POÉSIE RELIGIEUSE
D'après tout ce qui précède, le lecteur ne doit paa s'attendre à trouver dans les Normands une population religieuse, c'est-à-dire éprise d'idéal. Vous ne rencontrerez pas, chez eux, la prière simple et humble du marin breton : » Mon Dieu, protégez-moi en passant le raz : mon navire ost si petit et votre mer est si grande ! a La mer elle-même, qui l'enserre de tant de eûtes, la mer, la grande inspiratrice, ne lui guère suggère que quelques termes assez poétiques : n La grande bleue. , . boire à lu grand'tasse » et par un temps de tempête nia plaine du marin a des bosses» c'est-à-dire la mer moutonne. Mais près de l'expression a boire à la grande tasee, » il y aura u boire la lavure de ses fesses. »
Lee prières liturgiques elles-mêmes preanent souvent un aoceat railleur, comme le benedidle, dont nous avons donné le commencement, le Pater farci, bien moins sérieux que lu Pelit Pater du bon Dieu, du Périgord, comme la Préface macaronique, comme le chant de la Résurrection qui se termine sur des facéties. Les enfants eux-mêmes s'accoutument à cette manière ou obéissant h ce besoin humain de railler ce qui gène. Ils se moquent ainsi dans rAvranchia de la Croix-de-Diea, l'alphabet :
Croix-de-Diea à la bibocfae, J*ai du pain dams ma calotte, J*ai du vin dans men baril.
Bien assez pour me nourrir Mé et ma p'tite souris.
n y a des thèmes qui servent à la fois pour le sacré et pour le profane, comme a J*ai un long voyage à faire » qui sert à l'Annonciation et au Ghâteau-d'Amour.
Toutefois, en cherchant bien, on trouve quelques chants relipeux sérieux, qui ont» non pas Télan ou la profondeur, mais la physionomie douce et dévotieuse. Telle est T Annonciation, du canton de Tilly :
J*ai un long voyage à faire, Je ne sais qui le fera.
Ce sera Gabriel TAnge,
Vive Jésus I Qui pour moi fera cela,
Alléluia*
Gabriel prend la volée. — Vive, etc.
Droit à Nazareth s'en va. — Alléluia.
Trouvant les portes fermées. — Vive, etc.
Par la fenêtre il entra. — Alléluia.
Trouvant la Vierge en prière. — Vive, etc.
Tout humble la salua. — Alléluia.
Je vous salue, Vierge très digne. — Vive, etc. Mère du grand Dieu qui sera. — Alléluia.
Ave Maria pour la Vierge. — Vive, etc.
Pour les anges Regina. — Alléluia.
On entend aussi un chant pieux, fort simple, que Ton chante sur les bords de la baie du Mont Saint-Michel, aux cueilkries de lin, où il contraste fortement avec la chanson particulière à cette récolte : a As-tu point vu ma mie, au bois, au bois, au bois... Au joli bois je m'en vois » où la mie a cousait en soie. » Voici le petit cantique où l'on sent la chanson :
Que faites-vous seule en ce vallon.
Mon aimable bergère 1 Je n*suis point seule en ce vallon,
J*suis en bonne compagnie.
Je suis en compagnie de Dieu
Et d*la Vierge Marie.
Il y a une pièce mystique, suave et pure en son cadre restreint, que M. deBeaurepaire donne comme fort répandue aux environs de Céanx, sur les bords de la baie du Mont Saint-Michel; son refrain b cette physionomie populaire que donne la répétition, et elle commence par l'accentuation normande :
L'aulra jonr en m'y promenanl, Uon doux Jéius j'ai rencontré, Hon cœur vole, vole, vole.
Mon tceur vole vers les cieui.
U'a dit ; Ha fille, qu'est'ee que vous cherchez 7 — Mon doux JÉSUS, j'allais vous chercher.
M'a dit : M» fille, qu'est-ce que voua vouleiT — Hon doux Jésus, l'hamililé.
Dans la bourgade de Genêts les pdlours, en voyant s'élever l'aloaette, imileot la cadence de son chant, lai criant :
Pdite alouellc, petite alouette, Honte en haut.
Pour prier le bon Dieu Pour les petits pastouriaux Qui n'ont ni robes n
On peut mettre en regard les deux prières des marins de Bretagne et de ceux de Normandie ; les premiers disent : « Mon Dieu, protégez-moi en passant le raz, mon navire est si petit et votre mer est si grande, n Pour les seconds, le sentiment religieux ne fait pas oublier les intérêts matériels : a Au profît du maître et de l'équipage, bon temps 1 n cette prière oii l'on remarque l'expressian: ■ alyzée 'i du v. fr. alh, uni, c.-à-d. vent uniforme.
Les cantiques de pèlerinages s'en sont allés avec les pèlerinages. 11 y en avait un célèbre en Basse-Normandie, à Tamerville, celui de Saint-Suplie (Saint-Sulpiue), qui se cliantait le jour de l'assemblée on tête patronale. On chante, encore en l'honneur du bienheureux Thomas de Bivîlle, un cantique, qui n'eit plus écrit en hague-
langoge, comme son poème populaire da ]!^ni* siècle^ et dont voici an cooplet :
Scrofuleax, hydropiqnes, Soardft-maets et goutteux, Manehofs, paralytiques, AveigieB et boiteux.
Célébrez à jamais De Thomas les bienfaits.
Le pèlerinage à Saint-Gilles était aussi très fréquenté, et on ne le faisait pas sans crainte de malheurs; témoins ces vers d'un chant normand du recueil de L. du Bois :
Venus sommes du Vau de Vire En peUerinage à Saint-Girre, Jésus nous gard' d'encombrer.
Nous avons vu les derniers pèlerins réels au Mont Saint-Michel; c'étaient des Michelotê de TOroe, qui chantaient ces vers, qui datent du XVI* siècle :
SainifMichel, archange de paix.
Votre puissance jsans égale.
Ayant mis Satan à renvers, Nous nous prosternons devant vans, SaintrMichel, priez pour nous.
Nous avons encore entendu ce débris de la u grande chanson des pèlerins de Monsieur Saint-lacques «> assez fortement normannisé :
Quand je fïkn-mes dedans les landes.
Bien étonnés, i'avions de Tiau amont les gambes.
De tous côtés. Compagnons, nous faut cheminer
En grande journée, Pour nous tirer de ce pays
De grande rousée.
U y a cinquante ans, on entendait dans les grèves du Mont Saint-Michel la chanson des Goquetières, plutôt un cantique qu'un chant de profession. Elle se chantait le jour Saint-Jean, au retour de la pêche des coques. Elle a une couleur antique et un cachet de naïveté qui exclut toute idée de malice. C'est certainement un fragment d'une hymne populaire de pèlerinage :
Allons tons an service
De notre Seignen, De monsien Saint-Micheu Qui vont çoucbier ensemble Dans an bian llet de flieurs.
Ce terme d'honneur appliqué à l'archange, Tépithète de saint inséparable du nom propre, nous montre le normand respectueux dans la forme envers les liabitants du ciel ; il ne s'est départit de ce respect que rarement, dans des dictons de culture :
Entre Georget (Saint-Georges) Et Marqnet (Saint-Marc) Il est un jonr seulet On on sème citrouillet.
Et dans cette allusion à la Fête-Dieu, qui en tombant la veille de la Saint-Jean fait de cette fête un jour de jeûne :
Qnand Jean fait jeûner Dieu, Abondance de bien en tont lieu.
On personnifie aussi au féminin certains jours de fête, en supprimant le nom de saint. Pour dire qu'il n'y a que la saint Guillaume entre la saint Georges et la saint Marc, on s'exprime ainsi :
Entre Georgette et Marcette N*y a qu'une journée solette :
Que Gliaumette s*y mette.
On chante, près du Havre, un cantique des marins à Notre-Dame de Ja Garde, qui a été adressé au comité des chants populaires. On est cependant étonné de la rareté des cantiques à la Yierge dans une province qui était en grande partie sous son invocation ; témoin ces dictons: «Saint Martin et Marie se partagent la Normandie. — Si bonne n'était Normandie, la Vierge n'y serait mie. »
Les cantiques conduisent à parler des chants qui se rapportent aux grandes fêtes, à Noël, aux Rois, à la Passion, à la Résurrection, à la Saint-Jean.
Les Noêls, si communs autrefois, ont presque tous disparu. A cette époque on allait par les plants de pommiers, avec des torches de paille, dites colines et colinettes, et on y exorcisait un mauvais génioi appelé Barbassianné, le Barbason de Shakespeare. Les chants
suivants sont un mélange confus de ce motif et du motif de NoCl. Yoici d'abord celui de Gaen, chanté pai les enfants par les rues, avec des colinettes :
Salât, Noêt, d*où viens-tu, Depis va aa qu^je n*f avais va?
Si to viens dans men cHos, J*te brûlerai la barbe et les os.
Tan, tau, tau, les mulots.
A Coutances ce même motif est plus complet, dans sa forme dialoguée, tel qu'il est cité dans les Esquisses hist. sur les fêtes et chants de Noël et delà St-Jean^ par M. Renault :