‹ Littérature orale de la PicardieChapitre 42 sur 67 · JEAN-BÊTE ET JEAN-SAGE · texte numérisé non relu

JEAN-BÊTE ET JEAN-SAGE

ean-Bête et son frère Jean-Sage furent un jour invités par des amis de Warloy à aller passer dans ce village les trois jours de la fête patronale. Dans la certitude de bien s'amuser, et surtout de bien manger, ils acceptèrent cette invitation avec le plus grand empressement. Mais comme Jean-Bête ne savait pas se tenir convenablement à table, se servir comme il faut de la cuiller, du couteau et de la fourchette, manger juste ce qu'il fallait des plats qu'on lui servirait, il pria son frère Jean-Sage de lui donner, avant de partir, quelques conseils à ce sujet et de lui montrer comment on doit s'y prendre pour bien se tenir devant le monde.

jean-Sage satisfit au désir de son frère, qui

promit de ne rien oublier; puis tous deux, ayant endossé leur redingote et leurs belles culottes, mirent leur blouse bleue par dessus leur habit et partirent pour la fête de Warloy.

Arrivés là ils se rendirent chez leurs amis et, comme le dîner n'était pas encore prêt, on alla se promener sur la place. Jean-Bête ne se tint pas trop mal, et Jean-Sage était enchanté du résultat de ses conseils. On revint et l'on se mit à table; et comme Jean-Bête ne connaissait pas l'instant précis où l en doit cesser de manger, il prit de nouveau conseil de son frère, qui convint de l'avertir de ce moment en lui marchant sur le pied, dessous la table.

Le dîner commença. Jean-Bête, dans la crainte que son frère ne donnât trop vite le signal convenu, se hâta de manger le plus qu'il put. On en était encore à la soupe quand le petit chien de la maison, se faufilant sous la table, vint à marcher par hasard sur le pied de Jean-Bête.

Le pauvre Jean-Bête s'arrêta en maugréant à part lui contre son frère, qui lui donnait si vite le signal de cesser de manger. Et ce qui le mettait le plus en colère, c'est que la soupe était excellente et que son frère, comme les autres invités,

continuait à manger avec une évidente satisfaction.

On servit la viande et la fricassée (les légumes) et Tami en offrit à Jean-Bête.

— « Je vous remercie beaucoup, mais je ne mange pas de bœuf.

— Un peu de fricassée, alors.

— Oh 1 merci. J'ai bien mangé la soupe et je n'ai plus faim. »

On eut beau insister, Jean-Bête ne voulut rien accepter. Il en fut de même pour le lapin, le rôti, la tarte, même pour le gâteau... Et pourtant Dieu sait si le pauvre Jean-Bête aimait toutes ces choses à la folie I II en eût certes pleuré de désespoir s'il n'avait eu la crainte de se faire remarquer et de se faire moquer.

Après le dîner, Jean-Bête se plaignit vivement à son frère Jean-Sage de ce que celui-ci l'avait empêché de manger des bonnes choses qu'on avait servies.

— c( Mais je ne t'ai pas marché sur le pied.

J'ai même été fort étonné de te voir refuser avec tant d'insistance les plats qu'on te présentait : C'est sans doute le chien noir qui, en te marchant sur le pied, aura été la cause de ta méprise. Pour

te dédommager, ce soir, au souper, à la suite du bal, tu mangeras tout autant que tu le voudras. »

Le soir venu, on donna pour le souper un grand plat de laithouU (bouillie de farine et de lait). Jean-Bête s'en servit toute une grande assiettée. Quand il eut fini de vider son assiette, il la remplit à nouveau, la vida et recommença ainsi six fois de suite, à la profonde stupéfaction de tout le monde. Puis on alla se coucher.

Bientôt le îaitbouli, qu'il avait mangé en si énorme quantité, causa une indigestion au pauvre Jean-Bête, qui ne put se lever à temps et fit c... dMis le lit. Jugez de sa honte, le lendemain.

Depuis ce temps, Jean-Sage ne s'avisa plus d'emmener son frère Jean-Bête aux fêtes ou aux fripées (i) des environs.

(^Raconté le 4 août 1879, P^ ^- Appollinaire Bemaux, de Beaucourt-sur-l'Hallue [Somme]).

(x) Tripée, dîner offert quand on tue un cochon. Ainsi nommé de ce qu'on y mange surtout les abaris de l'anitnal.

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