COMMENT KIOT-JEAN ÉPOUSA JACQUELINE
|Iot-Jean aimait Jacqueline, la fille d'un fennier du village voisin. Kiot-Jean était donc bien heureux, allez-vous dire? M«i$ non, il n'était pas heureux, et voici pourquoi : Jacqueline était riche et Kiot-Jean était pauvre.
Un jour j)ourtant, Kiot-Jean prit son courage à deux mains, mit ses meilleurs habits et se rendit au village de sa belle demander au fermier la main de sa fille. Comme il aurait dû s'y attendre, s*il avait un peu plus réfléchi avant de partir, Kiot-Jean vit sa demande repoussée; le fermier ne fit ni une ni deux, le prit par les épaules, le fit tourner sur les talons et lui fit descendre le perron plus vite qu'il ne l'avait monté.
Jugez de la consternation du pauvre amoureux. Il faut avouer avec lui qu'il était bien à plaindre : être aimé de la plus jolie fille du canton et se voir mettre à la porte de la maison par un papa qui ne vaut pas le petit doigt de sa fille, ce n'est pas amusant! Et, surtout, qu'allaient dire les
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)eunes gens du village en apprenant de quelle façon ridicule le malheureux Kiot-Jean avait été éconduit? Qiie diraient les jeunes filles toutes jalouses de Jacqueline? Certes, il n'oserait se présenter, à l'avenir, à la moindre fête, danse, branle ou cotillon ( i ) ! . . .
Kiot-Jean se disait tout ceci en revenant bien manneux (2).
Bientôt il n'y tint plus et il se mit à pleurer... comme un veaul...
— c< Hi! hil hil hil » faisait-il le long du chemin...
J'ai dit qu'il pleurait comme un veau et je le répète, car, s'il avait pleuré autrement, le berger qui était à deux cents mètres de là pour le moins n'aurait certainement pu l'entendre, et pourtant ce dernier, qui ronflait paisiblement dans sa petite cabane en pleins champs, fut réveillé en sursaut et se leva pour voir de quoi il s'agissait. Il aperçut Kiot-Jean.
— « Eh bien 1 eh bien \ Q.u'est-il donc arrivé à Kiot-Jean? Je ne l'ai jamais vu si triste 1 C'est
(i) Danses populaires de Tancienne Picardie.
(2) Monneux, l'air triste et sot.
un brave garçon, je vais essayer de le consoler et de lui être utile. »
Et le berger s'approcha de Kiot-Jean et lui frappa sur l'épaule
— « Eh quoil Qui te fait pleurer ainsi?
— Hi! hi! hil...
— Assez de hi, hil... Pourquoi pleures-tu ainsi?
— Hil hil hi!... J'allais demander la main de la fille du fermier Thomas, mais, par malheur... hil hil hil...
— On t'a refusé, je vois, pour ta pauvreté.
— Hi! hil hil... Oui.
— C'est bien, mon garçon; il ne faut pas te désoler ainsi. Reprends courage. Voici de quoi vaincre la résistance de ton futur beau-père. Prends ce petit paquet de poudre rouge et fais comme je vais te dire. »
I^ berger donna le petit sac de poudre à Kiot- Jean et lui donna sos instructions.
Kiot-Jean retourna au village, bourra sa pipe et entra chez le fermier Thomas. Jacqueline était seule dans la cuisine.
— « Je viens pour allumer ma pipe ; tu me le permets, Jacqueline?
— Si je te le permets!... Pourquoi pas?...
Comment penses-tu faire pour notre mariage, Kiot-Jean?
— Ce n'est guère cela qui m*inquiète!... Ne t'en inquiète pas davantage. Avant peu, Jacqueline, j'aurai le consentement de ta famille.
— Comment?
— Cela ne fait rien. Tu le sauras plus tard... J'allume ma pipe et je pars. »
Kiot-Jean s'approcha de la cheminée, alluma sa pipe, jeta une pincée de poudre dans le feu et quitta Jacqueline. Celle-ci, étant sortie au jardin pour un moment, trouva à son retour le feu aux trois quarts éteint. Elle voulut le rallumer en soufQant sur les charbons avec la bouche, mais elle se mit à faire : put, put, put... à n'en pas finir. Toute étonnée, elle alla trouver sa mère.
— « Maman, maman, put, put, put, je ne sais, put, put, ce que j'ai, put, put, mais, put, depuis un moment, put, je ne fais plus, put, put, que put, put, put ! »
La fermière, étonnée, se fit raconter tant bien que mal par sa fille comment ceci lui était arrivé.
— « Ce n'est sûrement pas le feu qui te fait faire put, put, put ainsi. C'est autre chose certai-
nement. Tu vas bien voir que pareil accident ne m'arrivera pas en soufflant le feu. »
La mère vint à la cheminée et, voulant parler, int qu'elle faisait put, put comme sa fille. Vous jugez bien conome la fermière était ennuyée; aussi, n'osant conter sa mésaventure à son mari, elle lui fit signe, quand il revint des champs, de rallumer le feu, quasi éteint.
Mais il lui arriva le même tour qu'à sa femme et à sa fille Jacqueline, et personne ne parla plus sans accompagnement obligé de put, put, put à n'en pas finir.
— « Il faut croire, put, put, dit Thomas, que, put, put, put, le diable, put, est venu, put, put, se loger, put, dans notre foyer. Je vais de ce pas, put, put, aller, put, trouver M. le curé pour, put, put, le prier de venir ici chasser le démon. »
Et ici le fermier, essoufflé d'avoir tant parlé, plaça de suite quinze ou vingt put, put à la suite les uns des autres.
Il alla trouver le curé, qui ne se soudait pas trop de déloger le diable d'une cheminée où il avait élu domicile. Il vint, tout en maugréant, avec un enfant de chœur portant le goupillon et l'eau bénite. On arriva à la maison du fermier et.
après an bon coup de cidre, le curé se mit en devoir de dire les oraisons requises. Tout alla fort bien jusqu'au moment où le curé en arriva à SoufBer dans la cheminée en disant au démon de se retirer. La poudre opérant alors :
'- — « Do,., put, put, put, put, minus, put, put, put... «J, us, put, put, vohis...y put, put, put, vohis.,. vohiscum... put, put...
— Et cum, put, put, spiritu, put, put, put, spiritu, put, tuo, put, put, put!... » ajoutèrent Thomas, sa femme et Jacqueline.
Le curé, voyant qu'il n'y avait point moyen de faire cesser le sortilège, prit congé du fermier, non sans avoir bu quelques nouveaux verres de cidre, sans doute pour faire cesser les put, put.
Le curé reprit le chemin de son village.
Sur la route il rencontra le berger.
— « Bonjour, monsieur le curé; vous semblez Hen triste, aujourd'hui, si je ne me trompe.
— N'en parle pas, put, put, put, put... depuis une heure, put, put, put, je suis dans les griffes du diable, qui, put, put, put, put, me fait dire put, put, put à tout instant*
— Voyons, monsieur le curé, il y aurait un moyen de vous guérir. Je connais la cause de
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tout ceci et je sais que le fermier Thomas, sa femme et leur fille Jacqueline sont affligés du même mal. A moi seul je ne puis vous être utile; mais avec F aide de Kiot-Jean, de votre village, je me fais fort de vous débarrasser, et en même temps la famille Thomas, de l'incommodité que vous éprouvez.
— Oh 1 alors, que faut-il faire ? put, put, fHiU Je suis prêt à tout ; ma vie, put, put, put, put, n'est plus tenable; il me, put, put, put, serait impossible, put, put, de faire le moindre sermon.
— Nous vous demanderons peu de chose. Q.ue Kiot-Jean épouse Jacqueline et nous vous guérirons.
-~ S'il n'y a que ça, put, put, put, j'en réponds, put, put. Je retourne décider Thomas, put, put, put, put... »
Le curé fit comme il avait dit et décida Thomas à donner sa fille en mariage à Kiot-Jean. Dés ce moment le vieux berger fit cesser le sort et tout le monde fut guéri. Huit jours après Kiot-Jean épousait sa chère Jacqueline, et le curé et le berger assistaient à la noce... Mais je ne puis finir mon conte... le coq chanta; il était jour.
{Conté en marc 1881, par M. A, Bonnel, de Thiivres [Pas-de-Calais^) ,