‹ Littérature orale de la PicardieChapitre 50 sur 67 · LA CAVERNE DES SEPT VOLEURS · texte numérisé non relu

LA CAVERNE DES SEPT VOLEURS

,N paysan quelque peu faible d'esprit venait d'épouser l'une de ses voisines. Le lendemain du mariage, la jeune femme alla à l'étâble, attacha un collier dé cuir au cou de la vache et dit à son mari d'aller aux champs pour Y faire paître l'animal. Sans se le faire répéter, notre homme conduisit sa vache jusqu'au sortir du village, et là, ayant aperçu une belle touffe d'herbe qui croissait au haut d'un mur, il prit le lien, en jeta un bout par dessus la muraille, et, le s^sissant de l'autre côté, essaya de hisser la vache jusqu'à l'herbe. Bien entendu, il ne réussit qu'à étrangler la pauvre bête. Voyant sa vache morte, le pa3rsan, se souciant peu de la traîner jusque chez lui, prit son couteau et enleva la peau de l'animal. Puis, la peau roulée sur l'épaule, il revint frapper â la porte de sa maison. Tout cela lui avait demandé bien du temps, et il était nuit en ce moment.

— « Pan , pan !

— Qui est là ? cria la femme.

— Moi, ton mari.

— As-tu conduit la vache à son étable ?

— Non, je l'ai tuée, mais j'ai eu soin d'en rapporter la peau.

— Comment, malheureux ! tu as tué la vache ?

Es-tu devenu complètement fou ? Va-t-en rejoindre tes pareils ; je ne veux pas te recevoir. Passe la nuit à la belle étoile, cela te rapurera les sens (i). »

Le nouveau marié eut beau prier sa femme de lui ouvrir la porte : elle se montra inflexible.

L'homme s'enveloppa de sa peau de vache et force lui fut d'aller se coucher dans le bois où, par crainte des loups, il s'installa sur l'arbre le plus élevé qu'il put trouver.

Il commençait à s'endormir, quand il entendit du bruit dans le taillis ; ayant regardé à travers les branches, il vit à la clarté de la lune sept voleurs qui revenaient d'une expédition nocturne. Ils portaient tous un gros sac d'or et l'on entendait tinter joyeusement les louis chaque fois qu'ils buttaient contre une racine.

— a Si je les suivais, se dit le paysan, je saurais où ils vont cacher tout cet or et ^ cela pourrait m'être bien utile. »

(i) Te rapurera les senSy c*est4i-dire t'éclaircfa-a l'espri:.

Il descendit le plus doucement possible de son arbre, s*enveloppa de sa peau de vache, et, se traînant sur les mains et sur les genoux, suivit les brigands. Il ne tarda pas à les voir s'arrêter devant un énorme rocher et démasquer un espace caché par le lierre et le chèvrefeuille. Puis le chef commanda d'une voix forte :

— « Jean-Marie porte, ouvre-toi l »

A l'instant, une porte secrète s'ouvrit dans le rocher; les voleurs entrèrent dans la caverne à laquelle la porte servait d'entrée et dirent : « Jean- Marie porte, ferme-toi ! » et la porte se referma d'elle-même.

Le paysan se blottit convenablement dans les broussailles et attendit la sortie des voleurs, ce qui ne tarda pas à arriver. La porte s'ouvrit au commandement ordinaire et les brigands sortirent de la caverne, commandèrent à la porte de se refermer et repartirent pour une nouvelle expédition.

Qjiand il se fut bien convaincu qu'ils étaient suffisamment éloignés, l'homme à la peau de vache sortit du- buisson où il se tenait, écarta le lierre du rocher et dit comme il venait de I2 voir faire aux sept voleurs :

— « Jean-Marie porte, ouvre-toi I »

La porte obéit à cet ordre et le paysan put entrer dans la caverne des bandits. Elle était tout à fait déserte. Des mets de toute sorte étaient servis sur une table, et notre homme qui n'avait pas mangé de la journée fit honneur au repas des voleurs. Puis il s'occupa de chercher les richesses et les trésors de ces derniers. Il trouva bientôt une grande salle toute remplie de sacs d'or, d'argent et même de diamants et d'autres pierres précieuses. Il remplit ses poches des plus beaux diamants pour ne pas trop se charger, puis il ût de même pour sa peau de vache qu'il remplit d'or. Il revint à la porte de la caverne et commanda : ^

— « Jean-Marie J)Orte, ouvre-toi ! »

Il sortit, dit à la porte de se refermer, et reprit le chemin de la maison, où il arriva tout brisé de fatigue.

— « Pan, pan 1 fit-il à son arrivée.

— Qjii est là?

— C'est moi, ton homme.

— Va coucher à la belle étoile, te dis-je.

— Ouvre-moi, je tç prie. Je te rapporte un plein sac d'or et de diamants. »

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La femme croyant que son mari ne lui disait tout cela que pour rentrer, ne voulut pas lui ouvrir et le laissa à la porte. Mais Thomme grimpa sur le toit et jeta plusieurs pièces d'or par le haut de la cheminée. « Drelîn, drelin I » firent les louis en tombant dans la maison. Cette fois, la femme ne pouvait plus en douter, son mari disait bien vrai ; aussi s'empressa-t-elle de lui ouvrir. Le paysan descendit du toit, entra dans sa maison, et quand la porte fut bien verrouillée, il raconta à sa femme ses aventures de la nuit et lui montra For et les diamants qu'il avait rapportés de la caverne des voleurs. Pendant un bon moment, la femme crut rêver. Jamais elle n'avait vu autant de liards ou de sous qu'elle voyait en ce moment de louis de cinquante et de cent francs. On convint de garder le secret et la femme s'occupa de cacher l'or et les diamants pris aux brigands. Le mari creusa un grand trou sous le lit pour y mettre sa fortune ; mais, avant de l'enfouir, il aurait bien voulu savoir à quelle somme se montait son trésor. Il essaya de compter, ce fut peine perdue. Il ne savait compter que jusqu'à cent et sa femme jusqu'à cinq cents, et les pièces étaient si nom* breuses !

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— a Une idée, lui dit sa femme, pirai demain matin emprunter le boisseau du fennier, notre voi»n, et nous mesurerons notre or au boisseau. »

L'idée parut fort ingénieuse au paysan, et dès le matin, la femme empruntait le boisseau de. son voisin.

— « Ah 1 se dit celui-^. Il y a quelque chose de drôle dans tout cela. Cette fenmie n'a pas un grain de blé ni d'avoine chez elle et elle vient oie demander mon boisseau. Je saurai ce qu'elle peut avoir à mesurer. »

Le rusé fermier enduisit le dessous de la mesure d'un peu de poix et la donna à la femme sans en rien dire, bien entendu.

La paysanne, rentrée chez elle, mesura l'or et trouva qu'il y en avait vingt boisseaux. Elle reporta la mesure au fermier et revint aider son mari à enfouir le trésor.

Mais le rusé fermier avait trouvé un louis de vingt francs retenu par la poix au-dessous du boisseau, et il en avait conclu — sans y rien comprendre — il faut le dire, que la femme de son voisin avait eu de l'or à mesurer. Il alla trouver les nouveaux mariés et les menaça de les dénoncer

comme voleurs, s'ils ne lui disaient où et comment ils avaient trouvé cet or.

La femme, qui était une rusée commère, lui dit : « C'est bien simple, mon homme a tué notre vache et est allé en vendre la peau à la foire d'Amiens. 11 a crié : Peau de vache à vendre I Tant d'écus qu'il y a de poils I On lui a acheté la peau pour faire les tambours de l'armée du roi, et il a rapporté tant d'or que nous avons dû le mesurer au boisseau. »

Le fermier crut à ce que lui disait sa voisine, et, rentré chez lui, fit tuer ses vaches et ses bœufs. Il en prit la peau et alla au marché d'Amiens. Et là, il criait :

— « Peaux à vendre I Peaux à vendre 1 Tant d'écus qu'il y à de poils 1 » On le prit pour un fou et les gens d'Amiens le chassèrent de leur ville à grands coups de pierres.

Il revint furieux chez les jeunes mariés et dit qu'il allait sans plus tarder les dénoncer aux juges conune voleurs, s* ils ne lui disaient pas leur secret.

Le paysan effrayé, raconta son aventure dans le bois et l'histoire de la porte merveilleuse.

Le fermier satisfait, s'embusqua dans le bois,

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et, à la nuit tombante, vît sortir les sept voleur$r. Dès qu'ils furent éloignés, il s'avança vers rentrée de la caverne et y entra en disant :

— « Jean-Marie porte, ouvre-toi! »

Puis il commanda à la porte de se referma: et visita la grotte. Il soupa de bon appétit et s'occupa de remplir ses poches d'or et de diamants. Puis il prit les sacs et les transporta à la p<Hte de la caverne pour pouvoir emporter toutes les^ richesses amassées par les brigands.

Qiiand tout fut prêt, il essaya, sans y parvenir, de se rappeler les paroles par lesquelles on faisait ouvrir la porte. Il eut beau dire :

— « Pierre-Marie porte, ouvre-toi l Louis-Marie: porte, ouvre-toi ! Charles-Marie porte, ouvre-toi ?. ce fut peine perdue. »

Sur ces entrefaites, les voleurs revinrent à leur caverne. Ils y entrèrent et furent tout étonnés de trouver les sacs d'or et d'argent à une autre place que celle où il les avaient laissés. Ils fouillèrent partout et finirent par trouver caché dans ui> coin, et mourant de terreur, le malheureux fermier qu'ils tuèrent. Puis ils découpèrent le corps en quatre quartiers qu'ils attachèrent aux arbres de la forêt, pour écarter à l'avenir ceux quj

seiaient tentés de venir leur enlever leurs trésors.

'Le lendemain, le paysan, passant par la forêt, trouva les restes de son voisin qu'il emporta chez lui. La nuit venue, il courut chez un savetier et le ramena pour recoudre les quatre morceaux du cadavre. Le travail fut si bien fait, que le lendemain on enterra le pauvre fermier sans que personne se fût imaginé de quelle façon il était mort. Les voleurs avaient été bien surpris de ne plus retrouver les débris de celui qu'ils avaient tuè dans la caverne. Us se dirent que quelqu'un devait avoir leur secret, et pour trouver cette personne, le chef se déguisa en mendiant et alla de maison en maison dans les villages voisins, s'informant de ceux qui étaient morts depuis quelques jours. Étant arrivé chez le savetier, celui-ci raconta qu'il avait cousu bien autre chose que des bottines trc»s ou quatre jours auparavant ; le mendiant le ôt jaser et finit par savoir ce qu'il désirait connaître. Il retourna trouver ses compagnons.

Les voleurs achetèrent six mulets, mirent de la sciute de bois dans six grands sacs et prirent le chemin du village. Avant d'y arriver, six d'entre eux s'enfermèrent tout armés dans les sacs et le chef les chargea sur les 'mulets. Les paysans

croyaient avoir affaire à un meunier chasse-manie parcourant le village pour emmener le blé an moulin. Le voleur arriva vers la nuit à la maison des jeunes mariés et demanda Thospitalité pour la nuit. Le paysan accorda volontiers. Les mulets furent mis à Técurie et les sacs furent rangés dans une chambre voisine de celle des voleurs.

Mais la fermière, à qui ce meunier n'inspirait pas grande confiance, alla se cacher derrière une armoire et entendit lé faux chasse-manée dire qu'à un certain signal on devait sortir des sacs pour aller tuer le paysan et sa femme. Elle attendit «n instant, prit son couteau, suivit le voleur dans sa chambre, et d'un seul coup le tua net. Puis elle courut prévenir son mari qui s'arma d'un grand sabre et revint dans la chambre où étaient les sacs.

La fenmie toucha du pied le premier sac ; le voleur montra sa tête par un trou qu'il venait de pratiquer, et d*un seul coup le paysan la lui trancha. Il en fut ainsi de tous les autres, et les jeunes mariés n'eurent plus qu'à recharger les ânes et à les chasser par la campagne empcMrtant ks cadavres des bandits.

Depuis ce jour, l'homme et sa femme vécurent

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rkhes et heureux ainec les nombreux enflants qu'ils eurent dans la suite.

(Conté 0H vammbrt 187^, par M. Appollinaire Mentaux, de Beauoouri [Somnu]).

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