‹ Littérature orale de la PicardieChapitre 51 sur 67 · LE CHAT, LE COQ ET LA FAUCILLE · texte numérisé non relu

LE CHAT, LE COQ ET LA FAUCILLE

N pauvre meunier mourut ne laissant pour tout héritage à ses trois enfants qu'un (:oq> un chat et une Êuicille. Mais le moujin et l'âne, allez-vous dire ? Le moulin était au seigneur du village et Tâne était mort quelques jours avant le meunier.

— « Qii'aUons-nous faire ? se dirent les trois frères en revenant du cimetière.

. — Q.u*alJons-nous fSaire ? Qu'allons-nous faire ? répétèrent-ils tristement.

— Nous sommes bien malheureux, dit Taîné ; il faut nous partager Théritage — bien mince, il est vrai — de notre père, et aller par le monde dbercher aventure. Nous, nous donnerons ïd

même rendez-vous dans un an et un jour, si vous le voulez bien.

— C'est cela, entendu ! dirent les deux cadets. Partage l'héritage, puisque tu es notre aîné.

— Soit. Nous voici rentrés. Jean, prends le coq ; Jacques, prends la faucille ; pour moi, je me réserve le chat. »

Jean dit au coq de le suivre ; Jacques prit sa Êiucille sous le bras, et Pierre, Tainé des fils du meunier, appela Minet le chat, et Ton se mit en route.

Les trois frères arrivèrent à un carrefour, s'embrassèrent et se séparèrent.

Bientôt ils se trouvèrent seuls, qui avec son chat, qui avec son coq et qui avec sa faucille.

Après une longue marche, Pierre arriva avec son chat devant le château du roi du pays. En ce moment, deux mille domestiques armés de bâtons énormes, étaient occupés â faire la guerre aux souris qui dévastaient le pays. Ils étaient à ce travail depuis plus de six mois et n'avaient pu tuer encore que quatre souris. Pierre les regardait faire tout étonné, quand une grosse souris sortit de l'une des caves du palais et se mit â courir de son côté, entraînant à sa suite une cinquantaine de

chasseurs, Pierrie ne put ' s*empêchér de rire en voyant la peine que se donnaient ces hommes pour tuer la souris, qui semblait prendre grand plaisir à passer entre les jambes des plus acharnés, comme pour les narguer.. Les chasseurs de souris se donnaient de grands coups de bâton en essayant de frapper le petit animal et Pierre riait de plus en plus fort. Les domestiques se fâchaient.

r— « Si vous étiez à notre place, vous ne ririez pas tant, monsieur l'étranger, dit l'un d'eux au jeune homme.

— Et pourquoi donc?

— Pourquoi ? Vous ne voyez donc pas la peine que npus nous donnons pour prendre ces maudites bêtes que le Ciel confonde l

— Je n'aurais guère de peine à attraper cette souris. Tenez I »

£t ce disant, Pierre lâcha Minet qui, d'un bond, se précipita sur la souris, la prit dans sa gueule et l'apporta à son maître.

— « Oh 1 Dieu 1 quel est cet animal mer* veilleux ? s'écrièrent les hommes du roi, qui n'en revenaient pas d'étonnement.

. — Cet animal est un chat, et à lui seul, il peut détruire toutes les souris de ce royaume.

— Un chat ! un chat 1... mais fl ne mange pas les hommes, au moins ?

— Non, mais il aime manger les rats et les souris.

— En ce cas, venez avec nous chez le roi; il sera fort curieux de voir votre... votre... comment diable le nommez-vous?

— Chat.

— Votre chat, et il vous Pachètera fort cher. Un conseil, le roi est riche ; ne vous gênez pas de lui demander beaucoup ds'argent. »

Pierre accompagna au palais les gens du roi ^i le conduisirent en présence de celui-ci.

. — a On m'a dit que Tanimal que tu portes sous le bras était capable de dévorer une souris en quelques secondes, et qu'on pouvait le laisser se promener en toute liberté, sans crainte qu'il dévore mes sujets. Est-ce vrai ?

— C'est vrai, et si vous le voulez, je vous le montrerai à l'instant. »

Une demi-douzaine de souris couraient de d et de là sur les meubles ; Pierre laissa aller son chat qoi^ heureux d'une tdle aubaine et mis en appétit par la première souris, eut bientôt fait de sauter d'une souris à une autre et puis à une troisième, jusqu'à ce que la dernière y eut passé.

JUe roi était stupéfait.

— « Combien me vends-tu ton chat.

— Mon chat n*est pas à vendre. C'est un animal unique dans le monde et je ne saurais m'en séparer.

— Mais il me plaît tant que je donnerais la moitié de mon royaume pour que tu me le cèdes î

— Je ne puis. Mais, j'y songe : donnez-moi la main de votre ôlle et tout s'arrangera ; je n'aurai point à m'en séparer et vous aurez Minet, »

Le roi s'enH)ressa d'accepter cette condition, et

Pierre se maria le jour même avec la fille du

prince.

Jean, le deuxième fils du meunier, arriva, lui aussi, devant le château du roi d'un autre pays, n y demanda l'hospitalité et fut fort étonné, le soir arrivé, de voir partir du château un char înimense traîné par de grands chevaux noirs. Ce char partait dans la direction du Levant.

— « Où va ce chariot ? demanda-t-il à l'un des domestiques du palais.

— • Où il va ? Mais perdez-vous l'esprit ? Il va chercher le jour, qui sans cela ne reviendrait pas.

Est-ce que dans votre pays la nuit dure toujours }

— Mais non, mais non !... Je vous remercie. « Et Jean attendit le lendemain. Il se réveilla an

moment où l'horloge du palais sonnait six heiu^es, et comme on était en été, il fut tout étonné de voir qu^il était encore nuit. Sept heures, puis huit heures arrivèrent, et la nuit continua. Enfin, à neuf heures, on entendit un grand bruit de roues dans le lointain ; c'était le chariot parti' Is vdlle et qui revenait ramenant le jour avec lui.

— « C'est extraordinaire ceci ; il est probable que les coqs sont inconnus dans ce pays. Je verrai cette nuit. »

Jean ne dit rien de son dessein aux domestiques; mais la nuit venue, il mit son coq en liberté dans sa chambre et attendit.

— Vers trois heures, le coq se réveilla, s'agita et entonna d'une voix éclatante son joyeta coquiacou, suivi bientôt de plusieurs autres.

Qiielques minutes après, le jour paraissait.

L'émoi fut très grand dans le château. On crut d'abord que le char était rentré de meilleure heoie que d'habitude; mais on ne tarda pas à s'apercevoir qu'il n'en était rien. On interrogea les dômes* tiques, et l'un d'eux raconta avoir entendu quelques

minutes avant Tarrivée du jour un oiseau chanter eoqmacou dans la chambre de Tétranger. Le roi fit ▼cnir ce dernier en sa présence et l'interrogea. -*- « Cest donc toi qui as fait venir le jour ?

— Ouï, c'est moi, ou plutôt c'est cet animal que je porte sous le bras.

— G)nmient appelles-tu cet oiseau?

— Un coq. D n'a qu'à faire «jjm/oojm, coquiaam^ et le jour se hâte d'obéir à son appel.

^- Où trouve-t-on cet oiseau merveilleux ?

^ Ce coq est unique dans le monde* Il me vient d'une fée ma marraine.

— Veux-tu me le vendre. Je t'en donnerai ce que tu me demanderas, fÙt-ce même la moitié de mon royaume.

— Mon coq n'est à vendre ni pour or ni pour argent, et jamais je ne consentirai à m'en séparer. Puisque vous y tenez tant, voici un moyen de tout arranger : Donnez-moi la main de la princesse votre fille et je vous le céderai. De la sorte, vous l'aurez pour ramener le jour chaque matin et je ne m'en séparerai point.

. — Accepté I accepté 1 s'écria joyeusement le prince, tout heureux d'avoir fait un marché si avantageux. »

Et Jean épousâ le jour même la fille du roi.

Quant à Jacques, se croyant le plus mal partagé de ses frères, il se vit plus d'une fois sur ie point de jeter sa faucille. Heureusement pour lui, il résista à ce désir et continua de suivre la route qu'il avait prise en quittant ses deux frères.

Comme Pierre et Jean, il arriva dans un pays étranger, devant le palais du roi de cette contrée. De vastes champs de blé l'entouraient et des milliers de moissonneurs s'occupaient à abattre le blé avec un bâton. Presque tout le grain était perdu et la fatigue des gens était extrême.

Jacques regardait tout étonné, n'en pouvant croire ses yeux. A la fin, s'approchant d'un groppe de paysans, il leur montra sa faucille et coupa en un tour de main toute une javelle de blé.

— « Qji*est-ce donc que cet instrument? s'écrièrent les moissonneurs. Allons prévenir le roi. »

Et ils allèrent raconter au roi ce qu'ils avaient vu faire à l'étranger. Le roi voulut voir le prodige

et revint avec ses gens à l'endroit où se tenait le fik.flp meunier.

Jacques, sur sa prière, coupa quelques brassées de blé avec sa faucille.

— ce Vends-moi ta faucille, lui demanda le roi. — - Ma &udlle n*est pas à vendre. Je ne veux

que vous la donner, à une condition toutefois...

— Laquelle?

— Cest que vous me donnerez votre fille en mariage.

— Accepté 1 accepté 1 »

Et le soir même, Jacques épousait la princesse» fille du roi.

Un an et un jour après leur départ du mouiki, les trois frères Pierre, Jean et Jacques revinrent s'embrasser et se trouvèrent à la fois heureux, riches et honorés, et grâce à quoi? au coq, au chat et à la faudlle, héritage du pauvre meunier.

. {ÇmU pt x8j9, far H. Aljreà Hauboury, tAâmot [5oiimw]).

Cf. à propos de ce conte populaire : Les Trois Frères, conte breton de M. Luzel, publié dans. Mélusttu col. IS3 et tuiv.; Lg Gramd P»r4mg<m des naifvtUa NauveUts, de' Nicolas de Troyes, publié par E. liabille (Paris, 1869), d'après le ms. original; on y trouve le chat, la faucille et le coq^ lègues par un père à ses eafimts pour tout héritage, dans la nouvelle z. Cotaparer igk-

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iement avec ces contes : Waldau, BçAmisdtt MSnhmbudif Pragae, x86o, p. 176 et saiir., conte traduit dn tchèque» de M* B. Nemcova; Grinun, Kinier und Hausmârchen, n^ 70, et les commentaires à la suite j Reinhold Kœhler, dans Milusine col. i$8 et 159.

tE CHATEAU DU DIABLS

|L y a bien longtemps vivait un fermier qui, tant bien que mal, avait réussi à élever ses trois enfants, tous garçons.

L*aîné se nommait Richard et le deuxième Pierre. Qjiant au cadet, il s'appelait Jean de son petit nom. Les trois jeunes gens étaient assez aventureux et s'ennuyaient au diable dans leur village. Aussi Richard vint un jour trouver son père et lui dit :

•— « Mon père, me voici en âge de choisir an métier. J'ai bien réfléchi et je n'ai trouvé rien de mieux que d'aller à l'armée.-^ Je viens donc vous demander la permission de vous quitter et d'aller m'engager comme soldat.

-^ Richard, j'avais toujours eu Tintention de ^re de toi un bon cultivateur ; mais puisque ta vocation te pousse à embrasser l'état militaire, je ne m'y opposerai point. Tes deux frères seront là pour m'aider, du reste. Voici dix écus qui t'aideront à faire ton voyage. Adieu, et que Dieu te bénisse 1 Un dernier mot : sois toujours honnête. »

Richard serra précieusement ses dix écus dans sa poche, embrassa son père et ses deux frères et partit s'engager.

Au bout de trois mois, Pierre qui s'ennuyait beaucoup de ne pas avoir de nouvelles de son frère, se résolut à s'engager, lui aussi, et à l'aller rejoindre.

Il demanda donc à son père de lui permettre de se £sdre soldat.

— « Mon Dieu 1 s'écria le fermier ; tu veux partir aussi 1 Mais je t'avais choisi pour me remplacer dans ma petite ferme. Tu veux donc me laisser seul avec ton frère Jean ? Réfléchis bien avant de te décider tout à fait .

— Mon père, c'est tout résolu ; j'y ai bien réfléchi, je ne puis résister au goût décidé que j'ai pour le métier de soldat.

— En ce cas, je ne te retiens pas ; pars et que Dieu te garde. »

Et le père mit dix sous tout neufs dans k main de son fils qui s*en alla pour Tarmée.

Trois ans après, Jean, le seul enfant qui restât auprès du fermier, vint trouver celui-ci et lui demanda aussi la permission d'aller à Tarmée.

— « Pour le coup, c'est trop fort ! La tête te tourne donc comme à tes frères ? Ils sont partis depuis longtemps, tu le sais, et nous n'en avons plus entendu parler. Reste ici pour cultiver nos champs^

— Mon père, j'd réfléchi à tout cela depuis longtemps; mais la tentation est par trop forte. Je veux goûter de la vie de soldat. Il faut que j'aille, sans plus tarder, rejoindre Richard et Pierre.

— Je ne veux point te faire de la peine. Il me reste dix liards , prends-les et cours à l'armée. »

Jean embrassa son père et partit.

Il marcha toujours droit devant lui jusqu'au moment où il arriva à la ville et de là au régiment. Jugez de l'étonnement et de la joie qu'éprouvèrent Richard et Pierre en voyant leur frère Jean I

Six mois plus tard, il arriva que Richard, ayant bu quelques verres de trop, insulta son capitaine. Il passa en conseil de guerre et fut condanmé à mort.

Richard vint trouver ses frères et leur dit :

— « On vient de me condamner à mort; je dois être pendu dans deux heures ; on m'a permis de venir vous dire adieu, et comme je sais un moyen de sortir de la ville sans être vu, vous allez me suivre et nous aurons le temps de nous échapper. Nous irons dans un pays étranger où Ton ne nous connaisse point.

— Soit 1 Fuyons, » répondirent les trois frères.

Et, prenant leurs épées, ils sortirent de la ville dont ils ne tardèrent pas à s'éloigner. Il y avait bien deux jours qu'ils marchaient sans se reposer, quand ils arrivèrent à un carrefour. Trois chemins étaient devant eux. Ne sachant lequel prendre» Richard, en sa qualité d'ainé, dit à ses frères :

— « Nous allons prendre chacun un chemin différent. Celui d'entre nous qui trouvera quelque habitation où nous puissions loger, avertira les autres par un coup de sifflet. Ceci convenu, met^ tons-nous en route chacun de notre côté. »

Us partirent alors par trois chemins différents. Jean, le premier, aperçut un moulin tout isolé dans la plaine. Vite, il donna le coup de sifflet convenu pour avertir ses frères, qui vinrent le re-

joindre et il alla frapper à la porte de Thabitatioo du meunier.

— « Qui est là ? » dit une voix à Tintérieur.

— « Nous sommes trois pauvres voyageurs égarés Sur ce chemin, et nous voudrions à manger pour le moment et un gîte pour la nuit.

— A manger I II m*est impossible de vous satisfaire. Passez donc votre chemin et allez vous promener.

— Mais nous ne connaissons pas le pays ; nous sommes étrangers.

— Cela ne me regarde pas. Passez au pied du Chdteau-du-Dtable, vous arriverez à la ville voisine. Mais, ipouf Dieu I ne vous avisez pas d'entrer dans ce château ; le Diable y égorge les voyageurs assez imprudents pour y pénétrer.

— Alors, bonjour meunier. »

Et les trois frères se dirigèrent vers le Château du Diable, où ils ne tardèrent pas à arriver. Tous les appartements s'ouvrirent devant eux. Dans une salle ornée magnifiquement se trouvaient trais couverts dressés comme à dessein.

— « On ne peut mieux fûre les choses 1 » pensèrent les trois frères, et ils se mirent à table devant l'excellent repas qui s y trouvait disposé. Qs

mangèrent d'excellent appétit, comme vous pouvex le penser ; puis ils songèrent à aller se coucher.

Ils trouvèrent une chambre et deux lits dans lesquels se couchèrent Richard et son firère Pierre. Q^ant à Jean, il ferma la porte au verrou et veilla à la sûreté de ses frères.

Vers minuit, un grand bruit se fit entendre dans le château et sembla en ébranler jusqu'aux fondements : c'était le Diable qui venait pour ouvrir la porte et surprendre les jeunes gens en dormis.

— « Oh 1 là I oh 1 » lui cria la sentinelle, « on n'entre pas ainsi sans ma permission.

— Laisse-moi entrer, te dis-je I

— Non, non.

— Si tu veux m'ouvrir, je te donnerai une serviette magique à l'aide de laquelle tu obtiendras, quand cela te fera plaisir, tm repas tel que tu le désireras.

— J'accepte, mais à cette condition, toutefois, que tu me jureras de ne rien faire à mes firères et à moil

— Je le jure ! » hurla le Diable.

Le jeune soldat ouvrit la porte et le démon entra dans la chambre où étaient endormis les deux

jeunes gens. Il fît quelques cabrioles et disparut par la cheminée.

Le lendemain, ce fut Pierre qui resta en sentinelle pendant que ses deux frères se couchaient.

Minuit arriva. Le Diable se présenta encore et trouva porte close.

— « Ouvre-moi ! cria-t-il à travers la cloison. — Qjie me donneras-tu, si je t'ouvre ?

— Je te ferai cadeau d'un bâton.

— Et qu'en ferai-je ?

— n te donnera tout autant d'orque tu pourras le désirer.

— J'accepterai à cette condition que tu me jureras de ne rien faire à mes frères et à moi 1

— Je le jure I »

Pierre ouvrit ; le Diable sauta comme la veille, de d de là par la chambre et disparut.

La nuit suivante, c'était à Richard de monter la garde.

Le Diable arriva vers minuit, frappa à la porte et demanda la permission d'entrer dans la salle. Richard refusa.

Le Diable qui tenait à entrer lui dît :

— « Pour la dernière fois, ouvre-moi la porte et je te donnerai un manteau qui te rendra invi-

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sible et à l'aide duquel tu pourras te transporter en un instant où tu le désireras.

— Jures-tu de ne point te venger sur mes frères ou sur moi ?

— Je te le jure. »

Le Diable ayant juré, entra dans la chambre, donna la serviette, le bâton et le manteau merveilleux, cabriola tout à son aise, et encore une fois disparut par la cheminée.

Le lendemain, Richard, Pierre et Jean quittaient le château emportant avec eux les cadeaux du Diable.

A peine arrivés dans le parc, ils entendirent un grand bruit, la terre trembla, et ils virent |le Château du Diable s'écrouler tout d'une pièce.

A une lieue de là, Richard proposa à ses frères de faire l'expérience de la baguette, du manteau et de la serviette du Diable, pour s'assurer si celui-ci ne les avait pas trompés.

Il prit la serviette, la déplia sur le gazon et commanda :

— « Par la vertu de ma serviette, j'ordonne qu'un délicieux déjeuner se trouve servi sur l'heure en cet endroit. »

Ce qui se trouva fait aussitôt. Après avoir bien

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bu et bien mangé, Jean prît la baguette et dit :

— « Par la vertu de mon bâton, je commande que nos poches se trouvent remplies d'or sur l'heure. »

Les trois frères se virent obligés de jeter nombre de pièces d'or qui les chargeaient tellement qu'ils ne pouvaient se lever.

Puis s'enveloppant tous trois du manteau, ils s'écrièrent 4

— « Par la vertu de notre manteau, nous demandons à être transportés à Paris, en France. »

Ils y furent aussitôt. Ils entrèrent dans un hôtel, se j&rént servir à boire et sortirent dans la viUe.

On entendait le bruit des trompettes et des tambours : c'étaient les officiers du roi /de France qui annonçaient par toutes les rues que celui-ci donnerait sa fille en mariage et la moitié de son royaume à celui qui, en une heure, pourrait apprêter un festin splendide pour cinq cents ambassadeurs étrangers qui venaient d'arriver au palais.

— « C'est ce qu'il nous faut, » s'écria Richard, « je vais prendre la serviette magique et j'irai trouver le roi. »

Il retourna à son hôtel, y prit la serviette du

Diable, et courut au palais du roi. Les gardes voulurent Tempêcher de passer; mais quand il leur eut dit qu'il voulait parler au roi, ils le conduisirent en présence de ce dernier.

— <c Qjie veux-tu ?» lui dit le roi.

— « J'ai entendu par hasard ce que vos officiers viennent d'annoncer par la ville, et je viens préparer le dîner demandé, si touf^fois vous me renouvelez la promesse de me dotmer la main de votre fille et la moitié de votre royaume.

— Je te le promets. Mais comment comptes- tu t'y prendre?

— Q;ie vous importe ! Montrez-moi la salle du festin. »

Le roi la lui indiqua, et Richard s'y enferma. Ayant pris sa serviette, il l'étendit sur le sol et dit:

— « Par la vertu de ma serviette, je commande qu'un diner de cinq cents couverts, le plus beau qu'il soit possible d'imaginer, se trouve servi à l'instant. »

n avait à peine achevé que tout se trouva préparé pour la réception des ambassadeurs. Le roi fut tout surpris :

*— c Tu as rempli toutes tes obligations, » dit-il

au soldât, « il ne reste plus qu'à tenir les miennes. Je vais appeler ma fille ; le mariage se fera demain, quand les envoyés du roi d'Angleterre seront repartis. »

La princesse arriva et emmena Richard dans sa chambre. En montant Tescalier qui y conduisait, la fille du roi voulut savoir comment Richard s'y était pris pour se tirer si vite d'embarras.

— « Cela m'a été bien facile. Voici une serviette qui, sur mon désir, sert à boire et à naanger. »

Et Richard montra la serviette à la princesse qui s'en empara. Il voulut la lui reprendre, mais la fille du roi se mit à appeler :

— « Au secours ! Au secours ! on me fait violence I »

Les gardes accoururent et emmenèrent Richard dans une autre tour où ils l'enfermèrent.

Ses firères, ne le voyant pas revenir, le crurent mort.

Quelque temps après, les officiers du roi annoncèrent de nouveau par la ville de Paris que leur maître donnerait sa fille et la moitié de son royaume à celui qui lui fournirait assez d'or pour payer la rançon de son fils, prisonnier du roi de Prusse.

Jean prit sa baguette merveilleuse et se présenta au palais du roi. On le fit entrer dans une vaste salle contenant une foule de sacs qu'il fallait remplir d'or pour payer la somme demandée.

Le jeune honmie prit son bâton et dit :

— « Par la vertu de mon petit bâton, je commande que ces sacs soient remplis de louis et de pistoles. »

La baguette, conmie toujours, fit son devoir.

Le roi présenta sa fille au jeune homme et lui dit qu'il pourrait l'épouser le lendemain.

La princesse, ainsi qu'elle l'avait fait à Richard, dit à son fiancé :

— « Venez visiter mes appartements avec moi. Vous ne vous en repentirez pas, je vous l'assnre.

— Soit 1 dit le jeune homme, qui ne se doutait de rien. »

La princesse voulut voir le bâton magique et s'en saisit dès que Jean le lui eut montré.

— « Rendez-moi ma baguette, ou je vous jette par la fenêtre 1 » s'écria Jean.

— « Au secours ! Au secours 1 La garde I » cria la jeune fille.

Et avant que le soldat eût pu se défendre, il fut

saisi, lié, garrotté et jeté dans la prison où déjà se trouvait son frère Richard.

Pierre restait seul. On annonça une troisième fois par la ville que le roi donnerait sa fille et la moitié de son royaume à celui qui pouraît le transporter en peu de temps chez un roi qui demeurait dans un pays fort éloigné.

Pierre, qui n'avait pas vu revenir ses deux frères, se promit d'aller au palais et de prendre ses précautions.

Il examina fort attentivement les alentours du château du roi et alla se présenter à la porte. On le fit entrer.

n s'enveloppa avec le roi dans le manteau qu'U avait obtenu autrefois dans le Château du Diabhy et dit :

— <K Par la vertu de mon manteau, je commande que nous soyons transportés en un instant dans le palais du roi aux douze chevaux de feu. »

Et aussitôt ils furent arrivés dans le palais demandé.

Après avoir rendu visite au prince du pays et s'être entretenu quelque temps avec lui, le roi voulut revenir dans son pays. Pierre prit le manteau

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et revînt le soir même en France dans la ville de Paris.

Le jeune homme n'eut rien de plus pressé que .de dire au roi :

— « Eh bien I me donnez-vous votre fille ? »

Le roi lui répondit :

-— « Elle va venir te trouver. Vous pourrez vous marier dans une heure. En attendant que je donne les ordres pour la cérémonie, tu pourras visiter le château avec ma fille. »

La princesse arriva et emmena le jeune homme dans sa chambre. Puis elle s'empara du manteau merveilleux.

Lorsque Pierre voulut le lui reprendre, elle appela la garde. Mais Jean, qui était fort agile, sauta par une fenêtre dans la cour du palais et se cacha dans le bûcher.

On le chercha en vain toute la journée, il fut impossible de le trouver*

Le soir venu, Pierre sortit de sa cachette et pénétra dans le jardin du foi. Ayant aperçu de belles poires sur Tun des arbres du jardin, Pierre grimpa le long du poirier et alla cueillir des fruits. Il remarqua que Tarbre portait deux sortes de poires, d^ grosses et des petites. Il en prit des

deux espèces, en remplit ses poches et descendît.

Mais quelle ne fut pas sa surprise lorsque, ayant mangé Tune des grosses poires, il vit son nez s'allonger subitement de six pieds... Il continua néan» moins sa collation et mangea des petites pcnres. Son nez revint à sa longueur ordinaire. Voyant de quelle utilité ces fruits pouvaient être pour lui, il n'en mangea plus et s'en alla. Des maçons construisaient une muraille ; ils demandèrent au jeune homme pourquoi il passait à une heure si avancée ; mais il leur répondit qu'il venait de parler au roi et ils le laissèrent sortir.

Le lendemain, il y avait grande fête au palais. Une des suivantes de la princesse se mariait. Pierre l'ayant appris se déguisa de son mieux et se rendit au château pour y vendre les poires qu'il avait cueillies. On présenta les fruits au moment du dessert. Qiacun était ravi de voir de si belles poires, et il n'en resta bientôt plus. Aussi le nez de tous les invités s'allongea-t-il de six ^ieds.

La fille du roi ayant mangé deux poires, se vit avec un nez long de deux toises I

Un médecin fut appelé. U jugea nécessaire de c^ôuper cette espèce de queue. Une vieille femme

mourut pendant Popération et personne ne voulut se laisser couper le nez.

Pierre se présenta et s'offrit de guérir la princesse si le roi voulait lui rendre ses deux frères, la serviette, le bâton et le manteau merveilleux.

De plus, il réclama la main de la fille du roi et la moitié de la France. Le roi fut très heureux d'accepter.

Pierre guérit la princesse et les autres invités, grâce aux petites poires qu'il avait pris soin de conserver. Il épousa la jeune fille le jour même et vécut dès lors fort heureux avec son père, ses frères et les nombreux enfants qu'il eut par la suite.

Quant au bâton, au manteau et à la serviette rapportés de la Maison du Diable, je ne sais ce qu'ils sont devenus. Si un jour je l'apprends, je vous en ferai part.

(^Qmté le 6 janvier 1S78, par M. Alfred Haboury, d'Acheux [5omfN«]).

Cf. le o»te de Campbell : Lu Trois Soukûils daas West Highlands Popular Taies, ou le premier épisode se retrouve à peu près semblable : Château abandonné, repas, chambre avec lits. Seulement le diable est remplacé par trois grandes filles rouges qui vieœient se coucher avec les jeiraes gens. Après trois

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