‹ Littérature orale de la PicardieChapitre 49 sur 67 · LES TROIS HOMMES A LA BARBE ROUSSE · texte numérisé non relu

LES TROIS HOMMES A LA BARBE ROUSSE

|L y a loî^temps, bien longtemps, vivait un pauvre paysan qui n'avait pour toute richesse que ses bras, un vieux baudet rétif qu'il avait surnommé Pdti (celui qui souffre), une

mauvaise chaumière toute délabrée et ses trois âls» L*ainé était un grand gars de vingt-deux ans ; il se nommait Jean ; le deuxième, un peu moins âgé, s'appelait Antenne ; enfin, le cadet, à peine âgé de seize ans, se nommait Pierrot, à ce qu'il me souvient... un bien laid nom, il faut le dire. Ces trois enfants aidaient leur père à labourer, à semer, à biner, à récolter, et ils vivaient en bonne intelligence. Conune un beau jour ils étaient tous trois à travailler dans les champs, ils virent passer une vieille femme qui leur dit :

— « Hé, les amis I Pourquoi n'allez-vous pas au loin chercher fortune, au lieu de rester ici à travailler comme des bœufs et à mourir presque de faim ? Croyez-moi, mes amis, allez-vous-en. Prenez chacun votre bissac et marchez toujours droit vers le soleil levant. Avant trois mois, je vous garantis que vous arriverez dans le royaume des Gobelins.

— Tout ceci, c'est bon, la mère; mais que ferons-nous là-bas, dans le royaume des Gobelins ?

— Ce que vous y ferez ? Mais vous y épouserez de jolies femmes, les filles du roi des Gobelins, et vous serez riches, tellement, riches que vous ne pourrez plus compter vos trésors. »

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La vieille sorcière s'éloigna laissant les çrets 6ères irrésolus sur ce qu'ils devaient £ûre. On diï* cuta longtemps. Enfin Pierrot, plus vif et plusenH porté que ses deux frères> entraîna ces deniierd dans Pidée de faire un voyage d'aventures dans le pays des Gobelins.

Les voilà bientôt en marche, emportant a^roc { eux la bénédiction de leur père» qui ne s'était àk>*

cidé qu^à regret à les laisser partir, un bissac bîea peu garni et... cinq liards chacun. Us. marchaient longtemps, bien longtemps, en se dirigeant veole ooyaume des Gobelins. Ils passaient la nuit dans les maisons abandonnées sur le bord de la route, dans les fermes, partout où Ton voulait leur donner rhospitalité.

Comme ils traversaient un jour un grand bois^ ils rencontrèrent un homme qui cueillait les fleurs des arbres et récoltait toutes sortes d'herbes ee île {dantes. Us le saluèrent en passant.

— « Bonjour, bonjour, monsieur le médecin i^ L'honune se retourna et leur dit :

— « Eh quoi 1 mes amis ; vous avez salué un si pauvre homme que moi, car je ne suis pas un médecin, comme vous l'avez pensé. Voilà da^ cents ans pour le moins que je suis id, et de toutes

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k$> personnes qui m'ont vues depuis ce temps» vous êtes les seules qui ayez montré quelque respect pour moi. Je veux vous récompenser en vous donnant un bon conseil. Si vous rencontrez les trois avères à la Barbe rousse, passez votre chemin sans leur, parler, sans même leur donner le boniour, et surtout n'acceptez pas les offres qu'ils pGiurraient vous flaire. J'ai dit... Bonjour mes amis, et que le bon Dieu vous garde 1 >».

Afttès avoir quitté cet honm^e, les trois ^ères comûmètient lecu: chemin.

Vers la an du jour, il sortiirent du bois et se virent en présence de trois géants dont la barbe Fonsse brillait comme le soleil de juin. Pierrot ne put s'empêcher de leur souhaiter le bonjour et de leur demander où ils se rendaient ainsi.

--^ a; Noos allons à Ckotre château situé tout près d'id. Nous y serons tout à l'heure. ^ vou$ voulez nous suivre pour un an et un jour, nous vous donnerons cent écus à chacun.

— ce Q^e nous faudra-t-il &ire? j» demanda Pierrot.

— Peu de choses. Vous n'aurez qu'à répétei?

les mots que nous aurons soin devons indiquer. »

Cehii qui paraissait le chef des hommes à la

Barbe rousse avait ainsi parlé. Cent écus, cent écus chacun... ce n'était pas à dédaigner... on ne trouve pas cent écus dans le pas d'un cheval, comme on dit ici !... Cest ce que pensèrenf nos trois jeunes paysans, qui acceptèrent les ofires des géants à la barbe rousse, oubliant déjà les conseils de l'homme de la forêt.

Les hommes à la Barbe rousse placèrent les trois compagnons sur leurs chevaux et partirent rapides comme l'éclair. Après un court espace de temps, ils virent paraître à leurs yeux un château magnifique, dépassant en beauté tout ce qu'ils avaient pu voir jusqu'alors.

A peine arrivés à ce château, les trois frères furent placés au haut de trois grandes tours. L'im des hommes à la Barbe rousse vint trouver Jean et lui donna l'ordre de répéter continuiellement, de manière à être entendu des passants, des chats, des oiseaux même, ces simples mots :

— « Nous sommes trois frères. »

Antoine eut l'ordre de dire, sans interruptmn, de façon à ce que les passants, les chiens et ks insectes l'entendissent et le comprissent :

— « Pour de l'argent ! Pour de l'argent ! »

Le troisième des géants à la Barbe rousse vint

sur la tour où se trouvait Pierrot et lui dit i

— « Écoute avec attention ce que je vais te dire, ver.de terre, poussière du néant!... Depuis le lever du soleil jusqu'à son coudier, tu répéteras, de façon à. être compris des passants et des fdantes même, cette simple phrase :

— « Faites-nous justice. »

. Pendant un an et un jour, les trcns frères ne firent que dire les phrases qu'on leur avait enseignées. C'était difficile de se faire entendre, nonseulement des passants, mais encore des chats, des chiens et des plantes ; aussi criaient-ils sans repos, au risque de se démonter la mâchoire. De sorte qu'ils ne savaient et ne pouvaient dire autre chose que ces trois phrases : — « Nous sommes trois frères ; — Pour de l'argent I -- Faites-nous justice I » Ils avaient complètement oublié leur propre langage.

Le temps pour lequel ils s'étaient engagés étant écoulé, ils reçurent la viâte d'un des trois hommes à la Barbe, rousse qui leur remit trois cents écus tout neufs, et les renvoya en disant :

— « Un magnifique cavalier ne tardera pas à am* ver ici. Je ne veux point qu'il vous voie dans notre château. Partez. Ne révélez à personne l'endroit

OÙ se trouve notre demeine, sinon, je vous le jure par Tombre de mes moustaches, fe vous tuerai tous trois comme dos chiens !... Vous àes^^z m^vdr compris, sans doute? Allez ! »

Les trois paysans ne se le firent pas dire deux fois et se hâtèrent de sortir de cette maison, de ^ce château des géants où ils retrouvaient depuis ^us d'un an. Ils rej^irent le chemin qu'autrefok ils avaient suivi et ils se virent bientôt au mSieu ^de la forêt.

Au détour 'd'un chemin, ils trouvèrent un cavalier assassiné sur la route teinte de son sang.

Les Hommes 4 la Barbe rousse l'avaient tué.

Cétait ce cavalier magnifique dont oa avait parlé aux jeunes gens.

Ces derniers lui donnèrent des soins inutiles : il était bien mort.

En ce moment arrivaient les gens de la maiéchaussée.

Ils arrêtèrent les trois -frères , croyant avdr affaire aux auteurs du crime. Jean, Antoine et Pierrot furent emmenés à la ville voisine. I«e juge les fit venir devant lui et les interrogea.

S'adressant à Jean, il lui dit :

— « Qui êtes-vous ?

— Nous sommes trois frères ? » répondit Jean, qui ne savait plus dire que ces quatre mots.

Le juge continua :

— (c Pourquoi avez^vous assassiné cet homme? » Jean se tut et pour cause!... U fit signe à Antoine de répondre pour lui.

— « Pour son argent 1 » se hâta de dire ce dernier.

. Le )uge était tout étonné de voir Taplomb avec lequel ces trois jeunes gens disaient la vérité. Il k ^t bien davantage quand Pierrot, seievant, ajouta d'une voix forte qui fit trembler la salle :

— <c Faites-nous justice 1 »

Le doute n'était plus permis. Le juge condamna les trois jeunes gens à être pendus le lendemain.

Ce jcur4à» une foule énorme était rassemblée autour d*une potence dressée sur la grande place de la ville. Les trois Hommes à la Barbe rousse s'étaient décidés à quitter leur château pour venir assister à l'exécution. On ne s'inquiéta pas de la présence de ces géants, attendu que dans ce temps là il y en avait bien plus que de nos jours.

Au moment où la ccM-de et le bourreau allaient lancer les pauvres jeunes gens dans l'éternité, un homme se précipita au travers de la foule et ra-

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conta aux juges tout ce qu'il savait des trois frères. Puis il désigna les trois Hommes à la Barbe rousse comme les auteurs de l'assassinat commis sur la personne du cavalier.

Les géants se trouvaient encore là. Le peuple se rua sur eux. Us ne purent s'enfuir, car ils avaient négligé d'amener leurs chevaux rapides. Ils furent pris et pendus à la potence dressée pour Jean, An» toine et Pierrot. Ces derniers reprirent le chemin du pays natal et revinrent heureux rapporter leur aigent à leur père. Auparavant ils avaient retrouvé la parole en buvant d'une certaine liqueur donnée par l'herboriste) celui-là même qui avait dévoilé le crime des Hommes à la Barbe rousse.

Et puis... C'est tout !... Le coq chanta : il était jour.

(Conté m juillet 1878, par M. Alfred Hahoury^

â'Acheux [SommtY^'

Cf. un conte populaire de la Haute-Bretagne, intitulé : C'e$t nous autres. Messieurs, publié par M. Paul Sèbillot dans le tome I** de cette collection, p. izo et soiv.; un conte gallol du même, n<> xxxiv des Contes populaires de la Haui»-Br^ iagne; un conte picard que j'ai publié dans la Romania^ t. VIII, p. 252, intitulé : Les Six Compagnons \ un conte de J. Thonanh, en patois créole, intitulé : Les Habitants du Gros-Même^ cité par M. Sèbillot; un conte publié dans le Magasin pittoresque i un conte des Lectures des Familles par Charton, p. 322, etc., etc.

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