AUX GRANDS HOMMES LA PATRIE RECONNAISSANTE
< Le Corps législatif décidera seul à quels hommes cet honneur sera décerné.
« Honoré Riqaetti Mirabeau est jugé digne de recevoir cet honneur. »
Cet homme qui venait de mourir, c'était Honoré de Mirabeau. Le grand homme de 1791, c'était V homme avorté àtil^i.
Le lendemain, le peuple fit à ses funérailles un cortège de plus d'une lieue, auquel manqua son père, mort, comme il convenait à un vieux gentilhomme de sa sorte^ le 13 juillet, 1789, la veille de la chute de la Bastille.
Ce n'est pas sans intention que nous avons rapproché ces deux dates, 1781 et 1791 , les mémoires et l'histoire, Mirabeau avant et Mirabeau après, Mirabeau jugé par sa famille, Mirabeau jugé par le peuple. Il y a dans ce contraste une source inépuisable de méditations. Comment, en dix ans, ce démon d'une famille est-il devenu le dieu d'une nation? Question profonde*
Il ne faudrait pas croire cependant que du moment où cet homme sortit de la famille pour apparaître au peuple, il ait été tout de suite et par acclamation accepté dieu. Les choses ne vont jamais ainsi d*ellesmêmes. Où le génie se lève l'envie se dresse. Bien au contraire, jusqu'à l'heure de sa mort, jamais homme ne fut plus complètement et plus constamment nié dans tous les sens que Mirabeau.
lorsqu'il arriva comme député d'Aix aux états généraux, il n'excitait la jalousie de personne. Obscur et mal famé, les bonnes renommées s'en inquiétaient peu ; laid et mal bâti, les seigneurs de belle mine en avaient pitié. Sa noblesse disparaissait sous l'habit noir, sa physionomie sous la petite vérole. Qui donc eût songé à être jaloux de cette espèce d'aventurier, repris de justice, difforme de corps et de visage, ruiné d'ailleurs, que les petites gens d*Âix avaient député aux états généraux dans un moment de fièvre et par mégarde sans doute et sans savoir pourquoi ? Cet homme, en vérité, ne comptait pas. Le premier venu était beau, riche et
considérable à côté de lui. Il n'ofTusquait aucune vanité; il ne gênait les coudes d'aucune prétention. C'était un chiffre quelconque, que les ambitions qui se jalousaient comptaient à peine dans leurs calculs.
Peu à peu cependant, comme le crépuscule de toutes les choses anciennes arrivait, il se fit assez d'ombre autour de la monarchie pour que le sombre éclut propre aux grands hommes révolutionnaires devînt visible aux yeux. Mirabeau commença à rayonner.
L'envie alors vint à ce rayonnement comme tout oiseau de nuit à tonte lumière. A dater de ce moment, Tenvie prit Mirabeau et ne le quitta plus. Avant tout, chose qui semble étrange et qui ne Test pas, ce qu'elle lui contesta jusqu'à son dernier souffle, ce qu'elle lui nia sans cesse en face, sans lui épargner d'ailleurs les autres injures, ce fut précisément ce qui est la véritable couronne de cet homme dans la postérité, son génie d'orateur.* Marche que l'envie suivit toujours d'ailleurs ! c^est toujours à la plus belle façade d'un édifice qu'elle jette des pierres. Et puis, à l'égard de Mirabeau, l'envie, il faut en convenir, était inépuisable en bonnes raisons. Probitas, l'orateur doit être sans reproche, M. de Mirabeau est reprochable de toutes parts ; praestantia^ l'orateur doit être beau, M. de Mirabeau est laid ; vox amœna^ l'orateur doit avoir un organe agréable, M. de Mirabeau a la voix dure, sèche, criarde, tonnant toujours et ne parlant jamais; subrisus audientiumy l'orateur doit être bienvenu de son auditoire, M. de Mirabeau est haï de l'Assemblée, etc. ; et une foule de gens,fort contents d'euxmêmes, concluaient : ikf. de Mirabeau n! est pas orateur.
Or, loin de prouver cela^ toas ces raisonnements ne prouvaient qu'une chose, c'est que les Mirabeanx ne sont pas prévus par les Cicérons.
Certes, il n'était pas orateur à la manière dont ces gens l'entendaient ; il était orateur selon loi, selon sa nature, selon son organisation, selon son âme, selon sa vie. n était orateur parce qu'il était haï, comme Cicéron parce qu'il était aimé. Il était orateur parce qu'il était laid, comme Hortensius parce qu'il était beau» Il était orateur parce qu'il avait souffert, parce qu'il avait failli, parce qu'il avait été, bien jeune encore et dans l'Âge où s'épanouissent toutes les ouvertures do cœur, r^onssé, moqué, humilié, méprisé, diffamé, chassé, spolié, interdit, exilé, emprisonné, condamné; parce que, comme le peuple de 1 789 dont il était le plus complet symbole, il avait été tenu en minorité et en tutelle beancomp au delà de l'Âge de raison ; parce que la paternité avait été dure pour lui comme la royauté pour le peuple ; parce que, comme le peuple, il avait été mal élevé; parce que, comme au peuple, une mauvaise éducation lui avait £ait croître un vice sur la racine de chaque vertu. 11 était orateur, parce que, grâce aux larges issues ouvertes par les ébranlements de 1789, il avait enfin pu extravaser dans la société tous ses bouillannements intérieurs si longtemps comprimés dans la famille; parce que, brusque, inégal, violent, vicieux, cynique, sublime, diffus, incohérent, plus rempli d'instincts encore que de pensées, les pieds souillés, la tête rayonnante, il était en tout semblable aux années ardentes dans lesquelles il a resplendi et dont chaque jour passait marqué au front par sa parole. Enfin, à ces hommes imbéciles qui com-
ET PHILOSOPHIE MÊLÉES. i03
prenaient assez peu leur temps ponr lui adresser^ à tiairers mille objcctfons^ d'ailleors souvent ingénieuses, cette question, s'il se croyait sérieusement orateur? il aurait pu répondre &na seul mot : c Demandez à la monarchie qui finit, demandez à la Réfolution qui commence ! »
On a peine à croire, aujourd'hui que c'est chose jugée, qnVn i 790 beaucoup de gens, et dans le nombre de doucereux amis, conseillaient à Mirabeau, dans son propre intérêt^ de quitter la tribune, où il n'aurait jamais de succès complet, ou du moins dy paraître moins souvent. Nous arons les lettres sous les yeux. On a peiae à crotre que dans ces mémorables séances où il remuait FAssemblée comme de l'eau dans un vase, où il entrechoquait si puissamment dans sa main toutes les idées scmores du moment, oè il forgeait et amalgamait si habilement dans sa parole sa passion personnelle et la pas- ^n de tous, après qu'il avait parlé et pendant quil parlait et avant qu'il parUt, les applaudissements étaient tonjoors mêlés de huées, de rires et de sifBets. Misérables détails criards que la gloire a estompés aujourd'hui ! Les journaux et les pamphlets do temps ne sont qu'iojures, violences et voies de fait contre le génie de cet homme. On lut reproche tout à propos de tout. Mais le reproche qui revient sans cesse et comme par manie, c'est sa ¥oix rude et àpre^ et sa parole toujours tannante, <2iie répondre à cela ? Il a la voix rude, parce qu'apparemment le temps des voix douces est passé. Il a la parole tonnante, parce que les événements tonnent de leur côté, et que c'est le propre des grands hommes d'être de la stature des grandes choses.
Et puis, et ceci est une taclique qui a été de tout temps invariablement suivie contre les génies, non-seulement les hommes de la monarchie., mais encore ceux de son parti, car on n'est jamais mieux haï que dans son propre parti, étaient toujours d'accord, comme par une sorte de convention tacite, pour lui opposer sans cesse et lui préférer en toute occasion un autre orateur, fort adroitement choisi par l'envie en ce sens qu'il servait les mêmes sympathies politiques que Mirabeau, Barnave. Et la chose sera toujours ainsi. Il arrive souvent que dans une époque donnée, la même idée est repré-^ sentée à la fois à des degrés différents par un homme de génie et par un homme de talent. Cette position est une heureuse chance pour Thomme de talent. Le succès présent et incontesté lui appartient. (Il est vrai que cette espèce de succès-là ne prouve rien et s'évanouit vite.) La jalousie et la haine vont droit au plus fort. La médiocrité serait bien importunée par l'homme de talent, si Phomme de génie n'était pas là; mais l'homme de génie est là, elle soutient l'homme de talent et se sert de lui contre le maître. Elle se leurre de l'espoir chiméiique de renverser le premier, et dans ce cas-là (qui ne peut se réaliser d'ailleurs) elle compte avoir ensuite bon marché du second ; en attendant, elle l'appuie et le porte le plus haut qu'elle peut. La médiocrité est pour celui qui la gêne le moins et qui lui ressemble le plus. Dans cette situation ^ tout ce qui est ennenii à l'homme de génie est ami à l'homme de talent. La comparaison qui devrait écraser celui-ci l'exhausse. De toutes les pierres que le pic et la pioche et la ca< lomnie et la diatribe et l'injure peuvent arracher à la ba&e du grand homme, on fait un piédestal à l'homme
secondaire. Ce qu'on fait crouler de Tun sert à la construction de Tautre. C'est ainsi que vers i790 on bâ-, tissait Barnave avec tout ce qu'on ruinait de Mirabeau.
Rivarol disait : M, Mirabeau est plus écrivain^ Barnaife est plus orateur, — Pellelier disait : Le Barnave oui y le Mirabeau non. — La mémorable séance du 13, écrivait Chamfort, a prouvé plus que jamais la prééminence déjà démontrée depuis longtemps de Barnave sur M. de Mirabeau comme orateur, — Mirabeau est morty murmurait M. Target en serrant la main de Barnave, son discours sur la formule de promulgation Va tué, — Bar^ nave^ vous avez enterré Mirabeau^ ajoutait Duport, appuyé du sourire de Lameth, lequel était à Duport comme Duport à Barnave, un diminutif — M. Barnave fait plaisir^ disait M. Goupil, et Mirabeau fait' peine, — Le comte de Mirabeau a des éclairs ^ disait M. Camus, mais il ne fera jamais un discours ^ il ne saura même ja^ mais ce que cest. Parlez- moi de Barnave! — M* Mirabeau a beau se fatiguer et suer^ disait Robespierre, // tC atteindra jamais Barnave^ qui n^a pas Pair de prétendre tant que lui y et qui vaut plus ^, Toutes ces pauvres petites injustices égratignaient Mirabeau et le faisaient souCTrir au milieu de sa puissance et de ses triomphes. Coups d'épingle au porte-massue.
Et si la haine, dans son besoin de lui opposer quelqu'un, n'importe qui, n'avait pas eu un homme de talent sous la main, elle aurait pris un homme médiocre. Elle ne s'embarrasse jamais de la qualité de TétoEfe dont
4 , Faute de français. Il faudrait qui vaut davantage.
10« LirrERATURE
elle fait son drapeau. Mairet a été préféré à Comeilie, Pradon à Racine, Voltaire s'écriait, il n'y a pas cent ans :
On m'ose préférer Crébillon le barbare
En 180S, Geoffroy y le critique le plus écouté qui fût en Europe, mettait « M. Lafon fort au-dessus de M. Talma» » Merveilleux instinct des coteries 1 En i 798, on préférait Moreau à Bonaparte ; en 4815, Wellington •à Napoléon.
Nous le répétons^ parce que selon nous la chose est singulière, Mirabeau daignait s'irriter de ces misères. Le parallèle avec Barnave l'offusquait. S'il avait regardé dans l'avenir^ il aurait souri ; mais c'est en général le défaut des orateurs politiques, homme» du présent avant tout, d'avoir l'œil trop fixé sur les contemporains et pas assez sur la postérité.
Ces deux hommes, Bamave et Mirabeau, présentaient d*ailleurs un contraste parfait. Dans l'Assemblée, quand l'un ou l'autre se levait, Bamave était toujours accueilli par un sourire, et Mirabeau par une tempête . Bamave avait en propre l'ovation du moment, le triomphe du quart d'heure, la gloire dans la gazette, l'applaudissement de tous, même du côté droit. Mirabeau avait la lutte et Forage, Bamave était un assez beau jeune homme et un très-heau parleur. Mirabeau, comme disait spirituellement Rivarol, était un monstrueux bavard, Barnave était de ces hommes qui prennent chaque matin la mesure de leur auditoire; quitàtentle pouls de leur public^ qui ne se hasardent jamais hors de la pos-
sîbtlité d'être applaudis ; qai baisent toujours humblement le talon du succès; qui arrivent à la tribune quelquefois avec ridée du jour, le plus souvent avec l'idée de la veille, jamais avec l'idée du lendemain, de peur d*avenfture ; qui ont une faconde bien nivelée, bien plane et bien roulante, sur laquelle cheminent et circulent à petit bruit avec leurs divers bagages toutes les idées communes de leur temps ; qui, de crainte d'avoir des pensées trop peu imprégnées de Tatmosphère de tout le monde, mettent sans cesse leur jugement dans la rue comme un thermomètre à leur fenêtre. Mirabeau au contraire était l'homme de l'idée neuve , de l'illumination soudaine, de la proposition risquée; fougueux, échevelé, imprudent, toujours inattendu partout, choquant, blessant, renversant, n'obéissant qu'à luîmème ; cherchant le succès sans doute, mais après beaucoup d'autres choses, et aimant mieux encore être applaudi par ses passions dans son cœur que par le peuple dans les tribunes ; bruyant, trouble, rapide, profond, rarement transparent, jamais guéable, et roulant pèle -mêle dans son écume toutes les idées de son époque souvent fort rudoyées dans leur rencontre avec les siennes. L'éloquence de Barnave à côté de l'éloquence de Mirabeau, c'était un grand chemin côtoyé par un torrent.
Aujourd'hui que le nom de Mirabeau est si grand et si accepté, on a peine à se faire une idée de la façon excessive dont il était traité par ses collègues et par ses contemporains. C'était M. de Guillermy s'écriant tandis qu'il parlait : Mirabeau est un scélérat^ un assassin! C'é* taient MM. d'Ambly et de Lautrec vociférant : Ce Mira* beau est un grand gueux ! Après quoi M. de Foucault lui
montrait le poing, et M. de Virieu disait : Monsieur Mirabeau^ vous nous insultez. Quand la liaine ne parlait pas, c'était le mépris. Ce petit Mirabeau! disait M. de Castellanet an côté droit. Cet extravagant ! disait M. Lapoule au côté gauche. Et, lorsqu'il avait parlé, Robespierre grommelait entre ses dents : Cela ne vaut rien.
Quelquefois cette haine d'une si grande partie de son auditoire laissait trace dans son éloquence, et au milieu de son magnifique discours sur la régence, par exemple, il échappait à ses lèvres dédaigneuses des paroles comme celles-ci, paroles mélancoliques, simples, résignées et hautaines, que tout homme dans une situation pareille devrait méditer : « Pendant que je parlais et que j'exprimais mes premières idées sur la régence, j'ai entendu dire avec cette indubitabilité charmante à laquelle je suis dès longtemps apprivoisé : Cela est absurde! cela est extravagant! cela ri est pas proposable! Mais il faudrait réfléchir. » Il parlait ainsi le 25 mars 179iy sept jours avant sa mort*
Au dehors de l'Assemblée, la presse le déchirait avec une étrange fureur. C'était une pluie battante de pamphlets sur cet homme. Les partis extrêmes le mettaient au même pilori. Ce nom, Mirabeau, était prononcé avec le même accent à la caserne des gardes de corps et au club des Cordeliers. M. de Champcentrtz disait : Cet homme a la petite vérole à Vâme, M. de Lambesc proposait de le faire enlever par vingt cavaliers et conduire aux galères. Ma rat écrivait : « Citoyens, élevez huit cents potences, pendez-y tous ces traîtres, et à leur tête l'infâme Riquetti l'alné ! » Et Mirabeau ne voulait pas
que rAssemblée nationale poursuivit Marat , se contentant de répondre : « Il paraît qu'on publie des extravagances. C'est un paragraphe d'homme ivre. »
Ainsi, jusqu'au 1" javril 1 791 , Mirabeau est un gueux • ^ un extravagant^^ un scélérat^ un assassin*^ un fou *, un orateur du second ordre ^^ un homme médiocre*^ un homme mort'^j un homme enterré '^^ un monstrueux bavard^^ hué^ sifflé^ conspué plus encore qtû applaudi ^^ ; Lambesc propose pour lui les galères^ Marat la potence. Il meurt le 2 avril. Le 3 on invente pour lui le Panthéon.
Grands hommes I voulez-vous avoir raison demain ? mourez aujourd'hui.
\ . MM. d*Ambly et de Laatrec^