CHOEUR
Taupes et mulots, Si tu viens dans men clios, J'te brûle la barbe et les os.
Il est une autre bête détestée à laquelle le Normand fait une guerre sans merci, c'est la salamandre jaune, sur laquelle il dit :
Qui tue un mouron À quarante jours de pardon.
Si la fête de Noël est la plus célébrée en Angleterre et en Allemagne, c'est celle des Rois qui est le festoiement des Normands. En Basse-Normandie, les domestiques quittent, en ces jours do l'Epiphanie, leur service pour aller dans leur famille. Dans le Bessin, le cérémonial de la fève est accompagné de paroles qui semblent être le reste d'un chant latin ou farci. Un enfant, caché sous la table, tire les morceaux du gâteau et les présente. Sur cette question : a Phœbe, domine^ y> à qui la part? et il désigne telle ou telle personne. Mais il faut lire : « Ephebe domine » jeune seigneur. On distribue la part à qui de droit; on fait celle du pauvre avec cette formule que nous allons retrouver dans un chant : « La part à Dieu, s'il vous plaît. » Partout la royauté du festin est saluée des
cris : « Le roi boit, la reine boit. » Ces deux circonstances sont réunies dans un chant qui offre le double tableau du pauvre sur le seuil et des convives à table :
Bonsoir à la compagnie,
De cette maison ; Je vous souhaite bonne année.
Et biens en saison (à foison?)
Nous sommes de pays estrange
Venus en ce lieu.
Pour vous faire la demande
De la part à Dieu.
Amis, puisque nous sommes ensemble.
Faut savoir qui est le roy,
£n chantant à tète nue.
En chantant tous d'une voix :
Le roi boit, le roi boit, La part à Dieu, s'il vous plait.
C'est e plus âgé qui a le droit de couper le gftteau :
Amis, puisque nous sommes ensemble, I faut avoir un gâteau, C'est au plus vieux que nous sommes, À le couper par morceaux.
Voilà coupée la fallue.
Faut savoir qui est le roi,
En chantant à tète nue.
En chantant tous d'une voix :
Le roi boit, le roi boit,
La part à Dieu, s'il vous plait.
Depêchez-vous, je vous prie.
De nous renvoyer, A une autre compagnie.
Pour la saluer.
(Ap. M. E. DE Beaurepaibe, Etude, p. 12.)
Le type de ces chansons est fort ancien ; on a une pièce da XIII* siècle, sur le seigneur Noël : a A danz Noël por faire honor, » qui est rédigée en anglo-normand :
Seignors, ore entendez à nus :
De loinz sûmes venus à wons Pur quere I>^oel,
— lào —
Car Ten nus dit que en cest hostel Soleit tenir sa feste anuel À hicest jur.
Den doint à tuz icels joie d^amurs, Qui à danz Noël ferunt honors.
Botum, baiton, ferun guinard, Car toE diz a le quer couard, Por faire honor.
{Rapports de Fr. Michel, p. 59).
C'était un usage en Hante-Normandie, à cette époque de la fête des Rois, de faire entendre le chant : Adieu, Noël I L'auteur de la Muse TVbrmane/^ y fait allusion plusieurs fois et nous dit qu'on portait en ces circonstances des lanternes bariolées : n Balafré comme un fallot des Rois... Painturaîs de la même fachon que le sont les fallots des Rois, quand no zi fique des candelles allumais pour crier Adieu Noël I » et il en parle dans son chant sur la prise de la Rochelle :
Ne cherchez pas de fallot à candelle Pour 8*égaudir à la fête en laquelle Tous chez purins chantent : adieu Nouel.
Sur le jour de Tan, il y a une chanson jersiaise, dans laquelle se montre une main bourgeoise et lettrée sous des formes vraiment populaires : nous la donnons aussi comme spécimen du patois des îles normandes :
Buonn' nouvelle année, buonn's gens
lun' millieur que chelle de d>ant,
Jours sans peitie et ntis sanis plieurs.
Port' freumées cont' les docteurs,
D'aigprefins ête à Tabrî,
Ren à faire avec le fossi (fessier, fossoyeur).
Y'io l'heureuse nouvelle année,
Qui par nos vos est suaitée.
... Buon travas et buonn' (oison (fusio, abondance), etc.
Les chants de la Passion et de la Résurrection se font encore entendre en Basse-Normandie ; c'est l'occasion pour les pauvres gens et les enfants de faire une récolte d'œufs. Voici le début d'une Passion dans le pays de Goutances :
La passion du doux Jésus, Vous plaît-il de rehtehdre ?
Vive Jésus, le doux Jêsds, Vive le roi des XnigeB,
Leicbiiitde la Résusrection est une paraphrase de T^ /î/tï, laquelle dSbuie ainsi : « séchez les larmes de vos yeux, » et se termine par un appel à la générosité de la femme du logis. Le bonheur de la fin de Tabstinence respire dans ce couplet sur la fm du carême :
Au jeudi absolu
L' querême est sus l'c...
Au vendredi saint,
Il est sus les reins
Au samedi bcnit
L'querônie est fini.
Bonn' femm' \oV fliane tient aux linceux (draps de lit). Secourez les pauvres chanteux : Par eux vous aurez part aux cicux. Alléluia.
Mais la gaillardise normande, qui profane ce qui est sacré, et souille ce qui est propre, a fait clans ces chants sérieux, comme pour presque tous les autres : elle Ta terminé de cette manière qui a eu boB nombre de variantes :
G' n^est pas des œufs que nous d'mandons,
C'est la fille de la maison,
Avec plaisir on la prendra : Alléluia.
^Oû «}èhte quelquefois avec non moins de hardiesse :
Apportez-en dix-huit ou vingt (œufs), Mais n'apportez pas les couvains.
Dans le pays de Bray on chante k veille des Rois :
Bonjou les Rois, Jusqu'à douze mois, Bonjou la reine Jusqu'à six semaines, Bonjou r crapou (crapaud).
Jusqu'au mois d'oût.
Voilà l'attaque ; voici la riposte, du moins dans TOrne, à Tinchebray :
Messieurs, vous et' les malvenus.
Car nous n'avons pas d'eux pondus ; Nos chienn' de poules n'ont pas pondu, Rev'nez demain, not' chien pondra.
En cettt circonstance la Haute-Normandie chante un cantique
original : c'est an récit symbolique de la visite des trois Maries au jardin des Oliviers, où le Christ est aperça soas la figare d'an jardinier :
Ce sont les trois Maries, Au matia sont levées, $*en vont au monument Pour Jésus-Christ chercher,
Marie Marthe,
Marie Madeleine,
Marie Salomé.
J*ai planté une vigne, Je la veux labourer.
Et de mon propre sang Je la veux arroser.
Alors les trois Maries
Se mirent à pleurer,
Puis ont baisé les pieds
Du Christ jardinier.
(Ap. M. £ DE Beaubspaibi, Btudes^ p. 7.)
Noas n'avons pas de chansons de mai, dites Trimousets en quelques provinces, que Ton va dire en quêtant de porte en porte, usage qui existe encore en Grèce et remonte aux temps antiques. Cette chanson du printemps porte le nom de Chant de F Hirondelle. Nous en trouvons une dans la Bretagne française, que Ampère appelle naïve et gracieuse ; elle nous semble, en outre, avoir une couleur féodale :
En entrant dans cette cour
Par amour.
Nous saluons le seigneur
Par honneur.
Et sa noble demoiselle, Les petits enfants et tous
Par amour, Les valets et chambrières.
Le dernier couplet est empreint de la gaillardise populaire, mais aussi il donne la note printaniëre :
Si vous n*avez rien à nous donner,
Donnez-nous la servante.
Le porteur du panier
Est tout prêt à la prendre ;
Il n*en a point, il en voudrait pourtant
A l'arrivée du doux printemps.
Nous avons aussi entendu la Chanson de r Hirondelle dans la bouche des jeunes soldats de la plaine de Caen, mais le refrain annonce aussi une parodie d'un chant sérieux et régulier :
On la plumera T hirondelle, L'hirondelle on la plumVa.
Ces chants printaniers se révèlent dans quelques refrains nor« mands, comme « verdurette, verdurons ; » — la violette double, la violette doublera ; — ou encore : « la fougère graine, graine ; la fougère grainera. »
Des fêtes populaires de la Saint-Jean^ il ne reste guère que les feux Saint-Jean, qui leur ont valu le nom de fêtes des brandons, et quelques chants dont le suivant offre des parties tronquées ; mais c'est toujours de la gaudriole dans la bouche d'une femme éhoatée :
Voici la Saint-Jean, L'heureuse journée.
Que nos amoureux Vont à rassemblée.
Marchons, joli cœur, La lune est levée.
Le mien y sera, J'en suis assurée. Marchons... Il m'a apporté Ceinture dorée.
Je voudrais, ma foi, Qu'elle fut brûlée.
£t lui mon mari.
Moi la mariée.
De l'attendre ici Je suis ennuyée.
n y a, daxifi le Calvados, une variante de cette ronde, où la pudeur n'a pas l'air d'être mieux respectée et qui a été insérée au Bulletin du Comité :
La veiir de la Saint-Jean, M'en allant me promener.
J'ai rencontré ma mie, Qui s'en aUait baigner, etc.
Une expression bretonne pour les étrennes du jour de l'an, expliquée par la Villemarqué ; « Eghinad mé, » étrennez à moi {Barzas- BreiZf t. il), a été tellement broyée dans la bouche du peuple que
ses variantes sont innombrables ; mais c'est le y. f. hùguinané qai en a le mieux conservé la forme, ainsi que le cri par les raes de Saint-Pol-de-Léon ; Inguinanéj inguinané. Nous avons fait de oe mot une étude philologique ailleurs (v. Tart. Anguilaneu p. 88 de notre Gloss. norm,). Ici nous ne chercherons guère que sa part dans la poésie populaire : à Guernesey les enfants chantent le dernier jour de Tannée, d'après les Rimes guemesiaises de Métivier :
Oguinani, Oguinano!
Ouvre ta porte et pis la r*clio8.
A Gisors, le même jour, les enfants crient : a doniiez-nooa ^os
aiguignettes, s'il vous plaît. » {Hist. de Gisors^ par Her&an, p. 260.)
Dans le Berry on appelle les étrennes le guilané. Ce mot se trouve
même en Angleterre dans les patois. Dans son glossaire du noi*d de
ce pays Brockctt cite hogmena ! hogmena ! comme appliqué aux dons
de la fin de décembre, aux étrennes. A Newcastle les enfants vont
souhaiter la bonne année en disant : u Please, will you give us wor
hogmena. » Des Brieux a conservé un chant normand sur les kagui-
guettes et dit qu'en Haute-Normandie les étrennes s'appellent
érivières :
Si vous veniez à la despense,
A la despense do chez nous,
Vous mangeriez de bons choux.
On vous servirait du rôt,
Hoguinano !
Donnez-moi m«»s hagnîgnettes, Dans un panier que voici, Je Tachetai samedi D'un bonhomme de dehors, Mais il est encore à payer (pron. payi)
Haguinelo !
Ce terme breton n'est pas le seul qui ait pénétra dans la Normandie ; outre la Nigouce, certains chants y sont venus apportés par les marins, celui du Petit bonhomme »?o/r, en breton le Bugel-du, Loti, le romancier mai in, dit qu'ils se chante sur un air vif, spéc. à la fête de Ste Epissoire, la plaisante patronne des gabiers :
Les voilà qui arrivent.
Ils se donnent la main,
Pierre hmss . grand) et Pierre vienn (petil).
Ils se demandent la main,
Pierre hrass et Pierre vienn^
Et Pierre vienn àugel du.
Qa wtrfi citant des marins bretons que cite Loti, dans Mon frère Yve$^ SQ dit ç^assi dans nos ports normands, ou plutôt il appartient à la flotte française ; il est d'une certaine crânerie et de fière allure :
Il n'y a rien de faraud Gomme un matelot Qu'a lavé sa peau Bans cinq ou six eaux.
La veine du français macaronique est assez abondante en Normandie, mais se rencontre plu» chez le bourgeois que chez le peuple et elle y est souvent à double sens très égrillard. Nous en donnons un léger spécimen, qui se chante sur un air de vêpres, et où Ton passe en revue toutes les parties du corps :
De frontibus ad sorciis, De sorciis ad Nazareth, De Nazareth ad mentonnet De mentonnet ad gorgibus, etc.
Les chants de profession n'ont rien de saillant et plusieurs sont les variantes du même thème. Ampère cite le refrain des cordonniers : « Battons la semelle, le beau temps reviendra. » M. de Beaurepaire donne la ritournelle des sabotiers : « Retaillons le fou, (le fouteau, le hêtre] le beau temps reviendra. )> Ce sont les variations d^ thème plus ancien du batteur de grain : « Ho ! batteux, bî^ttoqs la gerbe, battons-la joyeusement. » Les forgerons ont là cantique de saint Eloi, où le chanteur s'efforce d'accentuer un gros- 9ffiv calembourg :
Saint Ëloi avait un fils Qui se nommait Oculi, Et quand saint Ëloi forgeait Son fils Oculi soufflait.
Les cordonniers sont l'objet d'un chant railleur et quelquefois erdurier que nous avons dû purifier :
C'est aujourd'hui la saint Crespin,
Mon cousin, Les cordonniers se frisent Pour aller voir Gatin,
Mon cousin, Qui met sa beir chemise.
Mais le trait satirique contre cette profession est évident dans ane chanson de rAvranchin où une fille refuse d'embrasser un cordonnier, l'homme qui manie le pougeat ou poix grasse :
Qui a force de pougeasser À toujours les mains gâtées.
Parlez- moi d'un jeune officier.
Qui a toujours le cœur gai.
Le reste du chant des batteurs, très usité dans le Maine et connu sur nos limites normandes, est une de nos plus jolies villanelles ; nous n'en connaissons que les couplets insérés dans la Revtie det DeuX'Mondes (t. xix) :
Voici la Saint-Jeau passée, Le mois d'août est approchant Où les garçons des villages S'on vont la gerbe battant.
Oh! batteux.
Par un matin je me lève, Avec le soleil levant, £t j'entre dedans une aire.
Tous les batteurs sont dedans.
Puisque nous venond déparier de saîntEloi, le patron des ouvriers en métaux , spécialement des forgerons , nous rappellerons la légende, qui a été développée et enjolivée, avec son talent fantaisiste et dramatique, par Alex. Dumas, le père {Imp. de vùyage$ en Suisse^ iiy 226). Il est particulièrement honoré en Basse-Normandie, où sa figure placide orne le devant des forges, où son nom est souvent donné en prénom, et où sa fête est toujours célébrée. On y chante sa chanson bien connue : « Quand saint Eloi forgeaiti etc. »
Nous donnerons à la version de Dumas un accent plus populaire encore.
A Limoges, près de Cadillac, son pays natal, Elîge, qu'on appelle Eloi, enorgueilli de son habileté et fier de forger un fer parfait en trois chaudes, inscrivit sur son enseigne : «Eloi, maître sur maître, maître sur tous. » Mais, de tous les maréchaux-ferrants indignés, s'éleva une clameur si grande, si grande qu'elle monta jusqu'au Paradis, et le bon Dieu, dont les regards étaient par hasard tournés vers Limoges, aperçut la fameuse enseigne et comprit tout. Il entra dans une grande colère contre tant d'orgueil, celui des péchés capitaux qui le fâche le plus ; or l'orgueil d'Eloi attaquait même
la puissajica divine par les mots u maître sur Loue, h Mais Jésu»- Gbmt, qui aimait Eloi, parce que d'ailleurs il était plein de bons priDCipes, essaya de calmer ]o Père Eternel, dont la bonté veut la conversion et non la mort du pécheur, cl se chargea de le convertir. U ne demanda pour cela que vingt-quatre heures. Jésus revêtit le costume d'un compagnon du devoir, glissa sur un rayon de soleil jusqu'à la tbrgu de maitro Elui, Ce n'est pas qu'il ait besoin d'échelle, mais c'est qu'il lui pUisait de descendre de celle manière-lA, et il lui otiVit d'ûtro son com|i'ignnn et le camarade de son (ils Oculi. Mais que saîs-tu faire, dit Eloi? Je sais forger et Terrer aussi bien que qui que ce soit au monde. Sans exception, dit Eloi? Sans excitplion, répondit Jésus. En combien de chaudes forgerais-tn un fer comuie colui-ci? En une chaude, répondit Jésus, Eh I voyons donc comment tu L'y prends? Volontiers, maître, dit Jésus, qui prit du fer avec la pince, qu'on appelle la goulue, et qui fit sigr.e à Oculi, qui ouvrait un très grand, très grand œil, qui lui a valu son nom, car il n'en avait qu'un, et le fer fut forgé si vite que le maître sur maître n'y vit que do feu.
Eloi prit le fer, dans l'espoir d'y découvrir une paille ou une soufQure, mais il n'y manquait rien ; mais désirant prendre l'ouvrier en défaut : a Oui, ce n'est pas mal, mais ce n'est pas le tout de forger, il faut encore savoir ferrer. OcuU, tiens le pied du cheval, » ii Oh 1 ce n'est pas la peine, dit Jésus, j'ai une manière à moi qui est bien plus commode. » A ces mots, il tira un couteau de sa poche, coupa le pied de derrière, hors montoir, le mit sur l'étau, le ferra et le rapprocha de la jambe, où il reprit parfaitemeu', sans qu'une senle goutte de sang eût coulô. Et il fit de morne pour les quatre pieds, ii Connaissez-vous cette manière, d continua Jésus? « Si fait, si fait, reprit Eloi, mais j'ai toujours préféré l'autre, ii
Le lendemain malin, Eloi envoya Jésus faire une tournée dans les villages voisins; mais à peine élail-il parti, qu'Eloi voulut imiter la manière de Jésus sur le cheval d'un cavalier, armé de toutes pièces, qui venait d'arriver. Il trancha le pied, mais le cheval poussa un cri si platnlif que son maître se retourna, vit des Ilots de sang couler de la jambe coupée ; il crut que le forgeron était fou, surtout quaud il le vit essayant de lecoller le pied au moignon de la jambe ; mais elle était déjà morle et le cheval était tombé râlant, lorsque le compagnon reviul. 11 ramassa le pied, le recolla et le cheval se dressa sur ses quatre jambes. Eloi, confus, prit un mai^
teau et, brieant sod enseigne, il dit : « C'est toi qui es le maître b\ o'eet moi qui suis le compugnoa. » — Heureux ceux qui s'abaissent, répondit le Christ, car ils seront élevés. Eloi levalesyeusetvitquela front de son compagnon était ceint d'un cercle de feu ; il reconaut Jésus et tomba à genoux : " Tu es pardonné, car tu es gnéri de ton orgueil; reste ([maître sur maître,» maie souvieus-tol qu6 J9 suis II maître sur tous. » A ces mots, il monta en croupe du ca.\ar lier et disparut avec lui ; le cavalier était saint Georges. »
Le Mont Saint-Michel offre tout un cycle légendaire : nous avons; déjà raconté la légende de Péril ; écoutons-la encore, avec quelque», antres, racontée par un contour Avrancliais épris de ces vieille» histoires, le P. Vaudon, de l'Oratoire :
I' Si vous voulez aller à la montagne sainte, un bac vous attend, qni VOUE déposera sur l'autre rive, à Céaus. Or, vous savez qu'en Normandie, partout où il y a un passeur, il y a des légendes. GeU9 qu'aujourd'hui encore racontent les riverains, Procope la DUçaift de son temps (1), h. peu près comme il suit :
» Les indigènes ont chacun à leur tour la charge de paieries, âmes.
» La nuit, ils entendent frapper k la porte de leur chaumière : H A l'ouvrage I k l'ouvrage I a répète une voix sourde. En hflte jls se lèvent, et, poussés par une force étrange, courent au rivage, Là, des barques vides, qui ne sont pas les leurs, et qu'ils ne connaissent point, les attendent. Ils prennent les rames. Du premier coup les chaloupes enfoncent. A n'en pas douter, quoique invisibles, les passagers sout nombreux. Cependant, en moins d'une heure, ils abordent en Bretagne, tandis que d'ordinaire, avep voiles et rames, il faut un jour et une nuit. lU n'ont vu monter personne, personne naviguer ; ils ne voient débarquer personne. Seulement, un mystérieux murmure ot qu'ils entendent distinctement, semble livrer à des êtres qui les reçoivent, les noms des pas« sagers.
» Un vieillard de quatre-vingts ans, que nous rencontrons sur l'herbue, et qui, de sa vie déjà longue, en fait de visions, n'a jamais vu que la mer phosphorescente dans la rivière, et le feu follet sur les marais, nous rapporte un miracle des anciens temps que plus d'une fois il a entendu réciter à sa mère. Je l'avais lu déjà, à peu
(1) De itUo Gothieo, lib. IV, ch. '.
près textuellement, dans dom Huynes, le vieil historien 4u Moat Saint-Michel.
» Une femme de Normandie, étant fort proche de soo jour posr accoucher, persuada son mari de venir en pèlerinage en ee mont
» Gomme ils étaient au milieu des grèves pour s'en r^outnerv yoil& qu'un épais brouillard s'élève tout à coup. Ces pauviet pèlerins, ne voyant ni ciel ni terre et entendant venir ta mer, àêm. meurèrent bien épouvantés. Comme ils ^Xforçaient de courir, ces efforts et la peur avancèrent l/heure de raocouchement, tellement que les autres la laissèrent h la merci des eaux.
» Elle cria vers Saint-Michel... La mer arrivant fit comme un cercle autour d'elle, de sor(e que les eaux s'élevèrent plus de douze pieds, la laissant à ses couches, £^u nailieu d'un puits. Elle enfanta un fils qu'elle baptisa des eaux de la mer. 11 fut nommé Péril, à cause qu'il avait été enfanté au péril de la mer.
9 Ëta^nt ea ftge, il se fit prêtre et vint tous les ans en ce mont offrir le saint sacrifice, comme actions de grâces d'une telle merveille. »
» Une croi^ fut élevée dans ces paiages (iOOi), en méu)oire de ce iQÎr^çlei. Depuis longtemps elle n'existe plus ; mais le souvenir dure QPQQf parmi les pêcheurs de Genêts, de Vains et de Saint-Léonard. J^9 v^eill^H nous en fit voir l'emplacement et il la nomme « /a Croix
(fe mi-grève. »
Miaii^ il y 9, H. contre-partie de ces belles histoires dans les chan^ç 4^s métiers, spécialement dans celui des niafsj où pire a le siens ^e f^\k^ fîçr, iplus élevé :
L^s cordonniers sont pivo& quç les ^v^^e^»
Tous les lundis ils vous font une fête.
Lon 1^, Battons la semelle, ]^ç |)eau temps revieq^r^.
A Mortain ce chant s'applique aux gas tessiers (tisserauds), avec cette variante : « S'croient plus que des évêques. »
On a plmiîeurs chansons de itabotiers, avec on refcmi en métier, par exemple une johe ronde :
Ma grand'tante disait totiy^^u^i
Qu'y avait an loup,
An boiit çle la prée.
Ma ^rand' tante une feis y fyt,
N*an ne l'a point revu,
L'a-t-il mangée t Sabotons, saboteux.
Hais, pour les chansons de labourage, elles sont rares.
On peut dire en général que dans la Normandie, qui du reste est plutôt un pays d'élevage, de pâturage que de labourage, la poésie rurale n'existe pas. Nous n'avons pas de ces poésies qui sentent rétable, qui exhalent l'odeur des moissons et qu'on peut appeler des ranz des vaches, comme ce chant de la Vendée cité par Souvestre dans la Remte des Deux- Mondes (iSoOj :
Hé 1 mon rougcauJ, mon noiraud,
Allons ferme à Thousteau (logis, hôtel).
Vous aurez du r'nouveau (regain).
L*bon Dieu aime les chrétiens.
L'blé a graine ben.
Mes mignons, c'est vot'gain.
Les gens auront du pain.
Nos femmes vont ben chanter
Et les enfants seront gais.
La poésie agricole est donc rare en Normandie et une assez jolie chanson : « Trois laboureurs puissants visitant leurs levées, » ne met en scène que de gros cultivateurs, la bourgeoisie des campagnes. Nous n'y connaissons rien qui ressemble à la scène oii un barde aveugle de l'Armorique, du v* siècle, Gwench'Ian, parcourant la contrée, sur un petit cheval que conduit son jeune flis par la bride et cherchant un terrain à cultiver, l'arrête et lui dit : « Mon fils, vois-tu verdir le trèfle. — Je ne vois que la digitale fleuriei répond l'enfant. — Lorsqu'il a enfin trouvé le terrain où le trèfle verdoie, a arrêtons-nous ici » et assis sur un dolmen, il lui apprend les engrais, les saisons, l'ordre des travaux.