais sa voix l'effraya, et elle s'enfuit. Toutefois, elle revint coqueter avec lui, et cela dura un siècle. Au bout de ce temps, Gargantua voulut se marier ; mais les frères de la fée ne consentirent au mariage qu'à la condition que les nouveaux mariés n'auraient point d'enfants.
Gargantua emporta sa femme sur son pouce, et ils furent heureux pendant quelque temps. Mais le génie du mal, qui n'avait point été convié à la noce, vint un soir les visiter ; le lendemain la fée apprit à Gargantua qu'elle allait être mère, et son mari déclara que, pour ne point violer son serment, il mangerait ses enfants.
Pendant que le géant était endormi, la fée alla consulter sa nourrice qui demeurait à Chausey : la nourrice lui dit qu'elle ferait avaler un chevreau à Gargantua, et que sa fille élèverait l'enfant sous les eaux du lac. La nourrice vint près de la fée, et présenta à Gargantua un chevreau emmaillotté qu'il avala d'une bouchée. La fée eut un deuxième enfant, et Gargantua dévora un jeune porc à sa place ; puis il y eut encore quatre autres enfants, et Gargantua avala successive-
ment un chien, un ânon, un veau et un jeune poulain.
Mais il vint un septième enfant : Gargantua arriva juste au moment de Faccouchement et demanda le nouveau-né. La nourrice, qui n'avait rien préparé, se trouva fort embarrassée ; heureusement, elle vit une grosse roche, Temmaillotta et la présenta au géant (i). Mais la pierre, qui était forte, brisa une dent à Gargantua, qui enti^a en colère et voulut donner un coup de pied à la nourrice. Celle-ci s'esquiva; le coup porta à faux et enfonça la plaine de Mordre ou Mordreuc. Gargantua rendit la dent, qui se piqua dans le sable.
Il alla du côté de Saint-Malo, et, sentant quelque chose qui le gênait dans son soulier, il en tira un gravier qui est le rocher de Bizeul.
Le bloc le gênait sur Testomac, et il avait soif; comme il se trouvait en mer, il voulut boire, et aspira si fort Teau, qu'il avala une flotte anglaise qui croisait par là, et il s'en aperçut à peine. Mais, au bout de quelque temps, il sentit comme des crochets de fer qui lui déchiraient l'estomac; il revint au continent pour consulter son médecin sur les bruits sourds qu'il entendait dans son estomac, et, par son conseil, il se décida à aller aux Indes.
(i) Cf. U fable hellénique de Saturne dévorant ses enfanta.
Cependant les vaisseaux entrés dans Gargantua ne savaient où ils étaient ; les officiers firent allumer les lampes et tirer le canon, qui tua un tas de matelots.
A l'arrivée du géant aux Indes, son médecin lui fit vomir la flotte, qui était en fort mauvais état. Gargantua mourut, et ses amis, pour lui faire un tombeau, construisirent l'Himalaya.
La fée regretta son mari, et elle alla rejoindre ses enfants sous les eaux. On dit que ce sont eux qui engloutissent les animaux, les hommes et les navires, sans pouvoir assouvir leur faim.
On peut consulter au sujet du mythe de Gargantua les éditions critiques de Rabelais et, parmi les monographies, la curieuse brochure de M. H. Gaidoz, intitulée : Gargantua, essai de myi'ijologie celtique. Paris, 1868.