‹ Littérature orale de la PicardieChapitre 32 sur 67 · LA FÈVE DU BON DIEU · texte numérisé non relu

LA FÈVE DU BON DIEU

N homme nommé André, vivait pai»blement du produit de son jardin et de quelques coins de terre épais de ci, de là, sur le terroir du village. On le connaissait à trois lieues à la ronde pour sa bienfaisance, et l'on disait que jamais un pauvre n'avait frappé inutilement à sa porte; toujours le malheureux partait emportant un beau morceau de pain blanc, des fruits, souvent même quelques menues pièces de monnaie. Tout ce qu'André pouvait éconon^er passait entre les mains des pauvres.

140 LITTÉRATURfe ORALE

Il arriva qu'un jour le bon Dieu voulut éprouver les habitants du village d'André. Accompagné de saint Pierre, le portier du paradis, il se présenta à toutes les portes pour demander l'hospitalité. Saint Pierre et le bon Dieu étaient fort mal Vêtus et ressemblaient plutôt à deis mendiants qu'à des gens bien placés là-haut. Les pa3rsans, voyant ces deux misérables personnages, leur fermsdent durement la porte au nez, leur disant qu'ils ne se souciaient pas de gagner de la vermîtie en logeant, fût-ce même dans la grange, deux pauvres tels que ceux-là. Partout rebutés, le Père étemel et son compagnon arrivèrent à la dernière maison du village, celle d'André justement. Il était déjà fort tard.

Saint Pierre frappa à la porte :

— « Pan ! pan I

— Qui est là à cette heure ? demanda André.

— Deux pauvres mendiants qui demandem l'hospitalité pour cette nuit.

r — Entrez alors, mes amis, et soyez les bienvenus dans ma modeste maison. »

Et André ouvrit la porte et fit entrer les deux V03rageurs, à qui il ne demanda pas même leur nom ni le lieu d'où ils venaient.

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Comme la nuit était assez fraîche, André alla chercher une bonne brassée de bois, la jeta dans le foyer et l'alluma pour réchaufiEer ses hôtes. Puis il leur prépara un bon souper et leur dit :

— * dc Allons^ mes amis, retournez-vous et mettez-vous à table. J'ai bien peu de chose à vous ofifrir, mais |e donne de bon cœur ce que j'sd. Mangez sans cérémonie et faites comme chez vous.

— Merci bien, lui dit le bon Dieu. Mais comment se fait-il que tu sois si charitable pour de pauvres mendiants tels que nous?

— C'est parce que vous êtes malheureux, et puis le proverbe ne dit-il pas : Qui donne ^aux pauvres prête au bon Dieu? »

Le souper fut très gai et, à la un du repas, le haillons des voyageurs disparurent tout à coup et le bon Dieu apparut, ainsi que saint Rerre, dans toute sa gloire aux yeux étoimés du paysan, qui s'était jeté aux genoux de ses hôtes.

— « Tu as été charitable, André; nous t'en récompenserons. Voici une fève, prends-là et plante-là dans le coin de ta cheminée ; elle pourra te servir plus tard. Les autres habitants de ce village seront punis comme ils le méritent. Pour toi, sois heureux. Adieu 1 »

Et le Seigneur donna une petite fève à André, pv&s il disparut aussitôt avec son compagnon.

. Le lendemain même tous les habitants du village moururent et André, seul épargné, planta sa fève dans un coin de la cheminée.

Au bout de deux jours la tige de la fève sortit de terre; le lendemain elle s'élevait jusqu'à la planche à suie; le surlendemain elle atteignait le faîte de la maison, et les jours suivants elle monta, monta si haut, si haut, que le sommet se perdait dans les nuages. Et toujours elle s'élevait davantage.

Un an se passa ainsi. D'autres habitants remplacèrent les anciens et André resta aussi charitable que par le passé. Mais un jour André se querella avec Tun de ses voisins; de ladi^uteon en vint aux coups et bientôt le voisin recevait un coup de poing qui le tua. Personne n'assistait à cette lutte; on crut que l'homme s'était tué en tombant d'une échelle et André ne fut pas inquiété par la justice.

Mais le soir même saint Pierre descendit 'le long de la tige de fève jusque dans la maison d'André.

— « Voici ce que le bon Dieu m'envoie te

dire, lui dit saint Pierre : Tu as tué ton voisin ; tu n'entreras jamais dans le paradis, en punition de ton crime. Ainsi donc il te serait inutile d'essayer de grimper le long de la tige de fève : tu te verrais fermer au nez la porte du paradis. »

Saint Pierre laissa là le pauvre André et, de feuille en feuille^ de âeur en fleur et de gousse en gousse, il remonta au ciel.

— « Mais bahl se dit André après le départ du saint; le portier du paradis reçoit tant de monde que, dans six mois, il ne se souviendra plus de ma figure et que je pourrai entrer sans qu'il songe à me fermer la porte au nez. Attendons quelque temps. »

Et le paysan attendit. Au bout de six mois André mit ordre à ses petites affaires, distribua ses biens aux pauvres du village, dit adieu à ses amis, les prévint qu'il partait pour un long voyage et puis, de feuille en feuille, de fleur en fleur et de gousse en gousse, il grimpa le long de la tige de fève. Il arriva d'abord au-dessus de la maison, ensuite au delà des nuages et enfin, après huit jours de montée, il parvint dans un beau pays où s'élevait un château immense, construit tout en marbre blanc.

— « C'est sans doute le paradis, se dit le paysan, et, se cachant la tête le plus possible sous son bonnet, il alla frapper à la porte.

— Pan, pani

— Qiii est là? cria saint Pierre.

— Moi.

— Qui, toi?

— André.

— André 1... Inconnu... »

Et il entrebâilla la porte pour examiner le nouvel arrivant. Il paraît que le portier du paradis a une excellente mémoire, car il reconnut immédiatement le pauvre homme, qui tenait tant à passer pour un étranger.

— « Ali! c'est toi, André?... Bien fâché, mon ami; mais la consigne c'est la consigne. On n'entre pas id.

— Je vous en prie, grand saint Pierre, laissezmoi entrer au paradis !

— On n'entre pas.

— Au moins prévenez le bon Dieu qu'André demande à entrer. ^

— Ce n'est pas la peine... Enfin, comme tu m'as fort bien traité autrefois sur la terre, le jour où l'on ne voulut nous recevoir nulle part, je

veux bien aller chercher le bon Dieu. Tu t'expliqueras avec lui. »

Et saint Pierre alla dire au bon Dieu qu* André s'obstinait à vouloir entrer.

— « André?... Inconnu...

— Mais non ; c'est ce paysan qui nous donna à souper ce fameux soir où je pensai mourir de fsdm à...

— Ah oui! je me rappelle. Allons voir cet homme. »

Et le Seigneur accompagna le s^t à la porte du paradis. Pendant ce temps André, profitant d'un léger entrebâillement de la porte, avait jeté son chapeau dans la grande salle.

— « C'est inutile, André, de vouloir entrer ici; tu as commis un grand crime et je me vois forcé de t'exclure.

— M^s, mon Dieu, vous savez bien que je me suis repenti I

— C'est vrai ; mais tu ne t'es pas confessé. Va donc en enfer.

— Puisqu'il en est ainsi, soit... Mais, je vous prie, laissez-moi ramasser mon chapeau, qu'un coup de vent a emporté dans le paradis. »

Le bon Dieu et saint Pierre laissèrent passer

André, qui n'eut rien de plus pressé que de s'asseoir sur son chapeau et de rester coi. £t comme le bon Dieu s'étonnait :

— « duand on est dans le paradis, on ne peut en sortir; c'est vous-même qui l'avez dit. Je reste donc. Du reste^ je tiens si peu de place 1 3>

Le bon Dieu partit d'un grand éclat de rire; saint Pierre se crut tenu d'en faire autant et André resta dans le paradis.

(Conté le 21 février j88i, par M. E. Guyot, de Fanuehon [Sommè^.

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