‹ Littérature orale de la PicardieChapitre 39 sur 67 · COMMENT UN IDIOT DEVINT CURÉ · texte numérisé non relu

COMMENT UN IDIOT DEVINT CURÉ

N pauvre scieur de long n'avait qu'un ûïs^ Malheureusement cet enfant était loin d'avoir toute sa raison. C'était un innocent^ comme on disait dans le pays, et beaucoup même ajoutaient que le fils du scieur de long était aux trois quarts et demi idiot, s'il ne l'était pas tout à fait. U brisait tout à la maison, perdait l'argem qu'on lui donnait pour aller en commissions, £û** sait tout de travers, enfin rendait son père, le pauvre scieur de long, malheureux à l'excès.

Après avoir patienté bien longtemps, le paysan, n'y tenant plus, se résolut à chasser l'idiot de sa maison. La femme essaya bien un peu de se mettre en travers de ce projet, mais le scieur de long ne démordait pas d'une idée une fois qu'il se l'était fourrée dans la tête, et les prières de sa femme furent inutiles. Il appela son fils et lui dit qu'il ne pouvait le garder plus longtemps à la maison.

— « Qjie veux-tu avant de partir ?

— Une soutane et un chapeau de curé, » rép(M>^ dit l'idiot.

— « Que veux-tu faire d'une soutane et d'un chapeau de curé ?

— Va, mon père, achète-moi ce que je te demande. Quoique idiot, je saurai me tirer d'affaire. Yà toujours. »

: Le scieur de long acheta ia soutane, le rabat et le. chapeau de curé, les donna à son fils, prît cchii-ci par les épaules et le mit à la porte.

. L'idiot, à peine arrivé dans un chemin creux, se déshabilla, laissa là ses habits et se vêtit de ceux quç son père lui avait achetés. Puis il prit le chemin de la ville. Vous allez me demander ce qu*il allait faire à la ville en tel accoutrement. Cest bien simple, ou du moins Tidiot le trouvait ainsi ; depuis longtemps il enviait le bonheur des curés qui mangent de bonnes choses et boivent d'excellent vin sans avoir la peine de le gagner en tra» vaillant, et il allait trouver l'évêque pour lui demander de lui donner une cure dans un village.

Mais il y avait une grosse difficulté : les curés connaissent le latin et notre paysan était totale*ment ignorant sur cette matière; assurémoit l'évêque n'accepterait pas un curé aussi peu instiuit. Il fallait remédier à cda.

Dans une prairie, une femme faisait paître sa

vache ; le jeune homme vmt trouver la femme pour lui demander le chemin le plus court pour • aller à la ville. La paysanne le lui indiqua ; et comme l'idiot était resté derrière la vache à exihminer l'animal, la femme lui dit :

-m dL Béà H c*àl rûch I (prends soin qu'elle ne rue I)

— Bon, voilà mon affaire, se dit le paysan $ héati c'est du latin et le reste aussi : cela fera bien dans un sermon. Biaticalrikh ! Béaticaîrûch / Ça ira I »

Et ce disant, il continua sa route en répétant sur tous les tons Béati cdrûch I

U y avait déjà plusieurs heures qu'il marchait, lorsqu'il arriva dans unQ cornailUre, En voyant le& nids de corbeaux qui couvraient de bas en haut les branches des arbres, il s'écria :

— «c OAr / nids hauts y nids bas» »

Et se reprenant : — « Encore une nouveUâphrase de latin : Béati calrûhcy o nio niba ! Si je continue ainsi, je serai bientôt plus savant que monsieur le curé.. »

La chaleur ce jour là était assez forte et le paysan ne tarda pas à avoir soif. Voyant de befies mûres à la lisière d'un bois, il se mit à en cueillir

et à en manger pour se rafraîchir. Bientôt aussi il se- fMqua les doigts aux buissons.

— « Rone I ah I ronc ! dékiré mi I (Ronce> ah ! roncç 1 a déchiré moi), » s'écria-t-il en se sentant piqué.

— « Ronc a ronc o dékiré mi ! Mais c'est du latin ; je commence à en savoir assez. Si mon père était là, il serait bien étonné d'avoir un fils si savant. Allons toujours vers la ville, à ça près. »

Il allait entrer dans la ville, quand il vit un âne qui traversait un pont.

— « Ane à pont ï âne à pont I cria joyeux le jeune idiot. Mais non, anapontis plutôt ; oui, anorpontis /... J'ai assez de latin. Répétons ce que nous savons : Beaii calrùch, o nio niha ! ronc a ronc o dekire mi, anapontis I »

Et il entra tout fier par la porte de la viUe. Là, il demanda la maison de Tévêque ; on la lui indi> qua et Fidiot s'y dirigea.

La servante de l'évêque voyant venir un abbé vêtu d'une belle soutane neuve, alla au devant de notre homme et l'introduisit auprès de son maître.

— « Qjie veux-tu, mon fils? demanda ce dernier.

— Je veux être curé, monseigneur I

— Curé ! Mais as-tu l'âge ?

— Monseigneur, je suis de l'âge de notre baudet ; j'ai dix-neuf ans, je vais sur dix-huit. » — U voulait dire le contraire, mais il était si simple t

— « Sur dix-huit ! Tu es un farceur, à ce que je vois. Sais-tu le latin ?

— Parbleu ! Tenez, jugez-en :

— Beati calrùch, o nio niba I ronc à ronCy a ^kire mi, anapontis !

— C'est suffisant 1 tu es très instruit; je te nomme curé-doyen et plus tard j? te prédis un évêché pour le moins. Va.

— Merci bien, monseigneur, que le bon Dieu vous bénisse. »

Et le nouveau doyen s'en alla prendre possession de sa cure pendant que Tévêque répétait :

— « Beati calrùch, nio niba ! ronc a ronc, o dlkiré mi, anapontis ! En voilà un bien plus fort que moi. Il faudra que je le propose au pape pour en faire un cardinal pour le moins. »

(Coniê le îé décembre 187^, par M. Albert Boulomgne, éU Beaueourtsur'VHallu* [Sommtf]).

GSIBOUILLE

RiBOUiLLE est un personnage légendaire en Picardie. C'est le t)rpe accompli du niais, le proche parent du « Jean-le-Diot » du pays Gallot. On lui attribue toutes sortes de traits plus ou moins ridicules que Ton cite à tout instant. On dit journellement d'un homme qui, voulant échapper au danger, se jette dans un autre plus grand, qu' « il fiait comme Gribouille : il se jette dans l'eau de peur d'être frais (mouillé). » Cette expression est du reste passée dans la langue. Gribouille prend au pied de la lettre tout ce qu'il entend dire et se hâte de le mettre à exécution ; il ressemble fort à Jocrisse, à Jean-le-Diot, à Jacques4' Idiot, à Pierre-îe-Badaud et à Jean-Bête, personnages sur lesquels l'imagination populaire s'est exercée à loisir. Du reste, nombre dés mésaventures de Gribouille se retrouvent dans d'autres pays, voire même en Picardie, rapportées à l'un de ces types particuliers que nous venons d'indiquer.

M. Paul Sébillot, dans sa Littérature orale dé h Haute-Bretagne, p. 89 et suivantes, a étudié parti-: culièrement ce Jean-le-Diot, » le « Calino » de notre époque.

Tout jeune encore, Gribouille se montrait tel qu'il devait être plus tard.

Un jour, il entassa tout ce qu*il put de tables, de bancs, de chaises pour... saisir la lune qu'il apercevait à travers les vitres de la fenêtre.

La mère de Gribouille lui commanda un matin de mener la vache aux champs.

— « Q.ue fera-t-elle aux champs? demanda-t-U. ^

— Elle mangera les touffes d'herbe.

— Ah bien l »

Et Gribouille partit avec la vache. Mais en passant devant l'église, il aperçut uue belle touffe d'herbe qui poussait entre les tuiles du clocher.

— « Bon, ce n'est pas la peine d'aller aux champs. Voici de l'herbe, • c'est tout ce qu'il me

£siut ; je n*ai qu'à faire monter ma vache sur le ■clocher. »

U retourna à la maison; sa mère était absente et il prit une longue et forte corde qu'il revint enrouler au cou de la vache ; puis il monta dans le clocher, fit un tour de sa corde autour de la flèche, laissa pendre le comme (le câble) et descendit. Revenu près de sa bête, il se mit en devoir de la hisser au sommet de l'église, tant et si bien qu'il y réussit. Le pauvre animal beuglait à réveiller des sourds. Sans en tenir compte. Gribouille assura la corde et courut chercher sa mère chez une voisine pour lui faire part de son idée ingénieuse.

La femme se hâta de descendre la vache : il était trop tardj la pauvre bétc était morte, et Gribouille fut battu comme vous le pensez bien.

Un autre jour, la mère de Gribouille cassa sa 4siariiûte. £lle envoya son fils au marché voisin pour en adieter une autre. Gribouille partit, acheu la marmite et reprit le chemin du village. La marmite était assez lourde, et bientôt Gribouille se trouva fatigué.

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— « Cette marmite a trois pieds, songea-t-il; je n'en ai que deux ; je suis bien bête de la portée et de me fatiguer ainsi, elle peut bien marcher toute seule, je vais la déposer ici, elle arrivera à la maison avant moi. »

Et il revint sans la marmite.

Gribouille revenait un soir de la foire de la Saint-Jean, à Amiens, quand, passant à Vaden* court, le long de THallue, il fut surpris par une pluie légère. Gribouille avait ses beaux habits de fête et il craignait fort de les endommager.

«— « Si je laisse ainsi pleuvoir sur moi, se dit-il, je rentrerai mouillé à la mûson ; ma mère me grondera, me battra peut-être même. Et puis ma belle blouse sera gâtée ; il vaut mieux que je me jette à la rivière. Étant dans Teau, je serai sûr qu'il ne pleuvra pas sur mes habits. »

Et ce disant, Gribouille se jeta dans THallue. Si le meunier de Vadencourt n'était pas passé par là en ce moment, il est certain qtie Gribouille aurait péri. Le meunier se jeta dans la rivière et parvint à en retirer le malin Gribouille. C'est de là, ditron>

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411e vient le proverbe si œnnu : « Il est malm

comme Gribouille ; il se jette dans Teau de peur

à*ètte frais f 1»

Gribouille rencontrant un jour le coticonier (marchand de volailles), lui demanda ce qu'il faisait des plumes des poules qu'il tuait pour les porter à la -ville. Le coticonier connaissait Gribouille ; aussi il lui répondit fort sérieusement :

— « Ce que j'en fais ? Parbleu l je les revends très cher pour les planter dans les jardins. Ne sais-tu pas qu'une plume bien cultivée peut donner en six mois une grosse poule de quatre Hvres?

— Ah 1 vraiment ! Alors vendez-moi pour cent ârancs de plumes, les plus belles, cela s'entend. »

Le couconier riait sous cape ; il emmena Gribouille à sa maison et lui choisit cent belles plumes de coq qu'il lui donna moyennant cent francs.

Gribouille n'eut rien de plus pressé que d'aller planter les plumes dans un carré du jardin ; il fit une petite motte de terre autour de chaque plume et attendit.

Au bout de huit jours, Gribouille alla au jardin

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voir OÙ en était la croissance de ses poules. Il avait plu ; la terre s'était détrempée et les plumes semblaient sortir davantage du sol.

Gribouille, tout joyeux, alla quérir tous les habitants du village pour leur faire admirer son carré de poules.

Le coîiconier repassant un mois après dans le village entra chez Gribouille et le trouva tout consterné.

— « Qu'y a-t-il de neuf, Gribouille ? Les poulets grossissent-ils comme tu le désirerais?

— Oh ! monsieur le couconier ; ne m'en parlez pas : il m'est arrivé un grand malheur. Le vent a empofté mes poules !

— Nous aurions dû y songer, pauvre Gribouille. Ce n'est point des poules qu'il t'aurait fallu cultiver. Le vent vient et les emporte. Plante des harengs-saurs, c'est plus sûr ; en quelques mois tu auras le centuple de ce que tu auras semé. Crois-moi. J'ai un panier de harengs à la maison, je puis te les vendre.

— Combien?

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— Le même prix que les plumes, cent francs.

— C'est convenu, monsieur le couconier. »

Le malin marchand apporta les harengs-saurs ;

Gribouille les enterra dans une planche de son jardin et fut encore dupé.

Gribouille voulut un jour se marier. Il demanda à sa mère ce qu'il lui fallait faire pour trouver une femme qui voulût bien l'accepter pour mari.

— « C'est bien simple, lui dit sa mère ; tu n'as qu'à aller voir les demoiselles.

— Je n'aurais pas cru, ma mère, que ce fût si facile. Je ne serai pas longtemps à me marier, alors. »

Et Gribouille s'en alla de maison en maison voir les demoiselles. En arrivant, il allait tout droit à la jeune fille de la maison et, sans parler, lui pre-r nait le menton et la regardait dans tous les sens. Les jeunes filles riaient d'abord de celte singulière façon de faire la cour ; mais, voyant que Gribouille continuait ce jeu, elles se fâchaient tout rouge et mettaient ce simple d'esprit à la porte, à grands coups de balai.

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Le soir venu. Gribouille rentra à la maison.

— « Eh bien I lui dit sa mare, as-tu été voir les demoiselles?

— Certainement, ma mère, certainement. Même que )*en ai reçu de grands coups de balai. S'il fam faire ce métier-^ longtemps, je n'en suis plus ; je préfère ne jamais me marier.

— Qji*as-tu donc fait pour qu'on t'ait frappé à coups de balai ?

— Ce que vous m'avez dit. En arrivant dans chaque maison, je prenais la jeune fille par le menton, je lui tournais la tête en tous soxis pour mieux voir et...

— Malheureux, ce n'est pas étonnant qu'on t'ait chassé à grands coups de balai. A-t-on jamais vu un nigaud comme toi 1 Ce n'est pas ainsi qu'on fait la cour aux jeunes filles. Il faut leur faire des yeux de brebis, autrement dit leur lancer des coups-d'œil, et non les retourner dans tous les sens comme le fait le marchand aux vaches qu'il achète à la foire.

— Des coups-d'œil, dis-tu ? Et tu crois...

— Bien sûr. Si je me suis mariée avec ton père, c'est qu'il a commencé par me lancer des coupsd'œil lorsqu'il me rencontrait avec mes amies. ^^

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Gribouille sortit de la maison et courut aussitôt à la bergerie arracher les yeux de tous les moutons ; il les mit dans ses poches et retourna chez les jeunes filles.

— « Hens, Gribouille, te voilà I Tu ne viens plus }ious tourner la tête en tous sens et nous regarder dans le blanc des yeux ?

— Oh ! non. J'ai arraché les yeux de tous mesmoutons.

— Et pourquoi feire ?

— Pour vous lancer des coups-d'œil, parbleu I » £t ce disant. Gribouille jetait les yeux de brebis

à la tête des jeunes filles qui criaient au secours, appelaient leur père ou leurs frères et faisaient rosser d'importance le pauvre amoureux.

Enfin, il n'est pas de mésaventures que Gri»

bouille ne se soit attirées par sa niaiserie, et l'expression « malin comme Gribouille » est devenue un terme de mépris qui s'applique aux pauvres d'esprit, aux garçons sans idées, dont on trouve encore assez souvent des échantillqns à la cam* pagne.

{RKueilK de plusieurs persoinies, i Wûrloy-BailUm {Sommé]).

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