POÉSIE POPULAIRE ANCIENNE
L'unique monument de la poésie des Franks et le chant le plus ancien où il soit question des Normands est celui sur la victoire de Saucour, remportée sur eux en 881, par Louis Le Bègue, et dont voici les premiers vers :
Einan kuning weiz ih, Heizsit her Hludvig.
« Un roi je sais, appelé le seigneur Hludvig. » Mais citons surtout le passage relatif aux Normands, lequel révèle dans les vainqueurs une race poétique : « Dieu ordonna au roi Ludvig de oionterà cheval : Ludvig, mon roi, secourez mon peuple, si cruellement maltraité parles Normands... Il brûlait de se venger de ses ennemis : peu de temps se passa avant qu'il vît les Normands... Alors il versa à ses ennemis la plus amère des boissons : malheur éternel à leur naissance. )) C'est une manière populaire que de terminer, comme ici, brusquement un récit ; c'est le procédé Scandinave. Andersen termine de cette manière un de ses contes, laissant Tauditeur étonné, ébahi :
€ Elle gisait étendue tout de son long dans le ruisseau : qu'elle y reste. » Et c'est tout. Ou bien Je conteur danois se débarrasse de la curiosité de son auditoire enfantin en terminant par ces mots : a Du reste, les enfants ne doivent pas tout savoir. »
On a prétendu que les Normands amenèrent des scaldes avec eux en France. On cite même l'un d'eux, le scalde Sîgvatur qui vint à Rouen oîi il écrivit l'histoire de son voyage, sous le titre de Chansons occidentales dont quelques-unes ont été conservées par Perinkiold dans son Hist. regum septent. Mais le premier poète normand est l'auteur inconnu de la vie de saint Léger, dont quelques vers attestent qu'elle fut composée à Fécamp et dont, selon Edel. du Meril, la forme est certainement normande. Les premiers annoncent son âge et son dialecte :
Domine Deu devemps lauder Et a sus honor porter, etc.
Toutefois celui qui se rapproche le plus des scaldes, h la fois chanteurs et soldats, c'est Taillefer, qui entonna sur le champ dé bataille d'Hastings la chanson de Roland, jonglant avec son épée, en avant de son armée, et entrant dans les Saxons pour y trouver la
mort. Il est dès lors évident que ce chant était populaire dans l'armée normande. C'est avec le nom normand de Théroulde, le signataire d'un vers de cette poésie, c'est avec le dialecte, avec l'éloge tout particulier qu'il fait de la race normande et d'autres signes que nous avons exposés dans les écrits des Antiquaires de Normandie, c'est pour une foule de raisons que nous pouvons i apporter à notre province la naissance de ce poème, qui a la simple beauté des poèmes homériques. Le Conquérant eut aussi un autre poète, Berdic, qualifié dejoculalor régis dans le Dom's day book.
Ters le temps oh fut composée la chanson de Roland, il y avait un chant militaire, se rapportant à un événement à la date de 1064. n se tronve en récit dans la chronique de Robert de Torigny, abbé du mont Saint-Michel ; mais son caractère rhythmiqne nous a permis de le disposer en vers. C'est un messager qui annonce la victoire des Normands sur les Français à Mortemer; voici la pre<miére ligne de ce genre qu'on appela plus tard une déploration :
Rodulfus de Tœnia nominatus sum, Vobisque defero lu^bre nuntium,
Ad Mortuum mare, Currus vestros cum carris ducite, etc.
Ce chant, exposé historique et sérieux, fut plue tard transformé duQS un sens insultant et railleur, tel que nous le trouvons dans y Roman de Rou, de Maistre Wace :
Fraaceis» Franceis, levez, levez, Tenez vos veies ; trop dormez ; Allez vos amis enterrer Qni sont occis à Mortemer.
Ce gmsA événement très national eut encore son écho plus tard dans ime autre version. Nous n'avons pas ici ce qu'on appelle la irime normande, enterrère, et dans la strophe suivante inAumère, rimant avec Mortemh'e; car en normand on prononce Mortemé :
Réveillez-vous et vous levez, François, qui trop dormi avez.
Allez bien tost voir vos amis.
Que les Normands ont à mort mis, Entre Escouys et Mortemer ; Là vous convient les inhumer.
Le souvenir du fondateur de la dynastie normande en Sicile revit en ce pays dans la Ruggiera, ou danse de Roger, laquelle est dhantée à quatre personnages, d'après les Chants populaires d^ItaUe, ^ar Rathery,
On cite une ishanson satirique du temps de la première Croisade ^M99), sous Hobert--courte-Heuse, composée à Jérusalem, par les Normands, -contre Arnoult Malcouronne (le mal tonsuré), son raumônier, dont les mœurs laissaient à désirer. Ce Robert, le plqs romanesque et le plus intéressant des princes normands, .^tait an
— givrai poète, qui eut toute la délicatesse des races celtiqnes. Il devait
ce caractère à tout^a les déceptions de sa vie, à vingt-huit ans de captivitédans le château deCardiff. et àl'étude des poésies galloises. On sent l'inspiration de la muse celtique dans sa belle adresse au chênedc Penarth (le cap de la bruyère), qu'il contemplait de son donjon, avec son refrain : « Malheur à l'homme qui n'est pas assez vieux pour mourir 1 u Nous ne citerons Philippe de Than que parce qn'il a écrit son Bestiaire en un rythme qu'aime l'oreille populaire, en vers léonins, et parce que son livre est un recueil de légendes vulgaires sur les animaux. A propos de rythme populaire, remarquons ici, en passant, que c'est le vers de cinq pieds qui est le favori, dont le type u Au clair de la lune n est gravé dans toutes les mémoires. Ce nom est pour nous l'occasion d'en citer un autre spécimen assez joli, dans son mépris de la rime :
CbcE mon père j'ftioas Cinq à six flUeltcB Et j'allioaa danser De$S[i3 rherbe «erle Dans le coin d'un bois.
D'un pelil, petit, Dans le coin d'un bois, D'un petit vtllagt.'.
Peut-être onnous pardonnera, si, en vue d'égayer un sujet trop sérieux, nous y avons jeté ce sourire populaire ; nous reprenons :
Orderic Vital dit que les jongleurs de sou temps chantaient les exploits de saint Guillaume, dit le marquis-au-cort-nez, et que ces chants étaient populaires en Normandie : a Vutgà canitur de illa cantilena, Oii les trouvères prenaient-ils leurs poèmes? Là où tant se trouve, dans le peuple. Le premier poète des Normands, leur Homère, Wace, le dit partout, spécialement dans le Brut, où il déGuit ainsi la poésie populaire : a Ne tout mensonge, ne tout voir, * et où il dit qu'il a pris son sujet dans les chants bretons : «La Hoode table, dontli Bretons dîenC mainte fable, h U y en avait alors beaucoup de perdus , et G. de Malmesbury regrette ces antiques traditions d'Arthur et les vieilles cantilënes « cantilenœ per auccessioTiem iemporum detritœ. ii Malgré cela, Arthur n'est pas encore complètement mort : les Anglais n'ont-ils pas sa chasse dans la Grande-Ourse « Arthvr'a chose, » et nous, gens de l'AvraD-
chin, n'avons-nous pas les légendes de cette grande coupure des collines de Mortain « la fosse Arthour?»
Il n'y a pas jusqu'au saint Graal qui n'ait laissé de traces en Normandie et qui n'y ait été populaire, témoin la fête du Précieux-Sang, célébrée à Fécamp. C'est à Fécamp que se rapportent les merveilles racontées dans le Graal de Chrétien de Troyes, sur ce sujet par «li conte... qui a Fécamp est tout escriz. » Mais il n'est pas possiblOi comme l'a essayé un Normand, le grand découvreur de nos vieux poèmes, l'abbé de la Rue, de donner aux Normands l'honneur de l'invention dans le cycle du Graal et de la Table-Ronde. Nos compatriotes ne furent pas des inventeurs en poésie ; ils furent des propagateurs, et par leur vie d'aventures et par leurs traductions. Giampi parle du lai de Hoel, comte de Nantes, comme étant encore chanté de nos jours en Italie. Le petit poème d*Evangeline^ de Longfellow, nous montre les Normands portant nos chansons en Acadie et au Canada ; il cite spécialement « le carillon de Dunkerque. » Tocqueville entendit dans ces régions un bois-brûlé qui chantait une de nos plus populaires et vieilles romances, la Claire-Fontaine :
À la claire fontaine Les mains me suis lavé.
À la plus haute branche Un rossig^nol chantait :
« Chante, rossig^nol, chante Puisque t'as le cœur gai, Le mien n'est pas de même, n est bien affligé. »
Pour appuyer ces observations se présente un poète anglonormand du xiP siècle, qui place ses héros normands en Sicile, Hugues de Rotelande, qui dans son roman d'Tpomédon, traduit du latin :
Si le latin n'est translatez, Gaires ni erent entendanz,
Se défend de l'invention comme d'une faute. C'est ce poète cosmopolite qui a pris dans le domaine populaire, sans doute, comme La Fontaine, ce dicton :
Mieux vaut un tiens ke deux aurai
G. de Saint-Paier (de Saint-Pair) est aussi un translateur, pour adopter un mot qui esprime mieu\ que traducteur, l'amplification de trouvères ; mnis il est un poète populaire. Il a composé son roman du Mont Saint-Michel pour l'instruction des pèlerins et il en fait un tissu de légendes, de miracles, de traditions dont quelquesunes se discn L encore sui'lcs rivages du grand monastère normaad.
Il y a un poèfc anglo-normiind du \ih' siècle, Henri d'AvranctlRs, qui offre dans ses œuvres un côté populaire, parce qu'il consacre be:iucoup de ses vers à la Vierge :
Iteine de plétÉ, Maria, Eli qui ilùilû pure ot claire
Sujet du moiiis très populaire dans une province dont on disait :
Saint Martin et Mariu, Se partagent la Normandie.
— Marie et saint Martin, Partagent le Cotentin.
— Si bonne n'était Normandie, La Viergu n'y serait mie.
S'il n'eit pas possible de (ionstater à quelle époque la légende de Robert-le-Diable, duc de Normandie, a .joui le plus de vogue, s'il n'est pas facile de déterminer quel personnage réel en a été le type, il n'en est pas moins certain qu'elle a pris naissance en Normandie et que nul thème ne fut plus populaire dans cette province et dans toute l'Europe. Un chef-d'œuvre moderne, l'opéra de ce nom, lui a rendu sa vogue d'autrefois. KUe a eu trois formes principales, le Dit, le Hotnan, le Myttère. Noua croyons que le roman est de rédaction normande : du moins la langue y est fortement chuiotée; on y trouve clielui (celui), noriche (nourrice), naiiionche (naissance), tnercki (merci), pénilanche, doutanche, etc. Nous savons qu'une légende de la même province fondée en partie sur la même donnée, la vie de saint Alexis, était récitée le dimanche devant la foule. Nous avons une version normande de cette vie, celle qu'a publiée M. Hippeau dans les Mémoiret de C Académie de Caen.
Le goût et la popularité des chansons en Normandie sont encore attestées par les redevances féodales. Les hommes du seigneur de Beaumont-le- Roger devaient venir chez lui, le jour de la Trinité
iOO —
danser et chaater une chanson. C'est une des clauses du coutumier des forêts de cette localité. Cette redevance existait pour S. Aabinle-Guîchart : « mes hommes doivent dire une chanson comme les autres gens du pais. » (Ap. L. Delisle, Etudes p. 90.) Selon le coutumier de Dieppe, d'après ces mêmes Etudes^ les manants du fief de G. Crespin étaient tenus « chacun an le jour de la Tipbanie (E'piphanie) de venir à la vicomte, avecques eulx un ménestrel.» Quels étaient les airs de ces chansons? Nous ne les croyons pas perdus; on entend encore les vieux airs gaulois et c'est dans cette musique populaire que la musique savante prend le plus souvent ses motifs et ses mélodies. Quand on étudie les rythmes de la poésie populaire, on y trouve toutes les combinaisons que Ton attribue aux poètes et dont on fait surtout honneur à Técolc de la Pléiade. Tout part de tous, du peuple, qui d'ailleurs, en littérature, pratique la liberté. Il scande et rime comme il parle et spécialement Use joue de le e, qu'il supprime ou qu'il allonge. Aussi y a-t-il lieu de s'étonner que dans un livre, d'ailleurs très bien fait, les Vers français, par de Gramont, on range dans les hendécasyllabes, ou vers de onze pieds, un exemple tiré d'un chant qu'il appelle lui-même populaire, le comte Ory.
Un des plus plus anciens chants bachiques de Noël que l'on connaisse est anglo-normand, du xiu« sièle, renfermant des expressions purement anglaises, qu'avait d'ailleurs importées en Normandie une poétesse anglo-normande, Marie de France, entre autres drincheyl (/ drink health^ je bois la santé) et Wesseyl {[ wish health, je souhaite la santé) :
Seignors, jo vus di par Noël £ par li sires de cest hostel.
Ça bevez bien ; Et jo primes berrai le men, £ pois après chescon le soen
Par mon conseil Si je vous di trestoz : Wesseyl, Dehaiz eit qui ne dira : drincheyl.
{Rapports de Fr. Michel, p. 59).
En faisant un poème sur les Sept-Dormants, Chardry adoptait un thème très populaire, rapporté sans doute des croisades et pris aux Arabes, qui l'appellent les Compagnons de la caverne. C'est le premier découvreur de nos vieux trouvères normands. De la Rue, qui a signalé celui-ci et qui fait de son poème u une de ces pièces
dévotes qu'on chantait ou qu'on récitait dans les cours des barons ou dans les monastères. » Un des caractères d'un poème que cite GhaMry est l'emploi dans la procédure contre J.-C. « de termes de loi qu'on ne peut trouver que dans les rôles des échiquiers d'Angleterre et de Normandie. » Ce caractère juridique, un des côtés originaux du génie normand, doit être mis en évidence, parce que la langue du droit y était populaire.
La littérature normande avait, dès le xiii^ siècle, sa coutume en vers. Un de ses poètes, Richard d'Annebaut, mit en vers les Institutes. Un autre, Jean de Gourcy, dans le portrait de la Gourmandise, la rattache à la coutume normande :
Elle g^ardoit, quoi que nul die, La coutume de Normandie.
dont on dit proverbalement que le premier article est ainsi conçu : « Item, il faut vivre. » En effet, il fallait aller chercher sa vie à l'aventure, alors que, selon le dicton, on ne donnait que trois choses au fils cadet : « A cadet de Normandie, espée, bidet et la vie. »
Une des versions du Nouveau fort offre des formes normandes : Cltchon (Glisson), Biaumanoir (Beaumaner), cop (coup).
Il y a un genre essentiellement populaire, les farces ou chants farcis. Nous en avons cité un Noël assez intéressant. On en entend un autre en Normandie qui commence ainsi :
Pater nostei' Qui es dans les hauts.
L*archevêque de Rouen, le célèbre Odon Rigaut, qui a dénommé le fameux bourdon « La Rigaut », d'où est venu le dicton « boire à tire la Rigaut, j) d'après la beuverie de ses sonneurs, ce prélat trouva des pièces farcies chez les religieuses de Caen : « In festo Innocentium cantant lectiones sua^ cum farsis. » (xni° siècle). Il parle d'un jeu populaire qu'il trouva chez les clercs d'une église de Gournai : « dissolutè et îcarriliter se hahebant ducendo choreas per vicos et faciendo le virilt, » et le virelai était un poème composé de petits vers sur deux rimes. Dans ce même registre de l'archevêque sont réprimandées les religieuses de Montiviiliers : « Nimiajocositate et scurrilibus cantibus utpotè farsis conductis (cantiques) motulis (motets. ))
C'était aussi un chant farci que le peuple d'Evreux chantait encorô
au commencement du siècle dernier, le jour de la fête de Tabbé des cornards. Nous ne parlerons pas de ces fêtes des cornards fcocus) d'un pays où le mot a un féminin qui manque au françaiSi c.-à-d. cometie; nous ne citerons que deux vers populaires qui en peignent bien toute la licence ou toute la liberté :
ÀQX cornards est permis de tout dire Sans offenser du prince Tire.
A propos de cornette^ nous nous rappelons une singulière périphrase poar un logis où la femme est maîtresse : « Le maite chcu li pisse d'accroupi. » Parmi les représentations théâtrales des cathé^lrales on doit citer une scène que l'on voyait à Rouen et qui rappelle la popularité dont jouissait spécialement en Normandie Virgile l'Enchanteur : « Maro^ Maro, vales getUilium^ da Christo teslimonium. Virgilius in juvenali habitua benè cmatus respondeat : Ecce polo demissa solo» »
Parmi les Vaudevires-de-Basselin^ que nous ne regardons pas cependant comme des chansons populaires, c'est-à-dire chantées par la classe inférieure, l'ouvrier, le paysan, le soldat, il y en a deux farcis et l'on entend encore des chansons bachiques de cette espèce, mais assez bourgeoises. Tous ces chants peuvent se rattacher les uns aux autres, en remontant vers le passé, jusqu'au plus ancien du genre, le Lœtabundus, rédigé en dialecte normand du xiii<^ siècle :
Or hî parra, La cerveyse vos chantera :
Àlleluia !
Qui que aukes en bet.
Si tel seyt com estre doit (doit T)
Res miranda !
Toutefois la plus ancienne mention de chants farcis en Normandie, est celle de Notker, qui écrivait en 880 et qui déclare en avoir entendu dans une des plus célèbres abbayes normandes, celle de Jumièges. Il y a une autre farclture, mais musicale : c'est un déchant, ou chant à deux voix, où Tune chante un psaume et où l'autre chante une chanson en français. Par exemple, la première voix dit dans un déchant du xii® siècle : « Dames sont en grand esmoi » et la seconde en même temps : « El in fines. » Un autre spécimen nous montre le déchant : v Kyrie,,, et se la face ay païen dans la messe de Dufay.
La mort de Duguesclin fut un deuil national, surtout en Normandie où le connétable avait beaucoup guerroyé ; il était capitaine de Pontoraon et partant pour la guerre d'Espagne, il avait mis son épouse Tiphaigne, surnommée la Fée, à cause de son savoir, dans la plus grande abbaye normande, le Mont Saint-Michel. Des chants populaires paraissent avoir servi à la composition de sa vie par le trouvère Guvelier. La ballade d'Eustache Deschamps sur la mort du connétable renferme quelque chose de spécial à notre province et quelques vers d'un caractère populaire, comme la chanson : « Suis-je, suis-je, suis-je belle ? »
Bretagne, ploure ton espérance, Normandie, fais ton enterrement....
Hé ! gens d'armes, ayez-en remembrance Vostre père, vous étiez si enfant.
Le bon Bertrand, qui tant ot de puissance.
Qui vous aimoit si amoureusement.
Un autre grand événement eut lieu en 1407, l'assassinat du due d'Orléans. Ce fut un Normand qui le tua, Raoul d'Anctoville, et ce fut un Normand qui flétrit sa mémoire, le docteur Jehan Petit. Un notaire de Rouen, Pierre Cochon, applaudit au coup en écrivant un refrain de son temps et criant bravo à Raoul :
« Raoulet sache biau fanchon fiert sus bonne teste. » (Raoulet, sage beau garçon, frappe sur bonne teste.)
Le XV* siècle, celui de l'occupation anglaise, est de beaucoup le plus riche en chants populaires pour la Normandie, principal théâtre de la lutte nationale. On le constaterait par deux chants que s'adressèrent les Anglais et les Français à l'occasion du siège de Pontoise. Le second s'adresse aux Normands qui pactisèrent avec l'étranger :
Entre vous, Anglais et Normans,
Ëstans léans, dedans Pontoise,
Fuyez vous-en, prenez les champs.
Oubliez la rivière d'Oise
Et retournez à la cervoise
De quoi vous estes tous nourris,
Sanglans, meseaus, puans, pourris.
C'est aussi au souvenir de l'occupation anglaise que nous rapporterions un chant qui donne une idée de la licence des con-
quérants, de la bonhommie de Jacques Bonhomme et de rhonneur d'une Lucrèce française, curieuse pièce sur une seule rime :
Dessin le pont de Nantes»
Emmenons fai I gai I la bergère.
Les Anglais Tont jouer.
Emmenons la bergère an pré.
Us n*ont trouvé à prendre Qu*un bonhomm' prisonnier.
— Bonhomm', donne ta fille.
Nous te lairons aller.
— Ma fille est à la messe.
Allez donc la chercher.
— Qnand eir fût dans sa chambre, EU' se mit à pleurer.
— Et le grand capitaine La requit de l'aimer.
— Attendez, fe dit-elle.
Ce soir après souper.
— Et quand ell' fut seulette, Eir se mita prier...
— De la dague s'est saisie Et le cœur s'est fraj^.
— Et quand le capitaine Revint pour la trouver,
— Il l'appela trois fois Sans pouvoir l'éveiller.
— Il lui fit dire trois messes Et la fit enterrer.
— Puis quitta le métier Pour se fair'tonsurer.
C'est à cette époque que nous rapporterions aussi deux dictons. On dit à Mortain d'un lit dur :
Chest un liet d'Angliais,
Gha n'mollit pas aux Français.
et quand le paysan de l'Avranchin a vidé son écuelle pleine de soupe, il dit : « En v'ia encore une que les Angliais n'éront pas. »
Par contraste, nous citerons un dicton de Brecey sur une couche molle, celle du bourgeois, pris pour type d'homme riche, qui est délicat pour le bon coucher :
Il faut sept ans de sept oies Pour faire un lit de bourgeois.
Mais le cachet populaire et national est plus fortement enipreiat dans un vauderire qui s'adresse particulièrement aux paysans :
Hé ! cuidez-vous que je me joue, Et que je voulsisse aller En Engleterre desmourer ?
Us ont une longue cooe.
Entre vous, gens de village.
Qui aimei le roy françoys, Prenez chtciin bon eonrâg e Pour combattre les Engloys.
Un autre vaudevire pleure Oliyier Basselin, peut-être pendu pa;^ les Anglais ou fustigé par eux, comme un ivrogne scandaleux, comme nous le croyons d'après ces vers de Le Houx :
Estais-tu point du temps que les Anglois
À Basselin firent si grand vergogne ?
Relias ! Ollivier Basselin,
N'aurons-nous point de vos nouvelle^ ?
Vous ont les Engloys mis à fin.
Vous souUiez gayment chanter
Et de mener joyeuse vie
Et les bons compagnons hanter
Par le pays de Normandye.
Nous prierons Dieu de bon cneur fin,
Et la doulce Vierge Marye
Qu'el doint aux Engloys mal fin.
Dieu le père sy les mauldye !
Cependant sur la victoire même qui expulsa l'étranger du sol de la province, sur celle de Formigny, il n'y a, du moins à notre connaissance, qu'une poésie de Charles d'Orléans, dont quelques traits ne seraient pas désavoués par la muse populaire :
Gomment voy-je les Anglois esbahis l Et les Anglois menaient leur sabat En grant pompe, baubans et tirannie.
Or a tourné Dieu ton deuil en esbat.
Et t'a rendu Guienne et Normandie.
Nous n'irons pas, bien que ce pays de Vire et de Vaudevire ait été un foyer de haine contre l'étranger, jusqu'à y mettre une insurrection nationale, ou, comme on l'a dit, une espèce de chouannerie. Nous n'en connaissons pas les preuves. Un souvenir de l'occupation
anglaise se perpétue encore dans rAvranchin, c'est ce que dit le paysan, lorsqu'il a vidé son écuelie à soupe : « Encore une que n'auront pas les Anglais. » Que le terme vaudeville soit une forme de vaudevire, on n'en peut douter, mais on ne doit pas donner à Basselin l'honneur d'en être le père, car il se sert de ce mot comme d'un terme populaire et parfaitement connu :
Faisant Tamour, je ne sçauroy rien dire, Ne rien chanter, senon ung Van-de-Vire.
Mais il n'est pas exactement un poète populaire : il est chef d'une industrie, il est maître foulon ; il sait le latin, l'histoire, la mythologie ; il boit du vin dans la contrée du cidre et il en parle en connaisseur. Mais cet homme, dont nous n'avons les Yau-de-Yire que rajeunis de langage et retouchés d'idées, eut, plus que buveur au monde, le rire franc et épanoui ; il aima à boire pour boire, et Bacchus, selon les lois de la physiologie, ne laissa pas en lui de place à l'amour. Basselin fut un bourgeois touchant au peuple^ d'ailleurs bien différent de vie, de langage et d'inspiration d'un autre Virois, avec lequel on a voulu le confondre, Jean le Houx. Ce n'était pas pour lui qu'était fait ce proverbe de la sapience normande :
Ni la filache près dn tison.
Ni la fille près du garçon.
Basselin exprime l'horreur de deux choses, de l'eau et dn médecin. Il connaissait sans doute le proverbe :
Qui court après le mière.
Court après la bière.
Basselin et le Houx furentl'un à l'autre ce que Désaugiers est à B6ranger. Le foulon du Val-d'^î-Vire a la fibre populaire, il s'inspire de vieux refrains, s'approprie la manière du peuple, comme on peut le voir dans ces vers, le plus joli chant en l'honneur dn liquide national :
De nous se rit le François :
Mais vrayement, quoi qu'il en die.
Le sildre de Normandie
Vault bien son vin quelquefois .
GouUe à val et loge, loge !
n faict grant bien à la gorge.
Ta bonté, 6 sildre beau.
De te boire me convie ; Mais, pour le moins, je te prie, Ne me trouble le cerveau.
Coulle à val, et loge, loge !
U faict grant bien à la gorge.
Voizin, ne songe en procez, Prens le bien qui se présente ; Mais que Thomme se contente.
Il en a tousiours assez.
Coulle à val, et loge, loge I Il faict grant bien à la gorge.
Est par cestuy là logié ?
En est-il demeuré goutte ?
De la soif, sans point de doubte,
Je me suïs très bien vengié ;
Coulle à val, et loge, loge !
Il faict grant bien à la gorge.
On a voola faire de Basselin un héros, tué par Tétranger ; mais ses vers à la main, on ne voit pas qu'il ait aimé autre chose qu'à boire, et dans sa chanson, qui fait allusion à un siège de sa ville, il ne songe qu'à sauver ses tonneaux. Ame molle et débonnaire, il ne hait personne : vous ne lui trouvez, en fait d'antipathies, que l'eau, le médecin et Timpôt. On a voulu faire de lui un chef de bande. D'après quoi? D'après des vers de la Fresnaye, où « chevaliers n signifie compagnons, ou plutôt l'école du val de Yire, ce qu'il appelle a les bons compaignons. »
II y a un refrain du vaudevire qui a embarrassé les commentateurs : c'est le fînal ennéovoy, qui est peut-être l'origine du mot hautbois ; mais, quoi qu'il en soit, doit-on voir là un mot ou un ensemble de mots ou bien un cri? Nous sommes pour cette dernière solution, qui peut s'éclairer de nombreux rapprochements. C'est tellement dans la nature de terminer une phrase par un cri, soit de joie , soit de tristesse, qu'on trouve cet usage chez les sauvages. Gharlevoix nous apprend que le nom d'Iroquois, formé par les Français, « a été tiré du terme hiro qui signifie a j'ai dit » par lequel ces sauvages finissent tous leurs discours et de houé qui est un cri, tantôt de tristesse, lorsqu'on le prononce en traînant et tantôt de joie, quand on le prononce vite. » [Hist. de la Nouv. France^ d,271). C'est ainsi qu'on appelle en certains lieux les Français les Didons^
Me leur terme ordinaire, dis-donc ; ainsi les Anglais sont des YouknoWy vous savez. Ce cri final houé nous amène par analogie à Yevohi des Grecs et des Latins et surtout à Vaoi I final des laisses du Roland, et du vieux refrain français 6 gai I dont la forme ancienne était ô wai ! très près de la finale de Venné-evoy ! des vaudevires ; le commencement est Vennéf le refrain d'une poésie de Villon. Un vaudevire ci-dessous finit par Hél h, chaque couplet ; on trouve encore celte exclamation dans cette farce populaire, très patoisée, et encore inexpliquée dans sou entier, de la grivoiserie normande, la Fricassée crotestyllonée :
Horiho ! ma commère.
Allons bère chopinette Du bon vin à la tastette.
C'est assez dire que nous ne voyons pas dans Tevohé, le eu utt, courage, mon fils, des commentateurs, ni dans le ô gué I le mot latin gaudium^ malgré tout le respect qu'on doit à M. J.-J. Ampère. On trouvera plus loin d'autres exclamations finales : ai l hoye î
Parmi les chants inarticulés aux élaùs sonores et clairs , à tonte volée, oii débordent la joie, le bonheur de vivre, la beauté du ciel, nous n'en connaissons pas de plus expressif, de plus musical que celui-ci qui éclate sur les montagnes et dans l'air vaste et pur ; c'est celui des vachers du pays de Bray : il nous rappelle un chant des gondoliers de l'Adriatique ; il remémore les expressions de Jo!é des Grecs aXoXaCstv, dire alala^ et des Latins, lallare :
Lariola, lariola, Lonlanla, lariola Lalonlariala !
Si la mort de Basselin contre l'étranger n'est qu'une supposition, il n'en est pas de même de celle d'un aventurier de cette époque, dont on n'a que le nom de guerre, assez significatif, Da Nobis^ et dont la complainte était fort connue autrefois. Le chansonnier ano-* nyme ne nous a appris qu'une chose, c'est que Da Nobis prit len armes pour la France contre les Anglais et fut, pour ce fait, pendu aux environs de Rouen, dans les dernières années de l'occupation :
Hé ! Da Robis, Ta es bon compaignon,
- (oe-
Tu u promii Au noble rai trancojs
De ta simple perianns D'Être prêt à pnrlir.
Si Ifl tAnitHiurin sonne.
Héla»!
Si le luiiibuuiia sonne.
Cette chanson; quelques parolea d'adieu,
ton a
simple, BÎ populaire, sa termine par es par le poète dans la bouûhe de son
Rosaignolet, Qui cbaale au bois joli.
Va à Rouen, A ma femme et lui di, Qu'elle ne se desconforte,
ne butlle la carde.
Hélas 1 ne baille la corde,
{Vaux-de-rire, édit. 1831, p. 5T).
^P C'est le seul chef de bandes célèbre que nous connaissions. La Bretagne en a célébré plusieurs dans ses récits et ses chants. Luzel a cité des chansons en souvenir de brigands célèbres, dans ses Guerziou. Le Normand ne elle guère qae Cartouche et Mandrin. Pour la chouannerie, la Bretagne a des récits et des chants, pour Jambe-d'Argent et pour Jean Chouan. La Basse-Normandie garde le souvenir de quelques chouans au nom pittoresque : Bayard, Monteau-Ciel, Fleur-de-Rose, etc.
La réaction contre l'étranger eut son expression populaire dans la farce des Paltes-Ouaintes, jouée à Caen, en 149S, par les écoliers de l'université de cette ville, qui avait été fondée parle roi anglais, Henri V; elle est fortement empreinte de patois normand dans son style et les noms de ses personnages, Il est resté dans le langage de la Basse-Normandie une expresaïon que nous croyons issue des gnerrea anglaises : quand on veut railler la fureur, soudaine et sans cause, de quelqu'un, on lui dit : u Voyez donc la furie Talbot I jt C'est une allusion ironique à l'impétueux général de ce nom, qu'on a appelé l'Achille de l'Angleterre. Lorsqu'à la guerre étrangère auccédèrent les troubles de la Réforme , de nouveaux sujets s'atErirent h la muse populaire pour ctianter et gémir. C'est & cet
ordre d'idées que noas rapporterions un Yaa-de-Yire, qae nom croyons dirigé contre les Réformés, commençant par ces mots : « A la duché de Normeudye il y a si grant pillerie ■ ; le poète ajoute :
Qnaot à inoy n j serai plus Pour la double des coart-Tétits.
U désigne ainsi les religionnaires qui mettaient plus de iiévérité dans leur costume et il souhaite la paix a par toute la crestienté. n
Après la plainte catholique, voici la chanson guerrière, intitulée cependant Vau-de-Vire, un nom qui s'appliquait non-seulement aux chants virois, mais à tous ceux de la vallée de la Yire, car celui-ci se rapporte à Salnt-Lo :
Le premier jour de may Par permission divine Fut St-Lo assailli À coaps de cooleavrine.
MaUgnon y estoit Et sa gendarmerie, Rampan, Clerel aussi, Àigniaux, Sainte-Marie,
Qui sans cesse disoit :
Colombière, rends-toi Au grand Charles, ton roi.
Ou tu perdras la vie.
Colombière répond.
Tout rempli de furie :
De me rendre en poltron Qu'on ne me parle mie.
Jamais ne me rendray, Toujours combatteray, D*ici vous chasseray.
Ou j'y perdray la vie.
Nous n'avons pas en Normandie de chant huguenot proprement dit. Toutefois, à Ivry, à Arques, comme à Goutras, les ministres huguenots entonnèrent sans doute le verset du psaume 118| devant les soldats agenouillés :
La voici l'heureuse journée Qui respond à notre désir.
C'est de la poésie asi populaire est celle-ci :
z xdvante, celle de Marot;
Selon Montmerquê, le dicton « la vache à Colas » dérive d'une chanson sur une vache qui était entrée dans un temple de huguenots. Celte chanson, qui occasionnait des querelles, fut défendue BOUS peine de la hart.
Encore aujourd'hui, danslenord delà Manche n unehuguenoten est une terrine h étroite ouverture, semblable à celle où les religioiinaires faisaient cuire leur viande les jours défendus, sans que les catholiques pussent voir dedans et le terme huguenot y est une injure adressée à celui qui u'a pas db religion ou qui ne pratique pas. Au xvi' siècle, dans l'Orne, AmC étiit le sobriquet des religionnairos. Nous avons entendu à Céaux, près d'Avranches, cette malédiction où grignaut semble désigner le diable : ii Luther, Calvin, Grignaut. n Nous avons entendu un singulier synonyme de sein, de mamelles de femmes : « chai (chair) de huguenots. » Pourquoi ? parce qu'elles n'ont pas été baptisées, étant venues depuis le baptême.
C'est en pleine Kéforme que vécut le vaudeviriste, Jean Le HoDs; mais, malgré le titre de ses poésies, il n'est pas un poète populaire. Complexion délicate, caractère mélancolique, attaché à la profession d'avocat qu'il n'aimait pas, attaqué par le clergé, il diffère notablement de Basselin, dont il est l'imitateur. 11 en diffère encore par un poiut important : il a aimé et il n'abusait pas de la coupe. 11 a livré le secret de sa tempérance dans un distique qu'il s'est appliqué : non quoi sunl cantui autlior toi pocula sumpsi, are eliam feci kos vel sitiente modes.
En citant un beau chant de profession normand, celui du Prestourier, essentiellement national dans le pays de la pomme, nous devons dire que chaque profession se faisait son chant. Ainsi les faucheurs s'en allaient jetant dans les airs ce couplet aux pléonasmes si caractéristiques :
C'est trois faucheux qui s'en vent fauchant.
Au grand vent qui vente.
S'en vont avec Iroii beaux dards Ifauk) d'argent,
le grand vent, d le rude vent,
vent qui vente la nuit 1
Les maletiera chantaient cette chanson sur les mnleto :
Un mulet, deux mulets, trois mulets 1 Sur la montagne voyez-les, Au diable c'est la bande.
Et qu'on dise après ces types si tranchés que les chants populaires ont été faits par des esprits cultivés ! Imités, oui; créés, non.
Nous citerons plus loin d'autres refrains de profession ; contentons-nous de mentionner une chanson normande de moisson : c'est une ronde, appelée la Passée d'août, et l'équivalent de la Micaut de TAvranchin. Pour cette fête de la moisson, célébrée encore dans ane très grande partie de la Normandie, le fermier réunit les moissonneurs dans un grand repas. Les convives vont chercher à la grange la dernière gerbe, qui est très grosse ; on la plante dans la cour et on danse autour d'elle en chantant cette ronde :
Notre jeune maltresse.
Entrez dedans le rond Et puis baillez la ^rbe Aux gens de la maison.
Alors la jeune maîtresse ou la femme du fermier délie la gerl^e et la partage entre tous les conviés qui lui donnent un gros bMser ; puis la fête se continue avec coups de fusil et de pistolet jusqu'à minuit, pii Ton se met à table en y restant jusqu'au point du jour. Parmi les jeux de ces réunions champêtres il y en a un où, l'on s'exerce à un art essentiellement normand : il consiste à répondre aux questions sans employer ni la négation, ni l'affirmation, d'après cette formule :
Je te défends de dire ni oui ni non ni vère.
Jusqu'à tant que je seis reveau d'ia fera.
Une jolie expression, surtout dans une province qui aime l'argent, esft celle qui veut dire qu'on ne peut plaire à tous : a Tout le monde n'est pas louis d'or. » On peut la rapprocher de cette cçgoiparaison normande : « aimable comme l'argent. »
De tous les vaudevires mis sous son nom, le plus normand et le plus marqué du cachet populaire est le suivant, au point que nous croirions volontiers à la signature de cette chanson, évidemment francisée :
Je vay boire aux gentils pommiers»
Qui ont fait mettre à six deniers Le pot de sildre cest année, Dont la soif sera ruinée.
Les sildres à peine parés On fait boire aux gens altérés, Et n'eussent-ils denier ny maille, Pour remplir bientost la fustaille.
Le boisseau de fruit excellent Ne vaut que six blancs seulement.
Des poires on ne sait que faire.
Qui mettra donc Teau dans le bére ?
On reliera les tonneaux vieux ; On y met des cercles tout neufs ; On n'oyt plus rien que reliager ; Ghascun entend pressourager.
En donnant un vide tonneau.
Un autre de sildre nouveau On vous emplira sans coustage.
Bon temps est revenu, courage ! -
Courage, drosles, bons garçons I Encor on dira vos chansons ; Encore seront, pour faire rire, En bon crédit les Vaux-de-Vire.
L'an mil six cent douze, un garçon.
Bon pressourier, fist la chanson, À qui tous ceux du voisinage Venoyent sur la nuit rendre hommage.
Ce thème du pressourier , le vendangeur normand , est une spécialité du Vaudevire. A l'exemple que nous venons de citer, nous en ajouterons un autre, d'un faire vraiment populaire, et sentant bien le métier : il est aussi du xvii^ siècle :
Un pressourier vraiment Est bien plus qu'on ne pense :
C'est comme un président.
Quant le marc il agence
C'est le premier Entre tous les métiers, Vive celuy des pressouriers.
Quand le marc est assis, Pressouriers vont repaistre, Et dîner au logis, ▲ la table du maistre.
Il faut du rôt.
Entre tous les métiers, Vive celuy des pressouriers.
Les grands sabots aux pieds, Le bonnet à la tête, Sur la may^ respectés.
Us font toucher la bête
Aux valets.
Entre tous les métiers.
Vive celuy des pressouriers.
A eux seuls appartient De tout le pressourage L'entier gouvernement.
Et du grand couteau large
Tailler le marc.
Entre tons les métiers.
Vive celuy des pressouriers.
La jumelle, la vis,
Les cuves, le moulage,
Le mouton, la brebis (pièces du pressoir),
La may, leur font hommage*
Bref, je vous dis:
Entre tous le's métiers.
Vive celuy des pressouriers.
Dans le recueil de chansons normandes cité ci-dessus, et à la page 187, on trouve une pièce fort jolie et à refrain exclamatif. Or, ces 'refrains sont un des traits les plus marqués des chants populaires et le Ho de celle-ci nous fournit l'occasion de remarquer que X)e ori et le cri plus ouvert Hau,Hao ! sont assez fréquents dans les chants normands; et, en l'ajoutant à plusieurs autres preuves, établiraient la nationalité du Roland, où l'exclamation Aoi I termine chaque laisse, comme cet étrange Ennéovoy I final de couplets dans Olivier Basselin. Il semble bien que le Enné^ de Villon : « Et Isabeau qui dit : Enné I » est l'abrégé de TEnnéovoy. Ce dernier refrain, qui a été Tobjet de diverses interprétations, dont celle de L. du Bois (êtes- Tous sourds?) n'est pas la moins étrange, peut représenter: venez
au bois, cet appel au bois, si familier à la muse populaire, et il semble être Torigine du mot Hautbois, Tinstrument pastoral.
Gentils compagnons du raisin, Buvons d'aultant au soir et au matin, Jusqu'à cent sols; Et ho !
À notre hôtesse ne paierons peint d'ar^^, Fors un credo Et ho!
Conférons le chant bien connu :
Ho ! batteux, battons la ^rbe, Battons-rla joyeusement
ttoq3 trpA}v«oas une de ces exclamations finales dans une ji^cription de la cathédrale de Gomminge, au desspus d'un chevalier cox^be^ttaut un dragon ou guibre :
Par amor de ma donna
Me combat Âba questa guibra, ai !
]Çm0 chm^on normande, du XY^ siècle, dans le ms.. l^amberti de ^ÇajreuXi dont les airs sont notés, se termine aussi par un pri :
Et je rotissois l'oye Et trempois men dey dans la lechefroye.
Hé ! Hoye I
y^iue a remarqué ce cri final dans les chants des pâtres pyréjaéens : n une ronde sur un air monotone terminé par une note JSigfxèfle chef bondissant avec un cri sauvage. » Du temps de Basfifilin .la farciture n'était pas tombée en désuétude; savait-il le latin? gingivas n'est pas du latin macaronique : c'est une preuve ,46j^Iu$!que les chansons publiées sous le nom de Basselin, buveur .^^1 oepend^nt, opt été faites ou retouchées par l'avocat Jean Le
Mais toujours le vin Lavet gingivas.
Quelque iÂere^ •quelque curé de campagne lui doon^Uril d^s i^meslalines, comme céHe-^ii :
Car son meilleur vin Deprompsit cadis Et nous en a faict Usque adoras Remplir nos hanaps
L'auteur, avocat, latiniste, savant, n'avait pas besoin de recourir auz curés. Une autre preuve évidente de sa facture, c'est la « trogne de Basseiin, » comparée au coq d'Inde , qui n'était pas connu à l'époque de l'ivrogne du Yal de Vire, et qui ne fut introduit que du vivant de Le Houx.
Une branche fort intéressante de la poésie populaire est formée par les chants de pèlerinage, et notre province possédait un des buts de viages le plus célèbre de la chrétienté, l'abbaye du Mont Saint-Michel — au péril de la mer — m pericuh martSj in pelago mariSj in procella maris.
Les pèlerinages étaient les chemins de fer du moyen-ftge. Les croisades elles-mêmes furent des pèlerinages à main armée. Les grandes lignes, avec leur station aux églises, aux monastères, aux hôtelleries, se dirigeaient sur Jérusalem d'où le pèlerin rapportait le nom de le Palmier, le Paumier, en ang. Palmer^ comme orné de la palme d'Idumée, vers Rome d'où le nom de Romier, Ronodeu, Romiguière, selon le dialecte, vers St-Jacques en Galice, et de là les surnoms de Jacquet, de Jacquot, et vers le Mont Saint- Michel qui donnait à ses visiteurs la désignation de Michelets, Miquelets , Micbelots ; cette dernière forme se trouve encore comme nom commun de pèlerin au Mont Saint-Michel dans nos dictionnaires. C'était le palais, le paradis de l'Archange, où s'opéraient mille miracles. Semblable au mille doré du Forum où aboutissaient tous les chemins de l'Empire, le Mont était le centre où arrivaient ces voies de viages qui s'appelèrent et s'appellent encore les chemins Montais ou Montais,
C'est un trouvère, moine du Mont Saint-Michel, G. de Saint-Paier, au xii** siècle, qui a composé, pour les pèlerins à son abbaye, le poème le plus ancien que nous possédions pour le cycle michelien. Il y décrit, non sans charme, les pèlerinages qui se déroulent par monts et par vaux, le long de ces grèves, qui ont englouti bien des pèlerins et voyageurs, et leurs chants et leurs musiques «dontretintoient les vallées et les plaines. » Au xvi^ siècle, un moine, du nom de Feuardent, qu'on lui croirait donné pour sa passion religieusCi
composa un recueil de chants de pèlerinages au Mont Saint-Michel, et dans son livret tout populaire il y est question de cette v croix de mi-grève, » plantée sur un rocher, entre la terre et et le Mont, dans cette région étrange que Wace appelle la « terre marine. »> Nous nous contenterons ici de citer un fragment de chant de pèlerins que nous avons entendu dans notre enfance et qui représente bien les courses au clocher de ces grands marcheurs, en Tabsence de routes. Il est tiré de la u Grande chanson des pèlerins de Monsieur Saint Jacques :
Quand je funmes dedans les landes,
Bien étonnés, J'avions de l'iau à mont les gambes,
De tous côtés.
Compagnons, nous faut cheminer
En grande journée, Pour nous tirer de ce pays
De grande rousée.
M. J, Fleury, né dans la Hague, rappelle, dans son Rabelais et ses Œuvres, le vieux cantique des pèlerins de S. Jacques, qui, comme le précédent, commence toujours par : quand, d'après ces spécimens :
Quand je fûmes sus le pont qui tremble...
Quand je fûmes au port de Blaye...
Quand je fûmes dedans les landes...
Quand je fûmes dedans l'Espagne
Je fûmes bien joyeux.
De voir sortir de ces montagnes
Si grande odeur.
De voir le romarin fleurir.
Thym et lavande.
Je rendîmes grâce à Jésus-Christ
Et chantîmes ses louanges.
Les Bretons visitaient fréquemment aussi le Mont Saint-Michel, qu'ils chantaient dans leur langue. Ils ont un chant populaire oh Ton voit le jeune rustre, qui fut Duguesclin, tombant à genoux à la première vue qu'il a d'un chevalier tout armé, resplendissant, et il s'écrie : Grand St-Michel, ne me faites pas de mal. Ce chant est dans le Barzas-Breiz de la Yillemarqué. Mais les Bretons, tout autre raoe, regardaient les Normands avec hauteur et inimitié, et ils
n'allaient chez eux que pour vénérer leurs saintSi comme ib le disaient dans ces vers :
Sans le grand SainUGourgoùy Le gros Saint-Pierre-ès-Loges Et Saint-Michel du Mont, Je nMrîons jamais veir Ce que les Normands font .
Ce sont eux aussi qui complètent leur distique sur leur grand saint, sur St-Yves, avec cette pointe contre Tennemi héréditaire :
Saint-Yves était un Breton, Grand avocat, mais non larron.
Si Saint- Yves eût été Normand, On n'en pourrait pas dire autant.
Quand saint Pierre voulut le mettre hors du paradis, on y chercha pour cela un huissier, on n'en trouva pas. Toutefois, le Normand riposte au Breton, mais à sa manière :
Breton, Bretonaille, Combien ta volaille ?
Deux sous et demi Et le Breton aussi.
Pour les chants Mîchelots, on en trouve plusieurs dans un mss. du Mont, VHist, générale de l'abbaye : « s*en suyvent plusieurs hymnes et chansons que pourront chanter les pellerins venant et s'en retournant de ce Mont Saint-Michel, » [Bibl. nat,, fonds S. Germain, p. 924, t. 11). On peut s*en former une idée d'après ces strophes qui annoncent le xvi» ou xvii* siècle, alors que, par suite de la cessation des grands pèlerinages;, on commença à dire : a les grands gueux vont à St-Jdcques, les petits gueux à St-Michel. »
Tu fais de flots es<;umer
Geste mer.
Tu la brouilles de nuages, Et puis tu retiens lei Tente
Insolents, Pour accoiser ces orages.
Toi qui commandes à ces flux
£t reflux, l^ais qu'aucun mal ne itte grève Et deffehds ton pèlerin
Au chemin.
Quand il passera la grève.
Qaoi qu'il en soit, si l'œil pouvait creuser la grève, il y verrait pêle-mêle des pèlerins nombreux dans leurs tombes de sableSi ayant sur eux les mantelets de coquilles, les chapeaux retrousséSi gourde au flanc, bourdon à la main, puis des moines à sandales, des soldats en armure et des enfants, dont beaucoup vinrent en troupe d'au-delà du Rhin a por ce que à cela Dieu les mouvoit. n Et si vous lisez Tobituaire de l'abbaye, vous y trouverez des prières pour tant de pèlerins « engloutis dans les grèves, » pour tant de pèlerins « étouffés dans la presse. »
Ces cantiques de Saint-Michel sont encore chantés dans les confréries des Miquelets de l'Orne, et c'est de là qu'est venu le dernier pèlerinage que nous avons vu et dont, signe des temps, le chef portait une bannière brodée, le don d'une dame protestante, une dame de la famille de Broglie. Ces Miquelets de l'Orne chantent encore ces vers, qui sont dans le livre du P. Feuardent :
Saint Michel, archange de paix, Votre puissance sans égale Ayant mis Satan à renvers.
Malgré sa puissance infernale, Nous nous prosternons devant vous, Saint Michel, priez pour nous.
La pèlerinage à Saint-Girre, sur la Vire, avait aussi donné lieu à des cantiques :
Venus sommes du Vau de Vire En pèlerinage à Saint-Girre.
Jésus nous gard' d^encombrer.
{Recueil des Vau-de-Vire de L. Dubois).
Après avoir cité quelques strophes du cantique précédent, nous devons ajouter que c'est la vingtième strophe qui a le plus de rapport avec les viages, celle qui commence ainsi : u De ce mien pèlerinage. » Le numéro 1423 de ce même fonds Saint-Germain renferme aussi plusieurs chants des pèlerins michelots.
Plusieurs des miracles de cette région michelienne, ni terre ni eau, étaient narrés dans les anciens poèmes dédiés aux pèlerins. Le plus beau était celui de Péril, l'enfant dont sa mère accoucha au milieu des flots, accumulés en muraille autour d'elle. Nous en citerons quelques-uns, à cause de leur caractère populaire. Il y a, dans les Annales du monastère, les miracles suivants : La femme, qui
8è moque des pèlerinages, et qui est envahie par le diable et délivrée par l'archange. Les pèlerins qui n'ont pas d'argent pour payer rhôtellerie et qui voient apparaître des pains et de l'argent. Le pain unique qui se multiplie pour treize pèlerins. L'homme de Mortain qui devient muet, parce qu'il empêche des enfants de venir an pèlerinage au Mont. Les tailleurs de pierres de Sourdeval qui sont pris de mal pour s'être moqués des pèlerins. Le pèlerin, à cheval, qui est emporté par la mer et sauvé par l'archange, quand il a crié : Aide à moi, grand saint Michel. Comme la Normandie possédait, dans le Mont Saint-Michel, un des plus grands buts de pèlerinage du Moyen-Age, il n'est pas étonnant que cette province garde encore un bon nombre de dits relatifs à ces grands courants de populations, qui étaient les grandes lignes au Moyen-Age :
Rouge rosée au matin, Beau temps pour le pèlerin.
Pluie du matin, N'arrête pas le pèlerin.
Petit paquet et long chemin Fatiguent le pèlerin.
Pour les guerres civiles religieuses, la Normandie offre peu de documents populaires, sauf la chanson sur le siège de Saint-Lo. Le chansonnier huguenot n'est cependant pas dépourvu de pièces de cette nature. On peut s'en assurer dans le recueil où M. Bordier a recueilli les chants religieux, les chansons politiques^ chants de martyres et cantiques de religionnaires, etc.
A partir des guerres religieuses et civiles, pour lesquelles nous n'avons guère que le vau-de-vire du siège de Saint-Lo, cité déjà, nul événement n'agite la Normandie que la sédition des Nu-Pieds, les sauniers de l'Avranchin, qui, d'Avranches, « l'allumette de la ligue,» se répandit jusqu'à Rouen. Elle a produit un beau chant, mais un peu au-dessus du niveau populaire, un chant qui fut la Marseillaise de cette insurrection :
mon pais, tu n'en peux plus.
Que t'a servi d'être fidèle ?
Pour tant de services rendus.
On t'a baillé la gabelle.....
Dans cette sédition, commencée et soutenue par le peuple, mais dirigée par des nobles et des prêtres, le ton de la chanson principale
était assez élevé. II n'y a guère qu'on vers : v Assiste un valeureux nu-piedz, n qui ait une couleur populaire.
L'époque de la Révolution, à part la Camargnole, produisit des chants plus bourgeois et lettrés que vulgaires et incorrects, car elle fut l'œuvre et l'avènement de la classe moyenne. Dans le pays que nous habitons, nous n'avons recueilli qu'une chanson de la chouanaerie d'un cachet populaire, celle que nous disait un vieillard, en 1864, sur un combat outre les chouans et les bleus aux environs d'Avranches :
Entre la Forge et le Sellant,
Les bleus ont rencontré les chouans.
Il y aurait une intéressante collection de noms de chouans à recueillir depuis le chef Je.m Chouan jusqu'à un autre très célèbre du côté de Domfront, Jean Bon Bougre (M éril) en remplissant l'intervalle de noms plus connus de ceux de l'Avranchin, Bayard, Le Boucher (sobriquet) Monte-au-Ciel, Fleur de Rose, Pauvre Jacques, Le Bourru, garçon très gai, avec une épaisse chevelure, des hommes énergiques auxquels no s'appliquerait pas le blason des gens d'Argentan : « Messieurs, ne tirez pas, je nous rendons. » Ils avaient un argot dont le Bréviaire vendéen par Al. de Veau donne les mots, spéc, bouteille signifiant cachette. Toutefois le sobriquet « les chouans ou chouettes de Milly, les chouans de Subligny, les cohans (même mot) de Marcey » sont plus anciens que la chouannerie, et il y a bien longtemps qu'en patois normand chouan est la contraction de chat-huant. Il faut voir sous ce sobriquet une allusion à des rapines nocturnes. Il y a cependant un sobriquet qui date de la chouannerie : « Le restant des treize » parce qu'il y avait treize chouans bien connus : il est appliqué à la commune de Bourguenolles.
Du temps de l'Empire on chantait le couplet :
Chantons l'antienne, Qu'on chantait il y a mille ans, Que Dieu maintienne L'Emp'reur et ses descendants.
Jusqu'à ce qu'on prenne La lune avec les dents.
POÉSIE POPULAraE MODERNE
Il serait bien, en commentant ce chapitre, de donner les oaraetères de la poésie du peuple. Ampère en a îndiqnë les priocipaaz dans les tnstructiora, poar les chants et contes populaires. Le récit est brusque et coupé, les mêmes formes reviennent souvent. Lss discours sont rarement analysés, ils sont répétés textuellement, à la manière homérique, Les objets les plus communs sont d'or et d'argent. Le refrain est qualquefois sans rapport avec le sujet. Ls rime n'est que l'assonnance, et souvent même les vers ne rîmeet pas : traits dominants dans tous les cbanls, écossais, allemands, Scandinaves, espagnols. Nous ajoutons ta brièveté du mètre qui, en général, est de six ou huit pieds, le refrain exclamatif, la répétition double et triple du vers saillant, et quelquefois l'allitération, comme dans : n A force de forger, on se fait forgeron, n et dans cette variante Mortaînaise de Marie Anson :
Te touvienl-il qu'i la première fois, Tm anneau! s'y rompirent en l'y serranl tes doigts.
Remarquons dans ce dernier vers ce besoin, pour la muse populaire, de syllabes sonores et accentuées et la substitution, très fréquente en Normandie, du son i et y à \'e muet.
Mais on n'aura pas l'idée complète du cbant, s'il n'est pas chanté : u c'est l'air qui fait la chanson, a dit parfaitement le peuple, la poésie n'est que le corps ; l'àme c'est la musique. Toutefois si les classes instruites se passent volontiers des paroles, les classes inférieures en ont besoin, parce qu'elles n'aiment pas le vague et l'indécis. Le mélodie du peuple est simple, nettement dessinée, généralement triste, traînante h la fin dos vers et surtout des couplets, chez les paysans normands. I! y a là des trésors pour la musique savante, qui, du reste, ne se fait pas faute d'y puiser. Si les vers sont modernes, les airs sont presque toujours anciens ; tel doit êtra ce bel air populaire que nous entendons dans l'Avranchin, celui de la Pille du Pécheur, qui se termine en sons prolongés et décroissants, qui font à la fin un effet musical et témoignent de la bonno poitrine du chanteur. Nous disons que l'artiste savant puise sesain
daos les chants du peuple. Les exemples seraient trop nombreux. Pour en citer un qui est éclatant, nous prenoos ce passage de M. du Camp : u Deux des femmes (aimées) commencèrent à chanter cet air charmant dont Félicien David s'est inspiré pour écrire la danse des aimées. »
Nous ci'oyons que le cancionero normand, si ce mot n'est pas trop élevé, doit, comme son légendaire, se diviser en trois grandes classes : la poésie religieuse, la poésie amoureuse et romanesque, la poésie badine et satirique. Il y a dans tout cela, sinon des erUorescences, mais bien des germes : peu do mots littéraires, peu d'airs de musique qui ne soient sortis du peuple. Si un Musset dit qu'il y a loin entre la ci>upe et les lèvres, le Normand dit en son patois :
Entre la. bouche et la quJUi^r (eitillïer).
Il y a Bouveiil du deslouclncr (déran^metit',
(M. do Brieos, tirig, de q, q. usaget).