CYCLE DES FÉES
Il y a des fées partout, Péris en Orient, Fata en Italie (du I. vateSf sibylle). Fades dans le midi de la France, Fairies en Angleterre, NormeSy Elfs en Scandinavie, corrigans en Bretagne. Elles président à la naissance : dans les environs d'Argentan, on sert une lable pour le génie du nouveau-né {Norm. merveilleuse^ p. 93). Cet usage existait en Provence, d'après le roman de Guillaume au court-nez :
Coustumes avoient les gens, par veritez, Et en Provence et en autres régnez.
Tables métoient et sièges ordenez Et sus la table vj blans pains bulctez Et pav encoste iert li enfès posez.
Le peuple normand représente la fée sous la forme d'une vieille petite femme. L'espèce mâle est le lutin^ que l'on appelle aussi le féy comme le témoigne la légende du Fé amoureux. Un fé aime une belle villageoise ; le mari inquiet prend les vêtements de sa femme et se met à filer, après avoir rougi au feu la galetière ou la poêle aux galettes. Le Fé, à cette vue, chante : c Où donc est la belle, belle d'hier soir, qui file, file et qui atourole toujours (roule autour du fuseau); car toi^ tu tournes et tu n'atouroles jamais... Le mari le brûle de sa galetière, et aux lutins qui demandent : <t qui t'a brûlé? » le /ë répond : c'est Moi-même. Or, Moi-même était
le nom que s'était donné le paysan. Ce dernier Irait rappelle l'épi- Bode d'Ulysse et de Polyphênie.
L'union du mortel et de la fée est un des thèmes assez fiéquents. En ce genre l'histoire de Mèlusine est In plus célèbre. En Normandie, l'on K la Fée fTArgouges, légende racontée par Pluquet. Le sire d'Arpouges, qui avait été protégé par une fée dans un combat contre un géant, avait reçu la main de cette fée, h la condition qu'il ne prononcerait Jamnis devant elle le mot Mort. Un jour,
ipatientë de l'attendre, il Idche le terme fatal : <i Belle dame, seriez bonne à aller chercher la mort, car vous êtes bien longue ros besoigues. h Aussitôt la (ée disparût avec un cri, la Mort, qu'elle vient redire chaque nuit et en laissant empreinte sa main la porte du château. Dès lora les deux seigneurs s'appelèrent d'Argouges à lu fée; leur cri de guerre était : A la fée 1 et une fée figurait dans leurs armes. Mêmes légende à Ranes, à la Champagne, près d'Avranches, Il y a quarante ans, nous entendions dire cette Jégende appliquée à ce dernier caslel ; nous venons d'y retourner,
I ne s'en souvient plus.
L'histoire des fées de Pirou a été rattachée aux invasions des Normands. Elles s'envolèrent à leur approche, sous forme d'oies aauvages, du château de Pirou, ce qui a valu le sobriquet ù'oies de Pirou, aux habitants de cette commune. Vlgneul de Marville a donné cette version ; Couppey, dans V Annuaire de la Manche, en a donné une autre un peu diiïérente, ce sont les soldats de la garnison, s'échappant sous cette même forme, obtenue h. l'aide du grimoire.
La danse au clair de lune est le bonheur des fées ; on sait ce que la musique a fuit de ces danses de nuit dans Oberon et la poésie dans le Songe d'une nuit d'été. Le lieu de la danse, où l'herbe est foulée ou brûlée, s'appelle le cercle des fées; c'est ordinairement près des roches druidiques, dès lors nommées chambres des fées, «omme celles de Briquebec. Le nom de Bonde des pouilleux, rattaché .ux fées, est en contradiction avec leur nature si propre et si L'élégante et rappelle plutôt des bivouacs de Bohémiens. Elles s'appellent Dames blanches et Lavandières, battant, au clair de lune, le linge avec une main de fer, dont elles assomment l'indiscret curieux. Une des principales est la Dame d'Aprigny, dont la légende est racontée par Pluquet, dans les Contes pop. de Bayeux. Les Milloraines, femmes blanches, de haute stature, méchantes seule-
ment quand on leur adresse la parole, habitantes da bord des eaux, sont particulières à la Manche. La bête Bavette, citée par Littré en son dictionnaire, est, dit-il, une espèce d'ondine qui attire dans l'eau, superstition de la Manche. Ce mot de Milloraine, la fée à la main de fer, est l'altération du v. fr. main-d'orotn^ {oraine, airain.) Il y a aussi la Martine, fée sous la forme d'une martre.
Le fantôme, appartenant aux provinces dannubiennes, le Vampire, a pénétré en Normandie : il existe aux environs d'Ëlbeuf, sous la dénomination de Vampire-htanc-manteau (Guilmeth, Histoire éTElbeuf). La Cité de Limes, près Dieppe, vaste camp romain, est, d'après la Normandie merveilleuse, regardée par le peuple comme le champ do foire des fées. Un lieu près de la même ville, hanté par des femmes blanches, a été reconnu pour une sépulture romaine (Vitet, Hist. de Dieppe); la superstition gaide l'archéologie. Littré cite dans son dictionnaire la mère Mique, sorte de démon d'après une superstition du pays de Laigle, probablement une fée moqueuse, dans le sens de la locution v faire la nique, » qui vient de l'ail, nicken, faire un signe de tête, en v. fr. niquer.
Des croyances Scandinaves, il n'est guère resté chez nous que ce mot Drôle, issu de Troll, nain bizarre, laid et souterrain, l'analogue du gnome germanique. Les lutins normands sont les lutins proprement dits, gais et serviables, qui traient les vaches, filent la quenouille, harnachent les chevaux pendant la nuit, des faits réels dus à des opérations somnambuliques : les Farfadets, peu populaires; les Follets, inventés pour expliquer l'inflammation des gaz, et éclatant de rire quand ils ont conduit le voyageur dans une fondrière ; les Goublins, un nom très répandu pour toute apparition ; transformés en cheval, ils prennent le nom de Dayard, d'après le cheval bai des frères Aymon. Pour se rendre le Gobelin favorable, il faut l'appeler bon garçon, et cette tradition se retrouve en Angleterre, oîi le Hob-Goblin porte le surnom de Robin Good-fellow. Le Gobelin vient de loin puisqu'il s'appelle ainsi du grec xoêaXoç, un faune, un satyre ; de même pour le gobelin germanique, le Kobold. Le lutin personnifie aussi l'esprit malin, mais joyeux, comme le fait entendre le proverbe :
Où il y a fille et bon vin Là aussi hante le lutin.
Les Hans sont des esprits effrayants qui hantent certaines maisons du littoral. Tout le littoral du pays do Caux est hanté par un
gobelin, dunom de Nain-Roage, comme celui de Corteret l'est parles harts. hurleurs, appelés Haards. Le vieux cliâteau de Mortain a son Trou du gobflin, consacré par la légende d'un jeune TdlG enlevée. (Sauvage, Légendes de Mortain). Dans le Bessin, on a les Lubiia, déguisés en loups, délerreura de morts, mais très peureux, qui, au moindre bruit, s'enfuient en criant: Robert eU mort ! sans doute nue allusion à Hobert-le-Diable.
Un Normand célèbre, l'archevêque Mauger, avait un démon familier, nommé Toret, dans lequel on peut voir le dieu Thor, dieu de la guerre, changé en démon par le procédé chrétien, wmme on le fît pour Jupiter, Pluton, l'roserpine. Wace semble Ireroire :
[In dèable areit privé,
TIe sai s'eiteii luiin ou non,
Toret M fcaeil appeler...
PluBore te poeient oïr,
Haiz nuls d'e[ï nés pocl veïr.
Mais, en sa qualité de Normand, Wace n'était pas très crédule, Aa moins autant que les Bretons. Ceux-ci voyaient les merveilles Éde la forêt de firocéliande, tandis que Wace dit :
Les génies gardeurs de trésors oETrent quelquefois des indica-
Itions archéologiques : pour le peuple, les savants, les touristes
I sont des trachours, des levours de trésors. La Normandie mer-
• veilleuse donne une légende qui est une forme sensible donnée au
proverbe normand, faisant allusion au tiavailleur matinal: iil.es
louis d'or se cueillent à la rosée du matin. » C'est ce champ des
» environs d'AIençon qui, au lever du soleil, se montre couvert d'or ■t d'argent.
Nous passerons rapidement sur les pierres druidiques, les souvenirs des Sarrasins, le terme injurieux de lUahom, tête de Ma/ton, comme appartenant plus à l'archéologie et à l'histoire qu'à la littérature. On a cru voir une tradition celtique dans les torches enflammées, en norm., coulines, qu'on porte aous les pommiers, et on en a rapproché ces mots des Capitulaires... Si guis vola ad arbores, aut ibt candelam déférât, velut ibi qunddam numensit... n LUais ces torches ont pour objet debrttlerlen mousses, lichens, gui, t autres plantes parasites. Toutefois cette opération est accom
pagnée d'un cbant où s'exprime à Taise toute la luxuriante beuverie normande :
Gouline vaut lolo Pipe au pommier, Guerbe au boisset.
Men père bet bien, Ma mère co mieux :
Men père à guichonnée.
Ma mère à chaudronnée Et mé à terrinée.
Adieu Noët, Il est passé... Bieurre et lait Tout à pliante (abondance) Taupes et mulots.
Sortez de men clios Ou je vous casse les os.
Barbassionné, Si tu viens dans men clios Je te brûle la barbe jusqu^aux os.
Adieu Noët.. , etc.
On remarque dans ce chant, inséré par Pluquet dans son Essai sur Bayeux^ quelques termes normands : Couline^ torche de paille, de glui ; lolot^ lait, et ici, toute boisson agréable, cidre, guichorij tasse, ptpBf petit tonneau, planté^ v. f. du 1. plenita^^ resté dans l'Anglais plentyy et le nom d'un diable barbu, Barbassionné^ qui se trouve dans Shakespeare, et que ses commentateurs, Stevens et Malone, sans le rattacher à une origine normande, expliquent par « the name ofa devil or a fiend, t Le même chant, à Goutances, est à trois parties, d'après Renault, Esquisses :