KIOT-JEAN LE BADAUD
iNE bonne femme des environs de DouUen s avait un âls nommé Jean, ou plutôt Kiot-Jean, — petit Jean, — que les habitants du village avaient surnommé avec raison Kiot-Jean le Badaud. Un jour elle prit un grand panier, le remplit de beurre frais et dit à son fils d'aller au marché de DouUens vendre le beurre et acheter un jeune cochon.
— « Prends cette bourse; tu en tireras l'argent dont tu auras besoin. Ne t'attardes pas en route, surtout. »
L'enfant prit le beurre et la bourse et s'en alla à Doullens. Mais il s'aperçut en route que le soleil était fort chaud et fendillait la terre.
— « En voilà des trous dans le chemin ! Si je ne les bouche pas, ils vont s'agrandir et je tomberai dans quelqu'un en revenant de Doullens. »
Cette réflexion faite, il prit du beurre avec son couteau et se mit à boucher les crevasses de la route. Une bonne partie de son beurre y passa.
— « Il me reste bien peu de beurre. Ce n*est pas la peine d'aller vendre cela au marché. ^ je rencontre un passant, je le lui ofiFrirai à acheter. »
Un peu plus loin il trouva un calvaire élevé atfi croisement de deux routes.
— « Voilà mon affaire 1 se dit Kiot-Jean le Badaud. Bon Jésus, void une livre de beurre. En veux-tu pour quarante sous? »
Bien entendu le christ attaché à la croix ne répondit pas.
— « Alors, tu ne dis rien. Mais comme le pgN>verbe dit : Qui ne dit mot consent, c'est que tu acceptes, et je te laisse mon beurre. »
Il prit ce qui restait dans son panier et le plaqua contre le calvaire, puis il alla à DouUens acheter son cochon. Il en donna le prix qu'on lui demanda et revint au village, conduisant l'animal par une corde fixée à la patte. Le cochon aUait de droite et de gauche, fatiguant beaucoup Kîot- Jean le Badaud.
— a Ahl m voudrais partir sans moil FiMCt bien. Vas tout seul. C'est la trobième maison à droite, à la grand'porte verte. Bon voyage, monsieur le cochon 1 »
Ht il délia l'aninud, qui s'enfuit à travers champs.
Bien tranquille, Kiot-Jean revint à la maison.
— « Et Targent du beurre? Et le cochon?
— Le beurre, n*en parle pas, ma mère! J*ai bouché les trous de la route avec ce que j*avais, Qjiant au cochon, je Tai laissé aller devant moi et il devrait être rentré.
— Imbécile, idiot 1 Tu n'en feras donc jamais d'autres? Je vais te faire payer tes sottises! »
Et la bonne femme prit un bâton et en donna une belle volée à son fils, tout étonné d'être ainsi reçu.
A quelque temps de là, la mère de Kiot-Jean voulut aller au village voisin. Avant de partir elle recommanda à son fils de faire paitre la vache en son absence.
Dès que sa mère fut éloignée, Kiot-Jean fit sortir la vache et, ayant vu de l'herbe bien verte et bien grasse au haut du toit, il coupa la tête de la bête et l'alla porter à côté de l'herbe.
Vous voyez d'ici comme sa mère le battit à son retour I
— « Tu me ruineras, maudit garnement! Par
ta faute je serai forcée d'aller tendre la main aux portes des riches. Mon Dieu, que je suis malheareuse! »
Et la bonne femme se mit à pleurer.
— « Ma mère, ne pleure pas ainsi, je t*en priel Désormais je ferai tout mon possible pour me corriger et, en attendant, je veux aller vendre la peau de la vache.
— Mais il sera bientôt nuit.
— Qu'importe? C'est aujourd'hui pleine lune, je ne m'égarerai pas et je ne crains pas les voleurs. »
L'enfant se chargea de la peau de la vache et partit pour DouUens. La nuit arriva et Kiot-Jean, se trouvant fatigué, jugea que ce qu'il avait de mieux à faire était de grimper au haut d'un arbre et d'y attendre le matin.
Comme il venait de s'installer sur un grand chêne, des voleurs vinrent s'asseoir au pied de l'arbre pour partager leur butin.
Ils ne s'entendaient pas, à ce qu'il paraît.
— « Si je vous trompe, disait le chef, que le tonnerre de Dieu m'écrase à l'instant! »
Kiot-Jean, qui les écoutait en tremblant, laissa tomber la peau de vache au milieu des voleurs.
q^i s*çnfuu'ent dans toutes les directions, aban- .4cAnant leur trésor. Lorsque l'enfant jugea qu'ils devaient être bien loin, il descendit de son arbre et remplit la peau de vache de l'argent, de For et 4es bijoux des voleurs. Puis il rapporta le tout à •la maison.
Cette fois sa mère fut contente. Ils se trouvaient les plus riches du village.
Un beau jour Kiot-Jean dit à sa mère :
— « Maintenant que nous sommes riches, il nous faudrait ime servante. Je vais aller à Doul* lens en louer une.
— Tu as raison, mon fils. Ramène-nous une servante. »
Kiot-Jean prit une forte corde et alla engager une servante à la ville. . Lorsqu'il fut sorti de DouUens, il prit la fille et, malgré ses cris, la lia solidement par les oreilles et la traîna derrière lui.
— « Le cochon m'a joué le tour. Il n'en sera plus de même, » disait-il.
Lorsque Kiot-Jean arriva au village, la servante était morte.
194 LITTÉRAfORfe OïtALE
— « Mais j'y pense, se dit le jeune homme, cette femme est morte sans se confesser. Je vés aller chercher le curé. »
Il traîna la servante jusqu'à la porte de Téglise fet alla réveiller le curé.
— « Vite, vite, monsieur le curé. Une femme se meurt à l'église sans avoir pu se confesser. »
Le prêtre courut avec Jean jusqu'à l'église et, comme on n'y voyait pas plus que dans un four, il se heurta contre le corps de la servante et roula avec elle sur le sol.
— « Ah 1 mon Dieu ! vous avez tué notre servante. Je vais aller vous dénoncer aux juges et vous serez pendu ! »
Le curé crut avoir tué la femme.
— « N'en dis rien, n'en dis rien, Kiot-Jean!
— Je n'en dirai rien si vous allez me chercher tout votre argent et si vous me le donnez. »
Le prêtre, effrayé, courut au presbytère et rapporta une grosse bourse pleine de louis; puis il enterra la femme avec l'aide du jeune homme et retourna à sa maison.
— « Le curé pourrait bien m'avoir trompé; je vais écouter à la porte du presbjrtère. »
La servante disait au curé :
— a II n'y a plus d'argent pour me payer ; je ne veux pas rester avec un tel maître.
— Tais-toi donc, Marianne. J'ai une grosse bourse dans la petite armoire de ma chambre. »
Kiot-Jean rentra et se ût donner la bourse du pauvre curé.
Peu après, Kiot-Jean tomba à passer près du christ à qui il avait vendu son beurre.
— « Hél bonjour, bon Jésus. Tu me dois encore quarante sous. Pour me payer je vais prendre l'argent du tronc... Tu ne dis rien? Qjii ne dit mot consent ; j'empoche l'argent. »
Kiot-Jean prit l'argent et vécut depuis heureux avec sa mère.
(Conté par M. Juks Bonntl, dt Tbièwés [Scmmt]).
vm
PIERRE BERZILIÉ
,N jour, Pierre Berzilié, le braconnier, alla à la chasse au renard. Il prit un fusil et alla s'installer au sommet du plus grand arbre du Bois-Robert. C'était en hiver et il gelait
à pierre fendre, Pierre Berzilié , tout grelottant, restait assis dans son observatoire à attendre le renard, qui semblait avoir juré de ne pas se montrer ce jour-là. Bientôt Pierre Berzilié en vint à avoir froid et à laisser tomber son fusil. Le braconnier allât se laisser glisser le long de l'arbre pour ramasser son fusil quand deux loups énormes, attirés par le bruit de l'arme tombant sur le sol, aperçurent le paysan et s'installèrent au pied du chêne pour attendre Pierre à sa descente et n'en faire qu'une bouchée.
On pense bien que Pierre Berzilié était loin d'être à son aise sur son arbre ! Minuit arriva, puis une heure, puis deux heures... et les deux loups restaient toujours en sentinelle au pied de l'arbre. Pierre Berzilié tremblait de tous ses membres autant de peur que de froid. Et puis, il y avait bien encore autre chose qui l'ennuyait beaucoup : c'était l'envie qu'il avait depuis longtemps déjà de... pisser.
A la fin, n'y tenant plus, il se décida à pisser du haut du chêne. Il se trouva justement qu'il le fit sur le fusil; le froid était si violent qu'une sorte de corde de glace unit en un instant l'homme à son fiisil. Pierre Berzilié put ainsi remonter son
HP
fiiàl, le charger, tirer sur les loups et les tuer.
Six mois plus tard Pierre Berzilié était encore allé chasser le renard au Bois-Robert. A son habitude, il était monté sur un merisier couvert de fruits et, en attendant le renard, il mangeait les petites cerises sauvages qui se trouvaient à sa portée. Un renard s'en vint rôder auprès de l'arbre et Pierre Berzilié chercha une balle pour tirer sur la bête. Malheureusement le braconnier avait oublié ses balles. Il lui fallait donc perdre cette belle occasion qui s'offrait à lui en ce moment. Pierre Berzilié allait descendre tout triste du merisier quand une idée se fit jour dans son esprit. Il prit quelques merises, en retira les noyaux et en chargea son fusil, puis il épaula, visa et fit feu sur le renard, qui s'enfuit en hurlant.
Bien des années plus tard, Pierre Berzilié chassait encore le renard dans le Bois-Robert. Il vit s'avancer vers lui, par un beau soir du mois de juin, un buisson de merisiers tout en fleurs. Il ne savait que penser de ce phénomène. Ayant déchargé son fusil sur le buisson, celui-ci s'arrêta et Pierre Berzilié trouva que ce n'était autre chose que le renard sur lequel il avait tiré autrefois une charge de noyaux de cerises. Les noyaux avaient
germé dans le corps de T animal et s*y étaient ainsi développés.
(Conté en 1876, par M. Amédie Débart, tU Warloy-Baillon [Somnu\).