LA RACE
rude et violente qu'on la voie, elle n'oppose pas à l'effort de l'homme une résistance incoercible. Elle ne le domine pas. Elle se laisse dompter et asservir. Mais elle est rude et violente. « Sixième partie du monde », déclarait récemment un héritier de Pierre le Grand.
La race.
Je devrais dire plutôt : les races. L'unité nationale est encore ici en voie de formation. Consultez la carte ethnographique de M. Rittitch, qui date de 1877 : vous y verrez 44 couleurs ou signes différents. Sans frontière définie à l'ouest comme à l'est, ce pays a été longtemps un passage, la grande route des migrations historiques. Scythes, Sarmates, Goths, Avares, Bulgares, Ougres ou Hongrois, Khazares, Pétchénègues, y ont campé tour à tour. L'œuvre d'unification, aux prises avec tant d'éléments hétérogènes, a dû être longue. Elle a cependant été favorisée par l'absence de compartiments naturels, où l'individualisme de ces éléments eût pu trouver un abri. Sous l'action du christianisme et de la souveraineté moscovite un noyau s'est formé et a développé une puissance d'absorption et d'assimilation qui ne laisse plus guère en présence que trois groupes nettement distincts : le Finnois, le Tatar, le Slave. Et ce dernier a en partie déjà assimilé ou éliminé les deux autres.
La race finnoise, ou tchoude, paraît avoir occupé originairement le territoire le plus vaste. Manifestement étrangère à la race aryenne, ou indo-européenne, elle est généralement placée par les classificateurs dans le groupe touranien, allophyle, mongolique, ou mongoloïde. Mais ici les parentés sont bien moins accusées que
dans le groupe aryen, entre Latins et Germains. L'élément touranicn ne semble d'ailleurs pas exclusivement asiatique. Dans les Finnois du nord-ouest de la Russie quelques savants ont même voulu apercevoir les débris de ces tribus quaternaires qui, chassées du centre de l'Europe par les peuples indo-européens, se seraient réfugiées au bord de la Baltique, sur les terres basses récemment émergées.
Quoi qu'il en soit, Pétersbourg est bâti en plein pays finnois, et, il y a un demi-siècle encore, on ne comprenait pas le russe dans les villages situés aux portes de la capitale. Le trait le plus caractéristique de la race est une aptitude d'assimilation et une docilité dans ce sens également grandes. Religion, langue, mœurs, elle prend tout de toutes mains avec promptitude et, semblerait-il, avec plaisir. Point incapable pourtant de développer son fonds propre. On a observé que les Suomi de Finlande comme les Magyars de Hongrie ont porté leurs langues agglutinatives à un degré de perfection qui les rend comparables, comme richesse et harmonie, à nos idiomes à flexion les plus complexes.
Aujourd'hui, de leur origine asiatique ces Finnois n'ont gardé que quelques traits — et ce sont des vertus : la solidité, la patience, la persévérance. Il est puéril d'imao-iner qu'en grattant le Russe on n'ait chance de découvrir que des vices.
Le mot Tataj' est une équivoque. L'Europe, effarée, du xiii^ siècle l'a appliqué, comme un anathème, aux tribus mongoles de Ginghizkhan, qui lui semblaient sortir de l'enfer. Les descendants de Ginghizkhan sortent aujourd'hui de l'office, dans les restaurants de Saint-Pétersbourg et de Moscou, frappant le voyageur européen par leurs traits fins et leur silhouette élégante.