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— Voilà, voilà, ma bonne femme, et des écus neufs encore ! »
Et ce disant, le paysan jeta sur la table uoe pleine poignée des beaux écus que lui avait fournis son âne. L'aubergiste écajrquilla les yeux et, sans en demander davantage pour le moment, prépara le dîner commandé. Pendant ce temps, notre ivrogne conduisait son âne à l'écurie en recommandant au valet de cour de ne pas dire à son âne : « Baudet, fais bien vite de Tor et de l'argent. »
Mais le baudet avait entendu cette démise phrase et s'était mis à répandre sur le sol de Técurie un beau boisseau d'écus et de pistoles.
Le valet était revenu et avait vu les écus sur la paille de l'écurie.
— « Ah 1 ah I » se dit-il. « Il parait que cet ivrogne a rencontré un magicien sur son chemin. Fort bien ; je vais avertir ma maîtresse. Nous avons ici un vieux baudet rétif qui fera bien notre affaire. Nous mettrons cet âne à la place de celui-ci, et l'ivrogne n'y verra que du bleu. »
Le valet alla trouver sa maîtresse, lui rapporta ce qu'il venait de voir dans l'écurie et lui communiqua son projet, qui fut aussitôt adopté et mis à exécution.
Le paysan fit un copieux diner, but encore mieux qu'il ne mangea, paya, prit l'âne et retoumii chez lui passablement gai.
— « Hé ! femme, » dit-il en rentrant, « notice misère est terminée pour tout de bon. A partir de ce jour, nous sommes heureux comme des rois. Je pourrai aller au café tout autant que cela me fera plaisir, et tu pourras t'acheter de beaux bonnets, des robes comme celles de la fermière. Je...
— Assez, ivrc^e de malheur ! Tu me feras mourir de chagrin et de misère 1 Tu...
— Femme, vois ce baudet ; je vais lui dire quelques mots et il nous donnera de beaux écus tout neufs :
— Ane, donne-moi vite de beaux écus... Beaudet, allons !... Mais quoi I tu fais le difficile 1 Tiens 4ies quelques coups de bâton te mettront peut-être à la raison... »
Et le paysan furieux frappait sur le pauvre âne qui, pas plus que la femme, ne comprenait rien à tout ce discours.
Le baudet se mit à ruer et à faire tout autre chose que n'en attendait l'ivrogne. Celui-ci vit bien alors qu'on l'avait volé à l'auberge et que ce n'était pas là l'âne que lui avait donné le magicien.
Mais, que faire ? Il était pauvre et ne pouvait obtenir justice. Il dut donc se résigner à se taire.
Le lendemain, le paysan rencontra à nouveau le magicien :
— « Eh bien ! l'ami, comment se porte ton baudet ? T'avais-je menti, hier? Mais tu m'as l'air bien triste...
— Oh ! oui, je me suis laissé prendre le baudet, et je suis pauvre comme devant. »
Le magicien se fit conter l'histoire de cette mésaventure et, moyennant une deuxième pipe de tabac, fit présent au pauvre diable d'une petite table merveilleuse fournissant un « dîner impérial » au commandement du possesseur.
Le paysan, bien joyeux, plaça la table sur le gazon et s'écria :
— « Dîner impérial ! »
Un excellent dîner se trouva prêt en un dind'œU.
— « Eh bien ! » se dit l'ivrogne, « je vais montrer à cette maudite aubergiste que j'ai plus d'une corde à mon violon. Je vais aller à l'auberge commander à dîner; et puis, quand tout sera prêt, je jetterai le tout par la fenêtre et je commanderai :
— « Cuisine impériale ! Bien maHn sera celui
qui réussira à m'enlever la table magique! »
Notre homme fit comme il venait de le dire.
Mais il but par trop du vin de la « Cuisine impériale » et ne tarda pas à s'endormir.
L'aubergiste avait été étonnée, comme bien vous le pensez, de voir le paysan jeter le dîner par la fenêtre et s'en faire servir un autre à l'aide de la petite table.
Dès qu'elle vit l'homme endormi, elle enleva la table merveilleuse et la remplaça par une autre en tout semblable ; de sorte qu'à son réveil, le paysan prit la fausse table et se fit battre en rentrant à la maison, lorsqu'il voulut montrer à sa fenune la fameuse « Cuisine impériale. »
— « Encore volé I C'est trop fort. Cette fois, si par hasard je rencontre le magicien et qu'il me donne quelque chose, je jure bien de ne plus me laisser voler. »
Le lendemain, il revit le magicien qui, informé du nouveau tour joué par l'aubergiste, donna à l'ivrogne une chèvre blanche à longues cornes.
— c< Tu vas retourner à l'auberge ; tu appelleras la maîtresse de la maison et le garçon d'écurie et tu les enfermeras avec toi et ta chèvre. Puis tu diras : « Chèvre, fais ton devoir ! » Et la chèvre
frappera tes deux voleurs. Tu as compris ; hâte* toi. Demain, à cette heure, tu me diras ce qui est arrivé. Adieu ! »
Le magicien s'éloigna et le paysan retourna à l'auberge.
— « Hé ! la femme I Hé I le valet d'écurie l » s'écria-t-il en arrivant. « Venez ici que je vous paie à boire. J'ai de l'argent aujourd'hui. Allons, qu'on se hâte 1 »
La femme et le valet étaient à peine dans la salle, que l'ivrogne en fermait la porte et commandait :
— « Chèvre, fais ton devoir ! »
La femme et l'homme, frappés à coups redoublés par la chèvre, se mirent à crier, puis à implorer le secours du paysan qui semblait ne pas entendre.
— « Nous vous rendrons votre âne et votre table. Mais, pour Dieu 1 £sdtes cesser votre chèvre ou elle nous fera mourir.
— Fort bien ; vous, valet, allez me chercher mon âne et ma table, et vous, femme, restez ici. Allons, chèvre, cesse de frapper I »
Le valet se hâta de rendre l'âne et la table magique ; notre homme put rentrer â la maison avec
les dons du sorder et faire un excellent repas avec sa femme et ses enfants.
Le lendemain, il retrouva le magiden qui lui donna pour dernier cadeau une fève merveilleuse qui, plantée plus tard dans la cheminée, s'éleva jusqu'au dd et permit au paysan de monter au Paradis avec sa femme et ses enfants.
(Conté en 1878, par Constant Vasseur, de Rossignol [Somme], alors iîive du pensionnat Breuval, d Mailly^e-laSomme).
Cf. Tahpautau, conte du Barrois, recaeilli par M. Bmm. Cosquin (Sûmania) et publié en 1876; voir les remarques de M. Cosquin à la suite de ce conts; celles du n<* 36 de la Collection Grimmy de R. Kœhler, sur le conte sicilien n^ 52 de la Collection Gon^enbach ; le n<* 29 des contes siciliens de Pitre et les remarques ; les contas siciliens n9* 7 et 12 de la Collection Co mpm t Ui ( NaaeUine popolari italiane), 187$ ; un conte grec de Simroch, Deutsche Mârcben^ 1864, app. n<* i ^ un conte catalan du Rmdallayre de M. Maspons, 3« partie, 1875, p. 31 ; les contes russes de Gubematis, Zool. myih.y t. II, p. 262 ; Le Nevelline di Santo Stefano di Calcinaia, 1869, n^ 21 renferme un conte toscan de Gubematis semblable; Henry Camoy, Omtes picards^ dans la Rtmania^ t. YIII, n9 30 : Jeam d la Tige (^Haricot, et quantité de contes similaires de tous pays dont rénumëration serait par trop longue.
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