‹ Littérature orale de la PicardieChapitre 40 sur 67 · PIERROT SANS MÉMOIRE · texte numérisé non relu

PIERROT SANS MÉMOIRE

, N matin, une bonne femme envoya son fils Pierrot à la ville voisine pour en rapportser une pinte d'huile.

Comme la bouteille était fort grande et que le garçon était un peu simple d'esprit, la mère lui recommanda d'avoir bien soin de ne rapporter qu'une pinte. Pour ne pas l'oublier, Pierrot se mit à dire le long du chemin : « Qu'il n'en vienne qu'une pinte 1 Qu'il n'en vienne qu'une pinte! »

Un homme semait du lin dans un champ près de la route.

— « Qji'il n'en vienne qu'une pinte 1 Qji'il n'en vienne qu'une pinte I lui cria Pierrot en passant.

— Tu ferais bien mieux de dire : Qu'il en vienne des milliers ! »

Pierrot ne se le fit pas dire deux fois et il continua son chemin en répétant : « Qu'il en vienne des milliers 1 Qu'il en vienne des milliers 1 »

Un loup dévorait des moutons dans un parc à

brebis et le berger avait fort à faire pour le chasser.

— « Qu'il en vienne par milliers! Qji'il en vienne par milliers ! » lui cria Pierrot en passant. Le berger crut que Tenfant parlait des loups.

— « Le diable ferait bien mieux d'emporter celui-ci ! » lui dit le berger.

Et pour ne pas l'oublier, Kerrot répéta : « Qjie le diable l'emporte ! »

Dans le village voisin, un charretier venait d'être écrasé par sa voiture ; le curé l'extrémisait à Tendroit même où l'homme était tombé. Pierrot crut * qu'il n'avait rien de mieux à faire que de dire en passant : « Que le diable l'emporte I Que le diable l'emporte! »

— « Mon ami, lui dit le curé, dis plutôt : Que Dieu l'ait en sa sainte garde ! »

Pierrot aimait autant* dire cela qu'autre chose ; il ne fit donc aucune difficulté pour dire en continuant son chemin : « Q^e Dieu l'ait en sa sainte garde ! Que Dieu l'ait en sa sainte garde ! »

Il le répéta à des gens qui allaient jeter à la rivière une vieille chienne toute pelée.

— « Mais c'est une vieille chienne ! » lui répondit-on. « C'est une vieille chienne ! C'est une vieille chienne 1 » reprit Pierrot sans mémoire.

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Le malheur voulut qu'il rencontrât sur sa route la reine et sa fille qui allait se marier avec un beau jeune homme, roi d'un pays voisin.

— a C'est une vieille chienne I » cria Pierrot à la jeune fille.

Pierrot reçut force coups de bâtons et force horions, et il n'en eût pas été quitte à si bon marché si l'on ne s'était aperçu qu'il était simple d'esprit. On le laissa aller en lui disant de dire : « C'est beau à voir I »

— « C'est beau à voir 1 » dit Pierrot à un pauvre forgeron qui souf&ait son feu depuis sept jouis sans pouvoir l'allumer.

— c< Attends, misérable, attends I » cria le forgeron.

Pierrot s'enfuit et cassa sa bouteille.

Le forgeron se cassa la jambe.

Le coq chanta ; il était jour.

(Conté par M. Bonnet, de Tbiévres [Somme]).

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