LE SIFFLET QUI CHANTE
iNE bonne femme avait deux enfants, un petit garçon et une petite fille. Ayant, un jour, besoin de bois pour chauffer son four, elle envoya le petit garçon et la petite fille au bois voisin pour lui rapporter chacun un fagot de brindilles et de bois mort.
— c( Pendant ce temps, ajouta la mère, je mettrai la farine dans la maie et je pétrirai le pain de la semaine. Hâtez-vous, surtout, et rapportezmoi de beaux &gots. Du reste, j'aurai soin de
pétrir une grosse galette au beurre et aux œufs pour celui de vous deux qui rapportera le plus de bois. »
Les deux enfants se hâtèrent d'arriver à la forêt et se mirent à ramasser les brindilles et le bois mort pour en faire de gros fagots. Mais bientôt le petit garçon aperçut un nid de « normelles d (merles) et, laissant là son bois, il grimpa sur l'arbre et dénicha les petits oiseaux. Descendu de l'arbre, il ne s'occupa plus de son fagot et laissa sa sœur rechercher le bois mort par le taillis.
La petite fille, jugeant son fagot suffisamment fort, appela son frère pour l'aider à le charger sur ses épaules. Mais celui-ci :
— « Tu vas me donner ton fagot et prendre le mien. Je veux avoir le gâteau à moi tout seul.
— Tu n'y penses pas, sans doute, mon frère î }'ai ramassé tout ce bois mort et tu as déniché les merles; il est juste que nous rapportions : moi, mon &got, et toi, tes merles !
— Alors, tu ne veux pas me le donner?
— Non.
— Eh bien I je vais te tuer 1 »
Et, tirant son couteau, il tua sa petite sœur, fit un trou au pied d'un grand chêne et l'enterra. Il
233 LITT^RATUR£ OKALE
revint ensuite à la maison, rapportant le fagot de sa pauvre sœur.
^- « Et ta sœur, où est*elle? lui demanda sa mère.
-^ Ma sœur a passé son temps à cueillir des fleurs pour en faire un gros bouquet. Qu^md elle m'a vu revenir avec ce fagot de bois sec, elle s'est mise à pleurer et n'a pas voulu m'accompagner.
— Alors, tu as mérité la galette au beurre frais et aux œufis. C'est bien. Je vais chauffer le four et je te la donnerai lorsqu'elle sera cuite. »
La bonne femme chauâa le four, fit cuire son pain et la galette et donna celle-ci au méchant petit garçon.
Le soir venu, la petite fille ne rentra pas. Sa mère courut par tout le bois avec les gens du village pour le retrouver, et comme on ne put y parvenir, on crut que le loup avait mangé l'en* fsnt.
A l'automne, après la moisson, un gardeur de porcs était, avec ses cochons, sur la lisière de la forêt. Il s'assit au pied du chêne et arracha une fougère qui croissait tout auprès. Il fut tout surpris de trouver un petit os dans les racines de la plante.
— « Tiens, se dit-il, un petit os I je vais m'en faire un sifflet. »
Lorsqu'il en eut fait un sifflet, il le porta à ses lèvres et le sifflet se mit à chanter fort gentiment :
« Menez-moi, menez-moi vite, porcher ; Ce n*est pas vous qui m'avez tuée. »
Le petit gardeur de porcs appela des femmes qui se rendaient à la rivière pour y laver leur linge et il leur demanda de jouer de son sifflet. Le sifflet se mit à dire :
« Menez-moi vite & la maisoi)^ laveuses ; Ce n'est pas vous qui m'avez tuée. »
— «Il faut aller raconter ceci aux juges, dirent les laveuses. Peut-être on saura ce que cela veut dire. »
Le petit berger alla chez le juge, qui, lui aussi, joua du sifflet merveilleux. Le sifflet disait :
« Allez donc vite à la maison, mon juge, Et vous y verrez qui m'a tuée. »
Le juge finit par trouver la maison de la petite ûlle. Il fit jouer la mère et le sifflet dit :
u Ma bonne mère, ma bonne mère, Ce n'est pas vous qui m'avez tuée. »
Le petit garçon ne voulait pas jouer du sifflet. Le juge l'y força. Alors le sifflet dit :
« C'est vous, c'est vous, mon frère ; C'est vous, c'est vous qui m'avez tuée. »
Le juge en savait assez. On chassa le méchant enfant dans les bois, et je ne sais ce qu'il est devenu.
{Coniè en 1882, par M. Joseph Voimux, pii le tient de sa grand'mèrey
Cf. Paul Sébillot, dans la Littérature orale de la Haute-Bretagne, p. 220, les Trois Frères et p. 223, les Petits Souliers rouges -^ id., Contes populaires de la Haute-Bretagne, n*> lx; Husson, Chaîne traditionnelle, p. 19; Mélusine, col. 423 : Le Soi et ses trois Fils, conte recueilli dans le département de la Loire; E. Cosqoin, 1/ Sifiet enchanté y dans Romania; Gnbematis, Novell, di S. Slefano, n<* 20 ; Comparetti, n» 28 ; la Semaine des Familles, 8" année, 1865-1866, p. 709; Grimm, n® 28, et la variante he»soise (t. in, p. 5;); Pitre, o? 79 de sa côUeaion; Imbriaai, XII Canii..., Napoli, 1877, p. 19$, etc., etc.. Cf. également les notes de MM. Cosqoin, dan? la Romania; Grimm, à U suite du conte hessois ; R. Kœhler, à propos du conte sicilien n® $1 de la collection Gonzenbach. M. Reinhold Kœhler dte nombre de contes de ce type recueillis en Allemagne, en Saxe, en Transylvanie, en Pologne, an Tyrol, en Catalogne, en Espagne, dans PArmagnac, etc.
S m. — CONTES PROPREMENT DITS
|Es derniers contes sont les plus importants au point de vue mytliique. La tnune en est souvent fort embrouillée dans l'esprit des conteurs et, k mon avis, ce sont les plus difficiles à recueillir. Se les fiùre dire une fois, n'est pas suffisant ; il arrive presque toujours qu'ils sont incomplets, oa que le dénouement fait défaut. Un antre conteur seul achève alors en le complétant le récit du premier. Les rapprochements avec les contes similaires ne manqueraient pas et demanderaient autant — si ce n'est plus — d'espace que le récit.
LES TROIS FâÉRES ET LE GÉANT
|NE bonne femme âvâit trois enfants, tous garçons ; le premier nommé Jean, le second Jeannot et le troisième Jeannois. Ces trois enfants passaient pour les plus malins du canton et la bonne femme en était heureuse, comme bien vous pensez. Un beau jour, elle se rendit au bois avec eux pour y ramasser du bois mort et en faire des fagots pour l'hiver qui s'ap-
prochaît. Les enfants eurent bientôt assez de rechercher des morceaux de bois sec et, préférant cueilir des mûres, des noisettes et des comouilles, ils quittèrent leur mère et s'enfoncèrent dans le taillis, si loin et si loin qu'ils n'entendirent pas les cris et les appels de la bonne femme, qui bientôt les crut retournés au village et rentra à la maison.
Le soir arriva bientôt, et Jean, Jeannot et Jeannois s'aperçurent avec terreur qu'ils étaient perdus dans le bois.
« — Que faire? » dit Jean. «Qjie faire! » reprit Jeannot. « due faire ? » ajouta Jeannois.
Ils n'en savaient trop rien, et ils commençaient à entendre les hurlements des renards et des loups dans l'épaisseur de la forêt. A la fin, Jean l'aîné eut une inspiration. Il grimpa au haut d'un grand chêne qui poussait près de là et se tourna dans toutes les directions pour observer le voisinage. Il découvrit une lumière qui brillait dans le lointain et en ayant bien observé la direction, il descendit du chêne et marcha avec ses frères dans le sens de la lumière.
Arrivés hors du bois, ils virent un palais devant eux et ils allèrent frapper à la porte.
« Pan! Pan ! »
— « Qjiî est là à cette heure ?
— Nous sommes trois petits enfants égarés dans la forêt et nous désirerions passer la nuit dans ce beau palais. Voulez-vous nous y donner l'hospitalité? »
Une jeune femme entrebâilla la porte.
— « Vous ne savez donc pas que c*est ici le palais du Géant à la Barbe d'Or ? Il est sorti en ce moment et il ne tardera pas à rentrer. Si vous m'en croyez, hâtez-vous de vous enfuir, car il pourrait vous tuer et vous manger, comme il Ta fait à bien des personnes.
— Mais, madame, nous ne savons où aller par cette nuit noire. Cachez-nous bien quelque part et demain, à la 'pointe du jour, nous partirons sans que le Géant se doute de rien. »
La femme se laissa attendrir et fit entrer les en&nts dans le château. Elle les fit descendre à la cave et leur donna de bons gâteaux à manger.
Puis entendant dans le lointain le pas du Géant, elle recommanda aux petits égarés de se bien cacher derrière un gros tonneau et remonta comme si de rien n'était.
Le Géant à la Barbe d'Or avait fait une longue
course et se mourait de soif. Il descendit à k cave pour se rafraîchir, malgré sa femme qui l'engageait à aller se coucher.
— « On sent ici la viande fraîche, » grommela le Géant en arrivant près du tonneau derrière lequel se tenaient blottis les enfants.
Comme il avait grand*soif, il enleva la bond^, souleva le tonneau comme une paille et but à même. En déposant la grande pièce de vin sur le sol, il blessa le petit Jeannois qui ne put s'empêcher de pousser un cri.
— « Ah 1 ah 1 » s'écria le Géant à la Barbe d'Or, « je le disais bien que je sentais la ^ôande traîche ! C'est bon, c'est bon ! Je vais vous remonter et vous tuer; j'aurai un excellent déjeuner pour demain. » Il prit les trois malheureux garçons par une main et les remonta dans sa cuisine.
Mais la femme qui avait entendu ce que venait de dire le Géant, s'était hâtée de cacher son grand couteau et son mari eut beau chercher, il ne put parvenir à le trouver.
— « C'est bien ! c'est bien ! Vous ne perdrez rien pour attendre 1
— Femme, mets ces trois enfants dans la chambre de mes filles et donne-leur un lit. Je
les tuerai demain. La chair sera plus fraîche. » La femme obéit en tremblant et tout le monde se coucha.
— « Nous sommes dans une bien mauvaise position, » pensa Jeannot. Et il descendit du lit pour voir quelles étaient les filles du Géant qui dormaient dans le lit voisin.
La lune s'était levée, et Jeannot s'aperçut que \& jeunes filles portaient une couronne d*or sur le tête et que, comme eux, elles étaient trois.
— « Si le Géant se levait et venait nous tordre le cou pendant la nuit, » pensa Jeannot. « Ce serait bien possible, tout de même ! Je vais enlever les trois couronnes et les placer sur ma tête et sur celle de mes frères. Le Géant pourra s'y tromper.»
Il fit comme il venait de penser et se recoucha. Il était temps. Le Géant à la Barbe d'Or avait bu trop de vin et se trouvait fort mal dans son lit. Pour tuer le temps, il se résolut à se lever et à aller tuer les trois petits garçons que le hasard lui avait envoyés.
Il vint au lit où ces derniers faisaient semblant de dormir et prit la tête de Jean.
— « Imbécile, » se dit-il, « j'allais tuer mes filles. Je me suis trompé de lit. »
246 LirTÉBATURS ORALE
Et il alla à l'autre lit et tordit le cou à ses propres enfants.
Puis, satisfait de son ouvrage, il alla se recour cher.
Jean, Jeannot et Jeannois s'habillèrent à la hâte et s'échappèrent par une fenêtre.
Jugez de la stupéfaction et de la colère du Géant s'apercevant le lendemain, à son réveil^ de ce qu'il avait fait pendant la nuit. U en devint plus méchant que par le passé et se mit à voyager pas tout le pa3rs, tuant les voyageurs, massacrant les paysans, et bravant les armées que le roi en* voyait contre lui.
Quant à Jean, Jeannot et Jeannois, ne sachant de quel côté se diriger, ils prirent enfin une grande route qui, au bout de deux jours de marche, les conduisit à la capitale du royaume. Ils demandé» rent à parler au roi et lui racontèrent leurs aventures dans le palais du Géant à la Barbe d'Or. Le roi voulut les avoir pour pages à partir de ce jour.
J'ai dit que le Géant, rendu furieux par la mort de ses enfants, s'était mis à ravager tout le royaume. Ceci dura pendant deux ou trois ans. Bien des chevaliers étaient partis pour le combattre et aucun d'eux n'était revenu. Aussi le roi
tremblait dans son palais, craignant que quelque jour il ne prît fantaisie à cet homme redoutable de venir l'attaquer dans sa ville.
Un jour, Jean, Taîné des trois pages, vint trouvier le roi et lui demanda la main de sa fille aînée avec le titre de chevalier. Le roi refusa d'abord, plus, en réfléchissant, il dit au page :
— c( Je consens tout de même à t'accorder ce que tu désires, à la condition que tu t'en montreras digne. Tu n'as pas oublié ce fameux Géant i la Barbe d'Or, qui manqua de vous tuer tous, tes frères et toi. Eh bien 1 rapporte-moi sa barbe d'or et je te jure de te nommer chevalier et de te donner ma allé en mariage. »
Jean accepta. Le roi voulut lui donner des armes comme celles des chevaliers, mais il refusa. U prit la route que ses ârères et lui avaient suivie autrefois et il se rendit au château du Géant. C'était en plein jour, et le page sonna du cor.
— a due veux-tu ? » demanda l'homme à la Barbe d'Or.
— « Je veux me mesurer avec toi demain matin. J'ai battu tous les géants que j'ai pu rencontrer jusqu'ici et je veux te battre comme Ifis autres. »
— « Tu es bien jeune, beau page ; mais qu*knporte. Entre dans mon château et demain nous nous battrons »
Jean ne se fit pas prier et entra dans le palais dn Géant à la Barbe d'Or, qui voulut le faire dîner avec hii. Le page accepta, et pendant que le Géant avait le dos tourné, il lui versa une liqueur ayant la propriété d*endormir pour plusieurs jours.
— et A ta santé I
— A ta santé I »
Et le page et le Géant vidèrent leur verre d'un seul trait. Au même instant, le dernier tomba sous la table et se mit à ronfler si fort que tout le chà* teau en tremblait. Sans perdre de temps, le jeune homme prit des ciseaux qu'il avait apportés et coupa la barbe d'or du Géant. Puis il quitta le palais et retourna à la capitale où il arriva deux jours après.
Le roi fut bien étonné ; il avait promis sa fille au page et il la lui accorda, lui disant qu'il le nommerait chevalier plus tard. A quelque temps de là, Jeannot vint, lui aussi, trouver le roi*
— « Monsieur le roi, » dit-il, « j'aime votre fiQe Marie et je crois qu'elle m'aime. Voulez-vons me nommer chevalier et m'accorder sa main ?
— « Mais tu n'as rien fait, à ma connaissance, pour mériter cet honneur.
— Je suis prêt à m*en montrer digne. Commandez, et )e vous obéirai. »
Le roi réfléchit, et enfin :
— « C'est bien. Tu auras ce que tu me de^ mandes quand tu m'auras apporté le sabre du Géant que tu connais bien. »
Jeannot accepta et partit pour le château du Géant n'emportant ni armes ni bouclier.
Il y arriva au bout de deux jours et sonna du cor.
— «c Ah 1 ah I s'écria le Géant, Encore un qui veut me voler I C'est bon, je vais y mettre ordre.
— Je ne viens pas pour cela ; on m'a dit seulement que vous pouviez boire plus de vin que personne au monde, et je suis venu pour me mesurer avec vous.
— Est-ce bien vrai ?
— Tout ce qu'il y a de plus vrai 1 Mais je crois fort que je vous battrai. Je puis boire cinquante pièces de vin sans en être incommodé.
— Nous verrons ; nous verrons. Entre au château , je suis prêt â lutter avec toi. Mais qui commencera le premier ?
— A VOUS rhonneur 1
— Entendu! »
Jeannot descendit à la cave du Géant, et celui-ci voulant boire du plus qu'il pouvait, avala tant et tant de vin que bientôt il chancela et tomba ivre* mort. Jeannot lui prit son sabre et le reporta au roi pluâ étonné encore que lorsque Jean était revenu avec la barbe d'or.
Jeannot épousa la princesse Marie, mais le roi ne le nomma pas de suite chevalier.
Il ne restait plus que Jeannois.
•— « Monsieur le roi, » vint-il dire un jour au roi, « j'aime votre fiUe cadette ; elle m'aime aussi et je viens vous demander sa main et le titre de chevalier.
— Tout cela est fort bien. Mais il faut le mériter.
— Commandez, et je ferai ce que vous ordon* nerez. »
Le roi réfléchit encore, et enfin :
-* « Tes frères ont pris la barbe et le sabre du Géant. Pourrais-tu me l'apporter au palais dans une cage de fer ?
— Je vais essayer, monsieur le roi ; adieu I » Jeannois fit faire une grande voiture de fer et se
rendit au château du Géant. Là, il sonna du cor. ^ « Que veux-tu? ver de terre! poussière du néant!
— Laissez-moi entrer dans votre château et je vous le dirai.
~* Ah I tu es de ces pages qui m'ont volé ma barbe d'or et mon sabre. Je vois ce que tu veux et je vais te tuer.
— Un instant, s'il-vous-plaît. Ne vous emportez pas. Je viens justement vous chercher pour reprendre ce qu'on vous a volé. Les^deux pages sont seuls dans un château lointain, et j'ai amené ma voiture pour nous y transporter plus vite. »
Le Géant se laissa encore duper et monta dans la voiture de fer où il se trouva enfermé. Et vite Jeannois revint à la cour. Le roi fut tout heureux, comme de juste, d'être débarrassé du brigand, qui fut brûlé dans un immense bûcher élevé sur la grande place de la ville. Jeannois épousa la princesse qu'il aimait et le roi nomma les trois frères chevaliers de son royaume. Pendant les fêtes qui furent données, la mère de Jean, Jeannot et Jeannois arriva à la ville toujours à la recherche de ses enfants. Jugez de son bonheur et de celui de ses fils.
(Çotrte en i88i, par Joupb Fouaux, agi de neuf ans.')
COURTILLON-COURTILLETTB
ANS une grande forêt, vivait il y a longtemps un pauvre bûcheron. Tout allait bien le temps que les paysans des alentours venaient le trouver pour l'abattage de leurs arbres, mais en hiver, c'était une autre histoire. H fallait se contenter de ramasser le bois mort dans les taillis, d'en faire des fagots et de les aller vendre presque pour rien dans les villages voisins.
A ce compte, il arrivait souvent, par trop souvent même, que le pauvre bûcheron se trouvait sans pain pour lui-même et pour sa famille, composée de sa femme, de deux garçons de douze ou treize ans, d'une fille nommée Marie, et aussi — car le bûcheron la comptait dans sa famille -^ d'une chienne appelée Courtillon-CimrtilUtte^ Sutvon^Suivette, un nom bien long qui lui avait été donné par une vieille sorcière des environs. Et, chose à remarquer, depuis le passage de la vieille par la hutte du paysan, la chienne parlait comme
VOUS et moi et se mêlait souvent de la conversation.
Un hiver que la neige avait couvert pendant six semaines les arbres de la forêt, le bûcheron se vit sans pain à la hutte. Après avoir vainement imploré la charité des gens du village voisin, il vit qu'il lui fallait mourir de faim avec ses pauvres en- Êmts.
Un soir que les enfants étaient couchés et que Courtillon-Courtillette, Suivon-Suivette dormait près de la cheminée, le bûcheron dit à sa fenmie :
— « Ma pauvre Catherine, nous sommes sans pain depuis ce matin et je n'ai aucun espoir d'en trouver pendant longtemps. Nos pauvres enfants vont mourir de faim sous nos yeux et je n'ai pas le courage de les voir ainsi souârir. J'ai réfléchi toute la journée à cela et voici ce que je compte faire : Demain, dès le matin, nous emmènerons les deux garçons et la fllle dans la forêt sous prétexte de chercher du bois mort, et lorsque nous les aurons conduits loin, bien loin, nous les y laisserons. Ils y mourront certainement, mais au moins nous n'aurons pas le chagrin de les voir mourir de faim. Est-ce convenu ?
— C'est bien triste, cela, Pierre. Mais que faire?
C'est le seul parti que nous ayons à prendre.
— Alors c'est convenu. A demain matin et allons nous coucher. »
Pierre et Catherine se couchèrent. Mais Courtillon-Courtillette , Suivon-Suivette n'avait pas perdu un mot de la conversation.
Dès que le bûcheron et sa femme furent endormis, elle alla doucement au lit où donnaient les enfants, les réveilla et leur raconta ce qu'elle venait d'entendre.
Les pauvres petits étaient tout en pleurs.
— « Taise2-vous et ne réveillez pas vos parents ou tout serait perdu. Void ce qu'il faut £iire. Il reste encore une plane pochée de pois secs dans l'armoire. L'un de vous les prendra sans être vu, puis il en laissera tomber demain quelques-uns de temps en temps par la forêt. De la sorte, nous retrouverons facilement notre chemin. »
Les enfants promirent de faire ce que venait de dire la bonne chienne et se rendormirent.
Le lendemain matin le bûcheron les réveilla.
— « Allons, mes enfants, il ne reste plus de £éigots à la maison et nous allons ramasser le bois mort dans les taillis. »
Les enfants se levèrent et suivirent leur père et
leur mère dans la forêt, en a3^ant soin de laisser tomber de place en place quelques pois secs pour jalonner leur chemin. Puis vers le soir, Pierre et Catherine s'éloignèrent des enfants et les laissèrent bien loin de la maison. Les petits garçons et la petite fille se mirent à pleurer.
— « Ce n*est rien, » leur dit la bonne chienne, « nous n'avons qu'à passer la nuit dans le bois. Demain matin, je me fais forte de retrouver la hutte de vos parents. Couchez-vous sur la mousse et je veillerai sur vous. »
Les enfants se couchèrent sur la mousse et CoutiUon-Courtillette, Suivon-Suivette fit si bonne garde que ni loups ni renards n'osèrent s'approcher des petits dormeurs.
Le matin venu, ils se réveillèrent et remerdèrent comme il faut leur fidèle gardien.
— « Maintenant, » dit Courtillon-Courtillette, « suivez*moi et ne vous égarez pas. »
Et la chienne n'eut pas de peine à retrouver sa route jusqu'à la maison du bûcheron, où l'on arriva vers midi. C'était le moment du diner. Un paysan qui devait quelque argent à Pierre était venu l'apporter, et Catherine en avait profité pour faire une bonne soupe.
256 LITTéRATURB ORALE
— « Nos pauvres enfants ! » disait-elle en pleurant. « S'ils étaient ici, ils se régaleraient bien à manger cette bonne soupe. »
— c< Oh oui I Nos pauvres enfants. Et cette pauvre Courtillon-Courtillette , Suivon-Suivettc qui les a accompagnés 1 Nous avons eu une bien mauvaise idée de les aller perdre dans la forêt. Sans doute les loups les auront mangés I »
Et le paysan pleurait aussi.
-^ n Pan, pan ! Maman, papa ! Nous voici revenus du bois. Nous avons bien faim. »
C'étaient les petits garçons, la petite fille et Courtillon-Courtillette qui rentraient à la maison.
Vous jugez de la joie de Pierre et de Catherine.
Malheureusement l'argent ne dura pas longtemps. L'hiver continua plus terrible encore et Pierre se résolut à perdre à nouveau ses enfants. Mais la bonne chienne entendit encore le complot et prévint ses petits amis.
Qiiand le lendemain arriva, le bûcheron, sa femme, les enfants et la chienne repartirent ramasser le bois mort.
L'aîné des petits garçons laissait tomber de temps en temps un peu de ûromage blanc, la seule chose qu'il eût trouvée à la maison. Le soir venu,
l'homme et la femme avaient disparu et les enfants dormirent à la belle étoile gardés par CourtiUon^ G)urtillette.
La pluie était tombée toute la nuit et le lendemain Courtillon-Courtillette, Suivon-Suivette ne put retrouver le chemin de la hutte, Teau ayant lavé le fromage blanc répandu la veUle.
— « QM'all(»is-nous faire ? Q}i'allons-nous de* venir? » disaient les pauvres petits en pleurant.
— « Cherchons à sortir de la forêt, » dit la chienne.
Les enfants essayèrent. A tout instant, ils se croyaient à la lisière du bois, et ils ne faisaient que s'enfoncer davantage. Le soir arriva et Ton était perdu comme le matin.
— « Nous ne pouvons rester tout le temps dans la forêt, » dit la chietme. « Jean, monte donc sur ce grand sapin, le plus haut qu'il te sera possible, et vois s'il n'y a pas de lumière dans les environs. »
Jean grimpa et ne vit rien.
— « A ton tour. Pierrot! w dit Courtillon- Couitillette.
Et Jeannot ne vit rien non plus.
— (c Allons, à toi, Marie ! »
la. petite fille grîmpa tant et si bien qu'elle ar^ riva à la dernière branche du sapin.
— « Que vois-tu ? » cria la chienne.
— « Je vois à droite une grande mare gel^
— Et à gauche?
-^ Un étang glacé.
— Et par devant?
«— Un grand château tout brûlant.
— Cest bien ; descends, Marie. »
La petite fille descendit. Courtillon se mit par devant et, suivie des enfants, partit dans la direction du château. Au bout d'une heure, ils y arrivèrent.
— « Pan, pan l
— Qui est là ? » dit une vieille femme qui vint ouvrir.
•— « Nous sommes trois petits en£uxts perdus dans la forêt et nous venons vous demander Thos» pitalité pour la ntdt.
— Vous ne savez donc pas que c'est ici le Château-du-Diable et qu'il dévore les voyageurs qu'il trouve ici la nuit ?
— Qjie nous importe 1 Nous avons froid et faim!
— Alors entrez. »
La vieille femme ne voulait pas rentrer la chienne, mais la petite Marie la supplia tant qu'elle finit par accorder.
Les enfants mangèrent avec beaucoup de plaisir de l'excellent repas que leur servit le femme du Diable, puis ils allèrent se coucher dans un lit que leur indiqua la vieille, après s*âtre mis au cou un collier de paille qu'on leur avait donné pour cela. Courtillon-CourtiUette, Suivon-Suivette se cacha sous le lit.
Dans la même chambre étaient couchées les trois filles du Diable qui portaient au couxie beaux colliers d'or.
Le Diable ne tarda pas à rentrer.
— « Je sens ici la viande firakhe, » dit-il à sa femme.
-^ « Mais non, c'est la chatte qui a fait ses petits.
-* Tu me trompes. Je sens la viande de chré»
tiens. »
Et il se mit à chercher par toute la maisont II trouva les petits qui firent semblant de dormir.
— « C'est boni C'est boni Je vais chaufiFer mon four et je les ferai rôtir cette nuit. J'aurai un excellent déjeuner pour demain. »
léO LITTÉRATURE ORALE
La vieille alla se coucher et le Diable alluma son four.
Courtillon-Courtillette n'avait pas perdu de temps. Elle avait dit aux enfants d'enlever leurs colliers de paille, de les placer au cou des filles dii Diable et de les remplacer par ceux de ces derniers. Ce qui fut fait.
Le Diable, son four chau£Gè à point, revint à la chambre des enfmts et alla à leur lit. Il prit la pe> tite Marie par le cou et fut tout étonné de seodr un collier d'or.
— « Décidément, je suis fou ! » grommela-t-il. « J'allais faire cuire mes filles. Je me suis trompé de lit. 3>
Et il alla à celui de ses filles. Il toucha les coK liers de paille, prit ses enfants sous son aisselle et les emporta pour les faire rôtir.
^- « Mais nous sonmies tes petites ôUes 1 » disaient celles-ci en pleurant.
— « Taisez-vous donc I Taisez-vous donc I Voulez-vous me faire prendre des vessies pour des lanternes? »
Et il les mit au four, puis il alla se coucher. Courtillon l'entendant ronfler fit lever là eor fants et leur dit de prendre dans le château ce
qu'ils trouveraient de plus précieux. Les enfants ne se firent pas prier.
— « Maintenant, attention. Je vais m'allonger et vous allez tous trois monter sur mon dos.
Faites en sorte de ne pas vous laisser choir. Nous ne serons pas longtemps à quitter le château de ce mauvais Diable. »
La petite fille monta la première, puis les deux garçons, et Courtillon-Courtillette s'élança par une fenêtre ouverte et prit sa course à travers champs.
Ils étaient partis depuis longtemps et le matin était venu.
Le Diable, à son réveil, avait été pour embrasser ses filles et s'était aperçu de son malheur.
Il jura comme un Templier et se promit de se venger des deux garçons et de la petite fille. Il sella une truie rapide comme le vent et se mit à la recherche des enfants. Il ne tarda pas à les apercevoir dans le lointain.
— « Cette fois, je les tiens 1 Ils vont me le payer 1 » hurla le Diable.
Mais Courtillon-Courtillette, Suivon-Suivette avait vu le Diable en se retournant. Sans perdre un instant, eUe dit :
— « Que ces enfants soient changés en la-
veuses et que je devienne une grande rivière. » Et voilà la grande rivière qui court par la prairie
et les trois laveuses sur le bord.
Le Diable arrivait.
— et N^avez-vous pas vu passer Courtillon- Courtillette, Suivon-Suivette portant trois enÊints sur son dos ?
— Attends, attends ! mauvais Diable I Nous allons t'en donner de te moquer de nous I »
I^ Diable retourna pour prendre une autre route. Puis la chienne, la petite fille et les deux garçons repartirent de plus belle.
Le méchant Diable ne trouvant pas ceux qu'il poursuivait finit par se dire qu'ils avaient bien pu se changer en rivière et en laveuses et il dirigea sa truie de ce côté.
— «Ah! ah! Je les revois! je les tiens! »
dit-il bientôt.
Mais quand il arriva il ne trouva qu'un grand champ de luzerne, des moutons, un chien et un berger.
— « Avez-vous vu passer, berger, Courtyion- Courtillette et trois petits enfants ?
— Courtignon-Cortignette ? Tu te moques de
DE LA PICARDIE. 2ét$
moi, je crois. Attends, vilain Diable I gare à ma houlette 1
— Je vais aller par ce chemin à droite. IlsTauront pris sans doute, » se dit le Diable.
Dès qu'il fut éloigné, la chienne reprit les enfants sur son dos et repartit. Mais bientôt :
— « Cette fois encore le Diable revient sur sa truie. Qjie je devienne pré, que Jeannot et Pierrot se changent en vaches et que Marie soit la vachère. »
A cet instant, le Diable plus furieux que jamais, revenait.
— « N'avez-vous point vu, bonne femme, Courtillon-Courtillette , Suivon-Suivette , passer avec une fille et deux garçons ?
— Ah ! méchant Diable 1 Et pourquoi donc ?
— Pour les tuer. Les as-tu vus ?
— Mais oui 1 mais oui I Ils viennent de traverser la rivière.
— Merci, merci 1 »
Et le Diable courut à la rivière. Sa truie ne
voulut point passer.
•*- «c Attends alors, je passerai autrement. » Et ayant aperçu une grande pièce de toile que
(ks.pâjyrsaas avaient mise. à blanchir près de là, il
la jeta sur la rivière et voulut passer sur ce pont. La toile se déchira et le Diable se noya.
— « Maintenant, » dit la bonne chienne, « retournons à la maison de nos parents. »
Et elle eut bientôt fait de les y ramener. Le bûcheron et sa femme allaient mourir de faim. Us montèrent sur le dos de Courtillon-Courtillette et allèrent prendre possession du château du Diable. La femme de ce dernier avait disparu.
Longtemps on parla du bonheur et de la richesse de la famille de Pierre le Bûcheron.
(jConté en 1880, par Jose^ Vouaux.')
Cf. les contes picards publiés dans MtlustM, col. 446, vt dans le tome VIII de la Romania^ p. 224.